‹ Lettres portugaises;Chapitre 9 sur 46 · PREMIÈRE PARTIE l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE l

que vous me faisiez voir! Mais, hélas! je m'abuse, et je ne connois que trop que tous les mouvemens qui occupoient ma tète et mon cœur n'étoient excités en vous que par quelques plaisirs, et qu'ils finissoient aussitôt qu'eux. Il falloit que, dans ces momens trop heureux, j'appelasse ma raison à mon secours pour modérer l'excès funeste de mes délices, et pour m'annoncer tout ce que je souffre présentement; mais je me donnois toute à vous, et je n'étois pas en état de penser à ce qui eût pu empoisonner ma joie, et m'empêcher de jouir pleinement des témoignages ardens de votre passion. Je m'apercevois trop agréablement que j'étois avec vous, pour penser que vous seriez un jour éloigné de moi. Je me souviens pourtant de vous avoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuse ; mais ces frayeurs étoient bientôt dissipées, et je prenois plaisir à vous les sacrifier, et à m'abandonner à l'enchantement et à la mauvaise foi de vos protestations. Je vois bien le remède à tous mes maux, et j'en serois bientôt délivrée si je ne vous aimois plus. Mais, hélas 1 quel remède! Non, j'aime mieux souffrir encore davantage que vous oublier. Hélas ! cela

dépend-il de moi? Je ne puis me reprocher d'avoir souhaité un seul moment de ne vous plus aimer. Vous êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre que de jouir des plaisirs languissans que vous donnent vos maîtresses de France. Je n'envie point votre indifférence, et vous me faites pitié. Je vous défie de m'oublier entièrement. Je me flatte de vous avoir mis en état de n'avoir sans moi que des plaisirs imparfaits; et je suis plus heureuse que vous, puisque je suis plus occupée. L'on m'a fait depuis peu portière en ce couvent; tous ceux qui me parlent croient que je suis folle; je ne sais ce que je leur réponds; et il faut que les religieuses soient aussi insensées que moi pour m'avoir cru capable de quelque soin. Ah! j'envie le bonheur d'Emmanuel et de Francisque '. Pourquoi ne suis-je pas incessamment avec vous, comme eux? Je vous aurois suivi, et je vous aurois assurément servi de meilleur cœur. Je ne souhaite rien en ce monde que vous voir. Au moins souvenez-vous de moi! je me contente de votre souvenir, mais je n'ose m'en assurer. Je ne bornois pas mes espérances à votre sou-

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venir quand je vous voyois tous les jours; mais ▼ous m'avez bien appris qu'il faut que je me soumette à tout ce que vous voudrez. Cependant je ne me repens point de vous avoir adoré; je suis bien aise que vous m'ayez séduite; votre absence rigoureuse, et peut-être éternelle, ne diminue en rien l'emportement de mon amour; je veux que tout le monde le sache; je n'en fais point un mystère, et je suis ravie d'avoir fait tout ce que j'ai fait pour vous contre toute sorte de bienséance. Je ne mets plus mon honneur et ma religion qu'à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque j'ai commencé à vous aimer. Je ne vous dis point toutes ces choses pour vous obliger à m'écrire. Ah ! ne vous contraignez point, je ne veux de vous que ce qui viendra de votre mouvement, et je refuse tous les témoignages de votre amour dont vous pourriez vous empêcher. J'aurai du plaisir à vous excuser, parce que vous aurez peut-être du plaisir à ne pas prendre la peine de m'ccriie ; et je me sens une profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes. Un officiel français a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m'a dit que la

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paix de France étoit faite 2. Si cela est, ne pourriez-vous pas me venir voir et m'emmener en France? Mais je ne le mérite pas. Faites tout ce qu'il vous plaira; mon amour ne dépend plus de la manière dont vous me traiterez. Depuis que vous êtes parti, je n'ai pas eu un seul moment de santé , et je n'ai aucun plaisir qu'en nommant votre nom mille fois le jour. Quelques religieuses qui savent l'état déplorable où vous m'avez plongée me parlent de vous fort souvent. Je sors le moins qu'il m'est possible de ma chambre, où vous êtes venu me voir tant de fois , et je regarde sans cesse votre portrait, qui m'est mille fois plus cher que ma vie. Il me donne quelque plaisir, mais il me donne aussi bien de la douleur , lorsque je pense que je ne vous reverrai peut-être jamais. Pourquoi faut-il qu'il soit possible que je ne vous verrai peut-être jamais? M'avez-vous pour toujours abandonnée? Je suis au désespoir. Votre pauvre Mariane n'en peut plus, elle s'évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moi.

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