‹ Lettres provinciales 1, 4, 13, et Opuscules philosophiques; prescrits par les programmes de rhétorique et de philosophie du 22 janvier 1885. Ed. classique, avec une introd. et des notesChapitre 10 sur 26 · SUR ÉPICTÈTE ET MONTAIGNE · texte numérisé non relu

SUR ÉPICTÈTE ET MONTAIGNE

AVERTISSEMENT

. Cet entretien qui porte si bien l'empreinte du génie de Pascal, qui est la clé, pour ainsi dire, des Pensées, et doit leur servir d'introduction, n'a été publié que longtemps après, en 1728, par le P. Desmolets, qui l'a tiré des mémoires encore manuscrits de Fontaine, le pieux et fidèle secrétaire de Saci. Il a été ensuite extrait des Mémoires du P. Desmolets et joint aux œuvres de Pascal par les éditeurs ultérieurs et d'abord par l'abbé Bossut; mais Bossut et ceux qui l'ont suivi jusqu'à nos jours avaient eu le tort de ne le reproduire qu'en lui étant sa forme originale et son vrai caractère. D'un entretien et d'un dialogue ils avaient fait une série de pensées; ils avaient supprimé le personnage de M. de Saci dont les paroles méritaient d'être conservées même à côté de celles de Pascal ; ils en avaient effacé, le plus qu'ils avaient pu, les transitions, le mouvement et la vie, les traits naïfs et familiers.

MM. Cousin. Sainte-Beuve et Havet l'ont rétabli dans sa forme première d'entretien; ils ont restitué à de Saci la place qu'un ne pouvait lui ôter sans défigurer le récit laissé par

1. Continuation des Mémoires de littérature et d'histoire) tome V, partie 2.

Fontaine, sans lui ôter sa couleur et en affaiblir singulièrement l'intérêt. Le texte que nous donnons, d'après M. Havet, e.-l le texte même du P. Desmolets qui l'avait pris sur les mémoires encore manuscrits de Fontaine, mais que les éditeurs, qui les publièrent vingt ans plus tard, avaient à tort plus ou moins adouci et embelli en certains passages.

Tout d'abord cependant un doute vient à l'esprit. Si ce morceau est en effet un entretien, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus fugitif, comment a-t-il pu être saisi en quelque sorte au passage, et nous être transmis avec une si fidèle empreinte du génie et du style même de Pascal? Sans doute il est naturel de supposer qu'aussitôt après il a été mis de mémoire sur le papier par Fontaine qui y avait assisté. Toutefois cela ne suffit pas pour expliquer qu'il nous soit parvenu avec ce degré de perfection, de force et de grandeur, sans nulle trace sensible d'altération et de faiblesse. Nous avons peine à comprendre que Cousin, ce grand juge en fait de style et surtout du style de Pascal, le restaurateur du vrai texte des Pmsées, ait pu dire que si, pour le fond, l'entretien portait le caractère de Pascal, il était indubitablement de Fontaine pour le style. Ce style nous semble supérieur par la vigueur, la fierté, la beauté, non pas seulement à Fontaine, mais, comme le dit M. Havet. à tout autre qu'à Pascal luimême. Sainte-Beuve dit bien que le propre de la parole de Pascal devait être de se graver et de faire empreinte dans l'esprit de ceux qui l'entendaient. Il est plus probable, suivant la conjecture de M. Havet, que Pascal était venu avec des notes écrites, ou qu'à la prière de M. de Saci il avait rédigé et remis à Fontaine un entretien dont la forte et éloquente conclusion était tout en l'honneur de la grâce, et qui méritait si bien d'être conservé dans les annales de Port- Royal.

