‹ Lettres portugaises;Chapitre 24 sur 46 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

pour ma famille qui m'est fort chère depuis que je ne vous aime plus ! Vous voyez bien que je connois de sens 4 froid qu'il étoit possible que je fusse encore plus a plaindre que je ne suis ; et je vous parle au moins raisonnablement une fois en ma vie. Que ma modération vous plaira! et que vous serez content de moi ! Je ne veux point le savoir; je vous ai déjà prié de ne m'écrire plus, et je vous en conjure encore.

N'avez-vous jamais fait quelque réflexion sur la manière dont vous m'avez traitée ? Ne pensezvous jamais que vous m'avez plus d'obligation qu'à personne du monde ? Je vous ai aimé comme une insensée. Que de mépris j'ai eu pour toutes choses ! Votre procédé n'est point d'un honnête homme. Il faut que vous ayez eu pour moi de l'aversion naturelle, puisque vous ne m'avez pas aimce épcrdument. Je me suis laissé enchanter par des qualités très-médiocres. Qu'avez-vous fait qui dût me plaire? Quel sacrifice m'avezvous fait ? N'avez-vous pas cherché mille autres plaisirs ? Avez-vous renoncé au jeu et à la chasse ? N'étes-vous pas parti le premier pour aller à l'armée? N'en ètes-vous pas revenu après tous les autres? Vous vous y êtes exposé follement,

quoique je vous eusse prié de vous ménager pour l'amour de moi. Vous n'avez point cherché les moyens de vous établir en Portugal, où vous étiez estimé. Une lettre de votre frère vous en a fait partir sans hésiter un moment; et n'ai-je pas su que, durant le voyage, vous avez été de la plus belle humeur du monde. Il faut avouer que je suis obligée à vous haïr mortellement. Ah! je me suis attiré tous mes malheurs. Je vous ai d'abord accoutumé à une grande passion avec trop de bonne foi, et il faut de l'artifice pour se faire aimer; il faut chercher avec quelque adresse les moyens d'enflammer, et l'amour tout seul ne donne point de l'amour. Vous vouliez que je vous aimasse ; et comme vous aviez formé ce dessein, il n'y a rien que vous n'eussiez fait pour y parvenir. Vous vous fussiez même résolu à m'aimer s'il eût été nécessaire; mais vous avez connu que vous pouviez réussir dans votre entreprise sans passion, et que vous n'en aviez aucun besoin. Quelle perfidie! Croyez-vous avoir pu impunément me tromper ! Si quelque hasard vous ramenoit en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parens. J'ai vécu longtemps dans un abandonne-

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