Article 1'.. 66, édit. Havet
AVERTISSEMENT
Pascal, jusque-là, n'avait êçril que quelques fragment- sur des sujets scientifiques. La première Lettre est sou début comme écrivain. Ce début est une date mémorable dans l'histoire de la littérature française; voici une langue nouvelle qui a secoué, comme on l'a dit, le joug du latinisme et qui est arrivée du premier coup à la perfection. Dans cette langue leste et dégagée, quelle vivacité, quel entrain, quel enjouement, que de tours ironiques qui sont restés dans la langue de la polémique et de la satire! C'est le sel le pinfin, le dialogue le plus vif, en une matière interdite jusquelà aux profanes, et réservée aux lourds factums en latin des théologiens. Dès la première Provinciale, la théologie est. pour ainsi dire, laïcisée.
*■ La mise en scène est des plus ingénieuses et des plus piquantes. C'est une vraie comédie dont les personnages sont d'abord Montaltc, puis les principaux meneurs des divers partis qui s'agitent en Sorbonne dans l'affaire d'Arnauld. Montai le, comme nous l'avons dit dans l'Introduction, est, un homme du monde, peu versé dans la théologie, mais chrétien sincère, et même jusqu'à ce jour fort respectueux de la théologie et de' la Sorbonne. L'envie lui a pris de s'instruire du sujet de ces débats qui font tant de bruit, et où on
dirait que la religion elle-même est en cause. Rien de mieux, s'avise-t-il, pour le savoir, que d'aller à la source même, c'est-à-dire d'interroger les principaux docteurs des trois ou quatre partis qui se coalisaient ensemble ou luttaient avec tant d'acharnement les uns ou les autres. Parmi ces docteurs il faut remarquer le portrait de celui « qui est janséniste s'il en fût jamais, et pourtant fort bonhomme » et qui s'échauffe si fort contre une doctrine qui, au fond, sauf la différence des termes, est la sienne. Trompés par l'air de simplicité et de curiosité inoffensive de Montalte, les uns et les autres s'empressent de le satisfaire et lui livrent sans défiance tous les secrets de la politique du groupe auquel ils appartiennent.
Quel n'est pas l'étonnement, mais quelle est aussi d'abord la joie naïve de Montalte quand, par les réponses sorties de leur bouche même, et comparées les unes avec les autres, il voit clairement qu'il ne s'agit en réalité que de malentendus et d'une querelle de mots! Il s'empresse de retourner chez les uns, puis chez les autres, pour leur faire part de cette heureuse découverte. Déjà il semble voir la ligue contre Arnauld dissoute et la paix rétablie dans l'Église. Cette fois il est mal reçu, il se fait dire qu'il est un ignorant et qu'il n'entend rien aux choses. Cependant, par pitié pour son ignorance, on veut bien lui apprendre que tout ce grand débat dépend d'un seul mot, et d'un mot dont il faut prononcer les syllabes du bout des lèvres, sans le définir, sans y ajouter aucun sens, sous peine d'être hérétique de par les uns ou de par les autres.
Ce mot nouveau à ses oreilles, et nouveau dans l'Église, est celui d'un pouvoir prochain qui n'est pas prochain, semblable à la grâce suffisante qui ne suffit pas, aux dépens de laquelle Pascal fera rire dans la Provinciale suivante. Ne trouverait-on pas aussi, dans l'histoire des assemblées politiques, des coalitions et des majorités, dont les divers groupes, en désaccord sur le fond même des choses, ne sonl unis que par un mot qu'il faut se garder de définir, ahstrahendo àb omnisensu, sinon l'union serait rompue?
AVERTISSEMENT 29
Montaltc s'écrie ironiquemenl : « Heureux Les peuples qui ignorenl ce nom nouveau! heureux ceux qui oui précédésa naissance ; car je n'y vois plus de remède, si messieurs de L'Académie, par un coup d'autorité, ne bannissent de Sorbonne ce mol barbare qui l'ait tant de "divisions ! » Ce mol si agréablement raillé lui fournit môme, pour terminer, une sorte de pointe dont on ne trouverait pas un autre exemple dans sa polémique.
