PREMIERE PARTIE
fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports, desquels il ne te sait aucun gré? Mais non, je ne puis me résoudre à juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier. Je ne veux point m'imaginer que vous m'avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse, sans me tourmenter par de faux soupçons? Et pourquoi ferois-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les soins que vous avez pris de me témoigner de l'amour? J'ai été si charmée de tous ces soins, que je serois bien ingrate si je ne vous aimois avec les mêmes emportemens que ma passion me donnoit quand je jouissois des témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs de momens si agréables soient devenus si cruels? et faut -il que contre leur nature ils ne servent qu'à tyranniser mon cœur ? Hélas ! votre dernière lettre le réduisit en un étrange état : il eut des mouvemens si sensibles, qu'il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et pour vous aller trouver. Je fus si accablée de toutes ces émotions violentes, que je demeurai
plus de trois heures abandonnée de tous mes sens. Je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la conserver pour vous. Je revis enfin, malgré moi, la lumière; je me flattois de sentir que je mourois d'amour; et d'ailleurs j'étois bien aise de n'être plus exposée à voir mon cœur déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidens, j'ai eu beaucoup de différentes indispositions ; mais puis-je jamais être sans maux tant que je ne vous verrai pas? Je les supporte cependant sans murmurer, puisqu'ils viennent de vous. Quoi? est-ce là la récompense que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé? Mais il n'importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir jamais personne; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n'aimer personne. Pourriez -vous être content d'une passion moins ardente que la mienne? Vous trouverez peut-être plus de beauté (vous m'avez pourtant dit autrefois que j'étois assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d'amour, et tout le reste n'est rien. Ne remplissez plus vos lettres de choses inutiles, et ne m'écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne
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puis vous oublier, et je n'oublie pas aussi que vous m'avez fait espérer que vous viendrez passer quelque temps avec moi. Hélas! pourquoi n'y voulez-vous pas passer toute votre vie? S'il m'étoit possible de sortir de ce malheureux cloître, je n'attendrois pas en Portugal l'effet de vos promesses : j'irois, sans garder aucune mesure, vous chercher, vous suivre, et vous aimer par tout le monde; je n'ose me flatter que cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me donneroit assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible qu'aux douleurs. J'avoue cependant que l'occasion que mon frère m'a donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvemens de joie, et qu'elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m'enchanter comme vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m'abandonner? Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse ? que ne me laissiezvous en repos dans mon cloître ? Vous avois-je fait quelque injure? Mais je vous demande pardon : je ne vous impute rien; je ne suis pas
en état de penser à ma vengeance, et j'accuse seulement la rigueur de mon destin. Il me semble qu'en nous séparant, il nous a fait tout le mal que nous pouvions craindre. Il ne sauroit séparer nos cœurs : l'amour qui est plus puissant que lui les a unis pour toute notre vie. Si vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien que vous preniez quelque soin de réapprendre l'état de votre cœur et de votre fortune. Surtout venez me voir. Adieu, je ne puis quitter ce papier; il tombera entre vos mains; je voudrois bien avoir le même bonheur. Hélas! insensée que je suis! je m'aperçois que cela n'est pas possible. Adieu, je n'en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours, et faites-moi soutfrir encore plus de maux.