La scène se passe à Port-Royal des Champs, vers la fin de 1654 ou au commencement de IGoo, un an avant les Provinciales; Pascal avait alors trente et un ans. Après l'accident du pont de Neuilly il s'était mis sous la conduite de l'abbé Singlin,le successeur de Saint-Cyran comme directeur

et confesseur de Port-Royal. L'abbé Singlin, après bien des sollicitations, lui avail donné accès à Port-Royal où il venait de temps à autre passer quelques jours dans la prière et la retraite. Là, dit Fontaine, il devait trouver Arnauld qui « lui donnerait le collet pour Les sciences et de Saci qui lui apprendrait à les mépriser ». Il faut en quelques mots faire connaître ce personnage qui est l'interlocuteur de Pascal. La peinture que nous a faite Sainte-Beuve de la douce et aimable physionomie de l'abbé de Saci, le récil de sa vie et de sa mort, l'appréciation de son influence, de sa direction et de ses travaux sont un des chapitres les plus intéressants de YHistoire de Port-Royal. De Saci était le frère cadet de M. Le Maître, un des solitaires les plus distingués de Port- Royal. Tout adonné à l'étude des Écritures, il les a entièrement traduites avec talent et succès. Sa traduction de l'Ancien et du Nouveau Testament est le grand monument qu'il a élevé à l'Église et qui recommande sa mémoire.

A la différence d'autres docteurs ou messieurs de Port- Royal, tous plus ou moins cartésiens, il goûtait peu la philosophie, pas plus celle de Descartes que celle d'Aristote, sans cependant négliger les occasions de s'en instruire, comme on le voit par cet entretien. Une partie d'ailleurs de sa conduite était de proportionner et d'accommoder ses sujets de conversation à chacun de ceux auxquels il parlait. S'il voyait M. Champagne, il le mettait sur la peinture, M. Hamon sur la médecine, et tout naturellement Pascal sur la lecture des philosophes.

Pascal ayant dit que ses deux lectures ordinaires en philosophie avaient été Épictète et Montaigne, de Saci le pria de. lui en parler à fond. Quant à lui, c'est avec saint Augustin dont il J est nourri qu'il va donner la réplique, sans trop de désavantage, à Épictète et à Montaigne. « Il est, dit Sainte- Beuve, le Socrate du dialogue, qui fait l'ignorant, l'étonné qui sourit et voit venir, et se plait à faire courir d'emblée dans le champ clos du désert le jeune coursier bondissant. >•

Pascal n'a pas choisi et rapproché au hasard ces deux noms illustres dans l'histoire de la philosophie et de la

morale. Il les met en regard l'un de l'autre comme les représentants par excellence dos deux grands systèmes opposés sur l'homme et sur la nature humaine, comme les défenseurs, dit de Saci, des deux plus grandes sectes du monde. A Épictète se rattachent tous ceux, anciens ou modernes, qui relèvent l'homme, qui lui donnent la lumière et la force, sans nul autre secours supérieur, pour connaître et pratiquer tous ses' devoirs, tous ceux en un mot qui ont maintenu que la nature humaine se suffisait à elle-même. En regard est Montaigne, le chef de file de tous ceux qui, pyrrhoniens, athées ou matérialistes, ont cru à l'impuissance de l'esprit humain, qui par suite ont tenu le devoir pour incertain, méconnu notre grandeur morale intérieure, et travaillé à rabaisser la raison et la nature humaines.

Il commence par Épictète, le philosophe qui a, dit-il, le mieux connu les devoirs de l'homme, et il fait un rapide et majestueux tableau de cette première partie de la doctrine stoïque relative aux devoirs. Peut-être peut-on lui reprocher d'avoir trop tiré à lui, pour l'intérêt de sa cause, la doctrine d'Épictète dans le court résumé qu'il en donne. Ainsi tend-il à interpréter en un sens chrétien. des devoirs et des vertus qui, chez les stoïciens, ont un tout autre sens. Malgré quelques apparences, dans la soumission et l'humilité que recommande Épictète il n'y a rien qui ressemble à la même vertu dans le chrétien. Il ne parait pas non plus exact de dire avec Pascal qu'Épictète fait de Dieu le point de départ. Tout au contraire c'est l'homme qu'il met au point de départ et au centre; c'est l'homme qui, sans nul secours d'en haut, sans rien qui ressemble à la grâce, puise en lui-même toute la force dont il a besoin. Au point de vue de saint Augustin et de la grâce, Pascal a raison d'accuser Épictète avec tous les pélagiens du monde, de se perdre, comme il le dit en terminant, « par la présomption de ce qu'on peut ».