<( Je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour Le mot de prochain ou non ; car j'aime trop mon prochain pour le persécuter sous ce prétexte. » Quant à lui, s'il avait cru jusqu'à présent que la Sorbonne discutait de choses sérieuses, le voilà bien désabusé, comme il dit en commençant, et sans doute beaucoup d'autres avec lui.
Des disputes de Sorbonne, et de l'invention du pouvoir prochain, dont les molinistes se servirent pour faire conclure la censure de M. Arnauld.
De Paris, ce 23 janvier 1656.
Monsieur,
Nous étions bien abusés. Je ne suis détrompé que d'hier; jusque-là j'ai pensé que le sujet des disputes de Sorbonne étoit bien important, et d'une extrême conséquence pour la religion. Tant d'assemblées d'une compagnie aussi célèbre qu'est la Faculté de théologie de Paris, et où il s'est passé tant de choses si extraordinaires et si hors d'exemple, en font concevoir une si haute idée, qu'on ne peut croire qu'il n'y en ait un sujet bien extraordinaire. Cependant, vous serez bien
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surpris quand vous apprendrez, par ce récit, à quoi se termine un si grand éclat; et c'est ce que je vous dirai en peu de mots, après m'en être parfaitement instruit.
On examine deux questions, l'une de fait, l'autre de droit.
Celle de fait consiste à savoir si M. Arnauld est téméraire pour avoir dit dans sa seconde lettre : « Qu'il a « lu exactement le livre de Jansénius, et qu'il n'y a « point trouvé les propositions condamnées par le feu « pape ; et néanmoins que, comme il condamne ces pro- « positions, en quelque lieu qu'elles se rencontrent, il « les condamne dans Jansénius, si elles y sont. »
La question sur cela est de savoir s'il a pu, sans témérité, témoigner par là qu'il doute que ces propositions soient de Jansénius, après que messieurs les évèques ont déclaré qu'elles sont de lui \
On propose l'affaire en Sorbonne. Soixante et onze docteurs entreprennent sa défense, et soutiennent qu'il n'a pu répondre autre chose à ceux qui, par tant d'écrits, lui demandoient s'il tenoit que ces propositions fussent dans ce livre, sinon qu'il ne les y a pas vues, et que néanmoins il les y condamne, si elles y sont.
Quelques-uns même, passant plus avant, ont déclaré que, quelque recherche qu'ils en aient faite, ils ne les y ont jamais trouvées, et que même ils y en ont trouvé de toutes contraires 2. Ils ont demandé ensuite avec instance que, s'il y avoit quelque docteur qui les y eût vues, il voulût les montrer; que c'étoit une chose si facile, qu'elle ne pouvoit être refusée, puisque c'étoit un moyen sûr de les réduire tous, et M. Arnauld même;
!. Les évêques présents à Paris l'avaient déclare dans nue assemblée au Louvre, le 23 mars 1654. (Note de M. Havet.)
2. Pascal, comme le remarque Sainte-Beuve, se laisse ici en» traîner un peu loiu par la polémique et la contradiction.
mais on le leur a toujours refusé. Voilà ce qui s'est passé de ce eôté-là.
De l'autre part se sont trouvés quatre-vingts docteurs séculiers, et quelque quarante religieux mendiants ', qui ont condamné la proposition de M. Arnauld sans vouloir examiner si ce qu'il avoit dit étoit vrai ou faux, il ayant même déclaré qu'il ne s'agissoit pas de la vérité, mais seulement de la témérité de sa proposition.
Il s'en est de plus trouvé quinze qui n'ont point été pour la censure, et qu'on appelle indifférents.
