‹ Lettres portugaises;Chapitre 31 sur 46 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

chevet. Je le souhaite pour votre félicité : j'aime si fort votre joie, que je consens à la faire toute ma vie aux dépens de la mienne propre, et si vous voulez régaler ce bel objet de la lecture de cette lettre ici , vous le pouvez faire sans scrupule. Ce que je vous écris ne sera pas inutile à l'avancement de vos affaires; j'ai un nom connu dans ce royaume , on m'y a toujours flattée de quelque beauté, et j'avois cru en avoir jusques au moment que votre mépris m'a désabusée. Proposez-moi donc pour exemple à votre nouvelle conquête, dites-lui que je vous aime jusques à la folie; je veux bien en tomber d'accord, et j'aime mieux contribuer à ma perte par un aveu que de nier une passion si chère. Oui, je vous aime mille fois plus que moimême. Au moment que je vous écris, je sui-> jalouse, je l'avoue; votre procédé d'hier a mis la rage dans mon cœur, et je vous crois infidèle, puisqu'il faut vous dire tout. Mais, malgré tout cela, je vous aime plus qu'on n'.i jamais aimé. Je hais la marquise de Furtado, de vous avoir donné l'occasion de voir cette nouvelle venue. Je voudrois que la marquise de Castro n'eût jamais été, puisque c'étoit à ces

noces que vous deviez me donner la douleur que je ressens. Je hais celui qui a inventé la danse, je me hais moi-même, et je hais la Françoise mille fois plus que tout le reste ensemble; mais de tant de haines différentes, aucune n'a eu l'audace d'aller jusques à vous. Vous me paroissez toujours aimable. Sous quelque forme où je vous regarde, et jusques aux pieds de cette cruelle rivale qui vient troubler toute ma félicité, je vous trouvois mille charmes qui n'ont jamais été qu'en vous. J'étois même si sotte que je ne pouvois m'empêcher d'être ravie qu'on vous les trouvât comme moi; et bien que je sois persuadée que c'est à cette opinion que je devrai peut-être la perte de votre cœur, j'aime mieux me voir condamnée à cet abîme de désespoir que de vous souhaiter une louange de moins. Mais comment est-ce que l'amour peut faire pour accorder tant de choses opposées? Car il est certain qu'on ne peut pas avoir plus de jalousie pour tout ce qui vous approche que j'en ai, et cependant j'irois au bout du monde vous chercher de nouveaux admirateurs. Je hais cette Françoise d'une haine si acharnée. qu'il n'y a rien de si cruel que je ne me croie

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