D'Epictète il passe à Montaigne qu'il connaissait mieux et sur lequel il s'étend davantage, étant plein, comme il le dit, de son auteur. On voit, en effet, à quel point il est familier avec lui, et même qu'il a eu quelque peine à se défendre de

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ses séductions, par ta complaisance avec laquelle il expose sou pyrrhonisme, dont on trouvera plus d'une trace dans les Pensées, par l'aisance avec laquelle tantôl il imite ses tours el son langage, tantôl il reprend ses maximes éparses el flottantes pour les enchaîner les unes aux autres avec une rigueur qui n'était pas dans le génie de .Montaigne. Quelle morale la raison, sans la lumière de la foi, peut-elle dicter à l'homme, voilà ce qu'il a voulu savoir el montrer? Or nul, mieux que Montaigne, ne se prêtail à cette expérience. Aucun auteur en -effet n'a mieux fait voir que, la révélation ôtéè, rien ne reste, sinon le doute. Que sais-je? devient la devise universelle; c'est à quoi Montaigne ramène tout, en mille manières et par nuls détours, sans autre but que de détruire insensiblement ce qu'il y a de plus certain parmi les hommes, et sans avoir rien plus à cœur que d'établir que, partout et toujours, dans la morale, comme en tout le reste, l'esprit humain est placé entre des apparences de valeur égale.

Dans la position qu'il a prise Pascal l'estime inexpugnable : « Il lui est en effet entièrement égal de l'emporter ou non dans la dispute, ayant toujours, par l'un et l'autre exemple, un moyen de faire voir la faiblesse des opinions, étant porté avec tant d'avantage dans ce doute universel qu'il s'y fortifie également par son triomphe et sa défaite. »

En quelques pages il nous donne la quintessence de tout le scepticisme de Montaigne.

Ici intervient M. de Saci. « Il est surpris de la manière dont il sait tourner les choses. » Pascal l'a transporté comme dans un monde nouveau, lui qui a toujours vécu dans les saintes Écritures et dans saint Augustin; mais, tout en louant la force et l'éclat de ce que vient de dire Pascal,' et ce qu'il y a de spécieux dans son discours, il fait ses réserves; il est moins édifié sur l'utilité qu'on peut retirer de Montaigne au sujet de la foi. Il modère, non sans une douce et légère ironie, l'admiration de Pascal pour un auteur dont il ne prend pas au sérieux les protestations avec lesquelles il affecte de mettre la foi en dehors et en dessus de son pyr-

rhonisme. Il le traite assez mal, mais avec une rigueur qui selon nous n'a rien d'excessif, du haut de saint Augustin. Montaigne ainsi maltraité semble avoir ému Pascal. Le pauvre Montaigne, dira-t-il dans sa réplique. 11 ne peut s'empêcher de lui savoir gré d'avoir « utilement humilié les hommes, et d'avoir invinciblement froissé la superbe raison par ses propres armes ».

Où Pascal s'élève plus haut, c'est dans l'admirable conclusion du dialogue. Quel parti merveilleux ne tire-t-il pas pour son dessein de la contrariété des deux doctrines! Comme il les fait se briser et s'anéantir l'une l'autre pour faire place à la vérité de l'Évangile à laquelle seule il était donné, suivant lui. de concilier ces contradictions! Épictète se perd dans la présomption et l'orgueil. Montaigne dans l'ai - ment et la lâcheté. L'erreur de ces sages est de placer ces contraires, grandeur et faiblesse, dans un seul et même sujet où elles ne peuvent subsister, tandis que, selon la foi. ce qu'il y a d'infirme appartient à la nature et tout ce qu'il y a do puissant à la grâce.

Sans nous laisser emporter dans la théologie k la suite de Pascal, et nous dirons qu'à notre avis les deux systèmes opposés qu'il met aux prises ne s'anéantissent pas réciproquement, il en est un, celui de la force morale, de la certitude du devoir, avec lequel nous ne saurions mettre en parallèle les doutes et les subtilités de Montaigne contre la légitimité de la raison humaine. >"ous abandonnons Montaigne à la critique de Pascal, sans même lui accorder qu'il nous humilie utilement, mais nous faisons toutes nos réserves en faveur de « la superbe » d'Épictète qui ne nous semble pas autre chose que la foi à la raison et le sentiment de la dignité humaine.

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