Voilà comment s'est terminée la question de fait, dont je ne me mets guère en peine ; car, que M. Arnauld soit téméraire ou non, ma conscience n'y est pas intéressée. Et si la curiosité me prenoit de savoir si ces propositions sont dans Jansénius, son livre n'est pas si rare, ni si gros, que je ne le puisse lire tout entier pour m'en éclaircir, sans en consulter la Sorbonne.
Mais, si je ne craignois aussi d'être téméraire, je crois que je suivrois l'avis de la plupart des gens que je vois, qui, ayant cru jusqu'ici, sur la foi publique, que ces propositions sont dans Jansénius, commencent à se défier du contraire, par le refus bizarre qu'on fait de les montrer, qui est tel, que je n'ai encore vu personne qui m'ait dit les y avoir vues. De sorte que je crains que cette censure ne fasse plus de mal que de bien, et qu'elle ne donne à ceux qui en sauront l'histoire une impression tout opposée à la conclusion; car, en vérité, le monde devient méfiant, et ne croit les choses que quand il les
1. D'après les statuts de la Faculté, deux docteurs seulement îles quatre ordres mendiants, franciscains, dominicains, auguslins, carmes pouvaient prendre part à ses délibérations; on en avait beaucoup augmenté le nombre pour s'assurer la majorité contre AruauW. « 11 est plus facile, va dire Pascal dans sa troisième Lettre, de trouver des moines que des raisons. »
voit. Mais, comme j'ai déjà dit, ce point-là est peu important, puisqu'il ne s'agit point de la foi.
Pour la question de droit, elle semble bien plus considérable, en ce qu'elle touche la foi. Aussi j'ai pris un soin particulier de m'en informer. Mais vous serez bien satisfait de voir que c'est une chose aussi peu importante que la première.
Il s'agit d'examiner ce que M. Arnauld a dit dans la même lettre : « Que la grâce, sans laquelle on ne peut « rien, a manqué à saint Pierre dans sa chute. » Sur quoi nous pensions, vous et moi, qu'il étoit question d'examiner les plus grands principes de la grâce, comme si elle n'est pas donnée à tous les hommes, ou bien si elle est efficace ; mais nous étions bien trompés. Je suis devenu grand théologien en peu de temps, et vous en allez voir des marques.
Pour savoir la chose au vrai, je vis M. N., docteur de Navarre *, qui demeure près de chez moi, qui est, comme vous le savez, des plus zélés contre les jansénistes; et comme ma curiosité me rendoit presque aussi ardent que lui, je lui demandai s'ils ne décideroient pas formellement que a la grâce est donnée à tous, » afin qu'on n'agitât plus ce doute. Mais il me rebuta rudement, et me dit que ce n'étoit pas là le point; qu'il y en avoit de ceux de son côté qui tenoient que la grâce n'est pas donnée à tous; que les examinateurs mêmes avoient dit en pleine Sorbonne que cette opinion est problématique, et qu'il étoit lui-même dans ce sentiment : ce qu'il me confirma par ce passage, qu'il dit être célèbre, de saint Augustin : « Nous savons que la grâce n'est « pas donnée à tous les hommes. »
1. C'est-à-dire du collège de Navarre qui faisail aussi partie des docteurs de La Faculté île théologie de Paris ou de Is Sorbonne.
Je lui fis excuse d'avoir mal pris son sentiment, et le priai de me dire s'ils ne condamneroient donc pas au moins cette autre opinion des jansénistes qui fait tant de bruit, « que la grâce est efficace, et qu'elle détermine « notre volonté à faire le bien. » Mais je ne fus pas plus heureux en cette seconde question. Vous n'y entendez rien, me dit-il, ce n'est pas là une hérésie : c'est une opinion orthodoxe : tous les thomistes la tiennent ; et moi-même je l'ai soutenue dans ma sorbonnique *.
Je n'osai lui proposer mes doutes ; et même je ne savois plus où étoit la difficulté, quand, pour m'en éclaircir, je le suppliai de me dire en quoi consistoit donc l'hérésie de la proposition de M. Arnauld. C'est, me dit-il, en ce qu'il ne reconnoît pas que les justes aient le pouvoir d'accomplir les commandements de Dieu en la manière que nous l'entendons.
