‹ Lettres portugaises;Chapitre 45 sur 46 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

|e tenons pas nos sermens , mon 'cher, je vous prie! i! coûte trop de les observer : voyons-nous, et que ce soit, s'il se peut, tout à l'heure. Vous m'avez soupçonnée d'infidélit. , vous m'avez exprimé ces soupçons d'une manière outrageante; mais je vous aime plus que moi-même, et je ne puis vivre sans vous voir. A quoi bon de nous faire des absences volontaires, n'en avons-nous pas assez d'inévitables à éprouver? Venez rendre toute la joie à mon âme par un moment d'entretien en liberté. Vous me mandez que vous ne voulez me voir que pour me demander pardon. Ah! venez, quand ce seroit pour me dire des injures; venez, je vous en conjure : j'aime mieux voir vos yeux irrita

que de ne les point voir du tout. Mais, hélas! je ne hasarde guère quand je laisse ce choix dans votre disposition. Je sais que je les verrai tendres et brûlans d'amour : ils m'ont déjà paru tels ce matin, à l'église; j'y ai lu la confusion de votre crédulité, et vous avez dû voir dans les miens des assurances de votre pardon. Ne parlons plus de cette querelle, ou si nous en parlons, que ce soit pour en éviter une pareille à l'avenir. Comment pourrions-nous douter de notre amour? Nous ne sommes au monde que pour lui. Je n'aurois jamais eu le cœur que j'ai s'il n'avoit dû être plein de votre idée? vous n'auriez pas l'âme que vous avez si vous n'aviez pas dû m'aimer ; et ce n'est que pour vous aimer autant que vous êtes aimable, et que pour m'aimer autant que vous êtes aimé, que le Ciel nous a faits si capables d'amour l'un et l'autre. Mais dites-moi, de grâce, avez-vous senti tout ce que j'ai senti depuis que nous feignons de nous vouloir du mal? Car nous ne nous en sommes jamais voulu, nous n'en avons pas la force, et notre étoile est plus puissante que tous les dépits. Grand Dieu! que j'ai trouvé cette feinte pénible! que mes yeux se sont fait de

DEUXIÈME TARTIE 91

violence quand ils vous ont déguisé leurs mouvemens, et qu'il faut être ennemi de soi-même pour se dérober un moment de bonne intelligence quand on s'aime comme nous nous aimons! Mes pas me portoient malgré moi où je devois vous rencontrer. Mon cœur, qui s'est fait une habitude si douce d'épanchement a votre rencontre, cherchoit mes yeux pour les répandre; et comme je m'efforçois de les lui refuser, il me donnoit des élans secrets qui ne peuvent être compris que par ceux qui les ont éprouvés. Il me semble que vous avez été tout de même. Je vous ai trouvé dans des lieux où le hasard ne pouvoit vous conduire; et s'il faut vous confier toutes mes vanités, je n'ai jamais remarqué tant d'amour dans vos regards que depuis que vous affectez de n'en plus laisser voir. Qu'on est insensé de se donner toutes ces gênes! mais plutôt qu'on fait bien de se montrer ainsi son ime tout entière! Je connoissois toute la tendresse de la vôtre, et j'aurois distingué ses mouvemens amoureux entre ceux de toutes les autres âmes; mais je ne connoissois ni votre colère ni votre fierté. Je savois bien que vous étiez capable de jalousie, puisque vous aimiez ;

mais je ne connoissois point le caractère que cette passion prenoit dans votre cœur. Ç'auroit été trahison que de m'en laisser douter plus longtemps, et je ne puis m'empêcher de vouloir du bien à votre injustice , puisqu'elle m'a fait faire une découverte si importante. Je vous avois voulu jaloux, je vous l'ai trouvé; mais renoncez à votre jalousie, comme je renonce à ma curiosité. Quelque figure que prenne un amant, il n'y en a point de si avantageuse pour lui que celle d'un amant heureux. C'est une grande erreur de dire qu'un amant est sot quand il est content. Ceux qui ne sont [pas aimables sous cette forme le seroient encore moins sous une autre; et quand on n'a pas assez de délicatesse pour profiter du caractère d'un amant satisfait, c'est la faute du cœur et non pas celle de la félicité. Hâtez-vous de venir me confirmer cette vérité, mon cher, je vous en prie. Je ne serois pas si peu délicate que d'en retarder l'instant par une si longue lettre si je ne savois que vous ne pouvez me voir à l'heure que je vous écris. Quelque plaisir que je trouve à vous entretenir de cette sorte, je sais bien lui préférer celui d'un autre entretien. Il n'y a que moi qui goûte le

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