Je le quittai après cette instruction; et, bien glorieux de savoir le nœud de l'affaire, je fus trouver M. N., qui se portoit de mieux en mieux, et qui eut assez de santé pour me conduire chez son beau-frère, qui est janséniste s'il y en eût jamais, et pourtant fort bonhomme. Pour en être mieux reçu, je feignis d'être fort des siens, et lui dis : Seroit-il bien possible que la Sorbonne introduisît dans l'Église cette erreur, que « tous les « justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les com- « mandements? » Comment parlez-vous? me dit mon docteur. Appelez-vous erreur un sentiment si catholique, et que les seuls luthériens et calvinistes combattent ? Eh quoi! lui dis-je, n'est-ce pas votre opinion? Non, me dit-il, nous l'anathématisons comme hérétique et impie. Surpris de cette réponse, je connus bien que j'avois trop
l.Une des thèses que les bacheliers devaient soutenir en Sor bonne pour obtenir le bonnet de docteur.
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fait le janséniste, comme j'avois l'autrefois été trop moliniste ; mais, ne pouvant m'assurer de sa réponse, je le priai de me dire confidemment s'il tenoit que « les « justes eussent toujours un pouvoir véritable d'observer « les préceptes ». Mon homme s'échauffa là-dessus, mais d'un zèle dévot, et dit qu'il ne déguiseroit jamais ses sentiments pour quoi que ce fût : que c'étoit sa créance; et que lui et tous les siens la défendroient jusqu'à la mort, comme étant la pure doctrine de saint Thomas et de saint Augustin, leurs maîtres.
Il m'en parla si sérieusement, que je n'en pus douter; et, sur cette assurance, je retournai chez mon premier docteur, et lui dis, bien satisfait, que j'étois sûr que la paix seroit bientôt en Sorbonne : que les jansénistes étoient d'accord du pouvoir qu'ont les justes d'accomplir les préceptes ; que j'en étois garant, et que je leur ferois signer de leur sang. Tout beau! me dit-il; il faut être théologien pour en voir le fin. La différence qui est entre nous est si subtile, qu'à peine pouvons-nous la marquer nous-mêmes; vous auriez trop de difficulté à l'entendre. Contentez-vous donc de savoir que les jansénistes vous diront bien que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements; ce n'est pas de quoi nous disputons; mais ils ne vous diront pas que ce pouvoir soit prochain : c'est là le point.
Ce mot me fut nouveau et inconnu. Jusque-là j'avois entendu les affaires; mais ce terme me jeta dans l'obscurité, et je crois quil n'avoit été inventé que pour brouiller. Je lui en demandai donc l'explication ; mais il m'en fit un mystère et me renvoya, sans autre satisfaction, pour demander aux jansénistes s'ils admettoient ce pouvoir prochain. Je chargeai ma mémoire de ce ternie; car mon intelligence n'y avoit aucune part. Et, de peur de l'oublier, je fus promptement retrouver mon
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janséniste, à qui je dis incontinent, après les premières civilités : Dites-moi, je vous prie, si vous admettez le pouvoir prochain? Il se mit à rire et me dit froidement : Dites-moi vous-même en quel sens vous l'entendez, et alors je vous dirai ce que j'en crois. Gomme ma connoissance n'alloit pas jusque-là, je me vis en terme de ne lui pouvoir répondre; et. néanmoins, pour ne pas rendre ma visite inutile, je lui dis au hasard : Je l'entends au sens des molinistes. A quoi mon homme, sans s'émouvoir : Auxquels des molinistes, me dit-il, me renvoyezvous? Je les lui offris tous ensemble, comme ne faisant qu'un même corps et n'agissant que par un même esprit.
Mais il me dit : Vous êtes bien peu instruit. Ils sont si peu dans les mêmes sentiments, qu'ils en ont de tout contraires. Etant tous unis dans le dessein de perdre M. Arnauld, ils se sont avisés de s'accorder de ce terme de prochain, que les uns et les autres diroient ensemble, quoiqu'ils l'entendissent diversement, afin de parler un même langage, et que, par cette conformité apparente, ils pussent former un corps considérable, et composer un plus grand nombre, pour l'opprimer avec assurance.
Cette réponse m'étonna ; mais, sans recevoir ces impressions des méchants desseins des molinistes, que je ne veux pas croire sur sa parole, et où je n'ai point d'intérêt, je m'attachai seulement à savoir les divers sens qu'ils donnent à ce mot mystérieux de prochain. Il me dit : Je vous en éclaircirois de bon cœur ; mais vous y verriez une répugnance et une contradiction si grossière, que vous auriez peine à me croire. Je vous serois suspect. Vous en serez plus sûr en l'apprenant d'euxmêmes, et je vous en donnerai les adresses. Vous n'avez qu'à voir séparément un nommé M. Le Moine et le père Nicolaï. Je ne connois ni l'un ni l'autre, lui dis-je. Voyez
donc, me dit-il, si vous ne connoîtrez point quelqu'un de ceux que je vous vas nommer, car ils suivent les sentiments de M. Le Moine. J'en connus en effet quelquesuns. Et ensuite il me dit : Voyez si vous ne connoissez point des dominicains qu'on appelle nouveaux thomistes; car ils sont tous comme le père Nicolaï. J'en connus aussi entre ceux qu'il me nomma; et, résolu de profiter de cet avis, et de sortir d'affaire, je le quittai, et allai d'abord chez un des disciples de M. Le Moine.
Je le suppliai de me dire ce que c'étoit qu'avoir le pouvoir prochain de faire que/que chose. Cela est aisé, me dit-il : c'est avoir tout ce qui est nécessaire pour la faire, de telle sorte qu'il ne manque rien pour agir. Et ainsi, lui dis-je, avoir le pouvoir prochain de passer une rivière, c'est avoir un bateau, des bateliers, des rames, et le reste, en sorte que rien ne manque. Fort bien, me dit-il. Et avoir le pouvoir prochain de voir, lui dis-je, c'est avoir bonne vue, et être en plein jour; car qui auroit bonne vue dans l'obscurité n'auroit pas le pouvoir prochain de voir, selon vous, puisque la lumière lui manquerait, sans quoi on ne voit point. Doctement, me dit-il. Et, par conséquent, continuai-je, quand vous dites que tous les justes ont toujours le pouvoir prochain d'observer les commandements, vous entendez qu'ils ont toujours toute la grâce nécessaire pour \es accomplir ; en sorte qu'il ne leur manque rien de la part de Dieu. Attendez, me dit-il; ils ont toujours ce qui est nécessaire pour les observer, ou du moins pour le demander ;i Dieu. J'entends bien, lui dis-je; ils ont tout ce qui est nécessaire pour prier Dieu de les assister, sans qu'il soit nécessaire qu'ils aient aucune nouvelle grâce de Dieu pour prier. Vous l'entendez, me dit-il. Mais il n'est donc pas nécessaire qu'ils aient une grâce efficace pour prier Dieu ? Non, me dit-il, suivant M. Le Moine.
Pour ne point perdre de temps, j'allai aux Jacobins, et demandai ceux que je savois être des nouveaux thomistes. Je les priai de me dire ce que c'est que pouvoir prochain. N'est-ce pas celui, leur dis-je, auquel il ne manque rien pour agir? Non, me dirent-ils. Mais, quoi! mon père, s'il manque quelque chose à ce pouvoir, l'appelez-vous prochain? et direz-vous, par exemple, qu'un homme ait, la nuit, et sans aucune lumière, le pouvoir prochain de voir? Oui-da, il l'auroit, selon nous, s'il n'est pas aveugle. Je le veux bien, leur dis-je; mais M. Le Moine l'entend d'une manière contraire. Il est vrai, me dirent-ils ; mais nous l'entendons ainsi. J'y consens, leur dis-je; car je ne dispute jamais du nom, pourvu qu'on m'avertisse du sens qu'on lui donne. Mais je vois par là que, quand vous dites que les justes ont toujours le pouvoir prochain pour prier Dieu, vous entendez qu'ils ont besoin d'un autre secours pour prier, sans quoi ils ne prieront jamais. Voilà qui va bien, me répondirent mes pères en m'embrassant, voilà qui va bien : car il leur faut de plus une grâce efficace qui n'est pas donnée à tous, et qui détermine leur volonté à prier; et c'est une hérésie de nier la nécessité de cette grâce efficace pour prier.
Voilà qui va bien, leur dis-je à mon tour; mais, selon vous les jansénistes sont catholiques, et M. Le Moine hérétique; car les jansénistes disent que les justes ont le pouvoir de prier, mais qu'il faut pourtant une grâce efficace ; et c'est ce que vous approuvez. Et M. Le Moine dit que les justes prient sans grâce efficace ; et c'est ce que vous condamniez. Oui, dirent ils; mais M. le Moine appelle ce pouvoir pouvoir prochain.
Quoi! mes pères, leur dis-je, c'est se jouer des paroles de dire que vous êtes d'accord à cause des termes communs dont vous usez, quand vous êtes contraires
dans le sens. Mes pères ne répondirent rien; et, sur cela, mon disciple de M. Le Moine arriva par un bonheur que jecroyois extraordinaire; mais j'ai su depuis que leur rencontre n'est pas rare, qu'ils sont continuellement mêlés les uns avec les autres.
Je dis donc à mon disciple de M. Le Moine : Je connois un homme qui dit que tous les justes ont toujours le pouvoir de prier Dieu; mais que néanmoins ils ne prieront jamais sans une grâce efficace qui les détermine, et laquelle Dieu ne donne pas toujours à tous les justes. Est-il hérétique? Attendez, me dit mon docteur; vous me pourriez surprendre. Allons doucement, distinguo; s'il appelle ce pouvoir pouvoir prochain, il sera thomiste, et partant catholique; sinon, il sera janséniste, et partant hérétique. Il ne l'appelle, lui dis-je, ni prochain, ni non prochain. Il est donc, hérétique, me dit-il : demandez-le à ces bons pères. Je^e les pris pas pour juges; car ils consentoient déjà d'un mouvement de tête; mais je leur dis ; II' refuse d'admettre ce mot de prochain parce qu'on ne le veut pas expliquer. A cela, un de ces pères voulut en apporter sa définition; mais il fut interrompu par le disciple de M. Le Moine, qui lui dit : Voulez-vous donc recommencer nos brouilleries? ne sommes-nous pas demeurés d'accord de ne point expliquer ce mot de prochain, et de le dire de part et d'autre sans dire ce qu'il signifie? A quoi le jacobin consentit.
Je pénétrai par là dans leur dessein, et leur dis en me levant pour les quitter : En vérité, mes pères, j'ai grand'peur que tout ceci ne soit une pure chicanerie ; et quoi qu'il arrive de vos assemblées, j'ose vous prédire que, quand la censure seroit faite, la paix ne seroit pas établie. Car, quand on auroit décidé qu'il faut prononcer les syllabes prochain, qui ne voit que, n'ayant point
été expliquées, chacun de vous voudra jouir de la victoire ? Les jacobins diront que ce mot s'entend en leur sens. M. Le Moine dira que c'est au sien; et ainsi il y aura bien plus de disputes pour l'expliquer que pour l'introduire : car, après tout, il n'y auroit pas grand péril à le recevoir sans aucun sens, puisqu'il ne peut nuire que par le sens. Mais ce seroit une chose indigne de la Sorbonne et de la théologie d'user de mots équivoques et captieux sans les expliquer. Enfin, mes pères, dites-moi, je vous prie, pour la dernière fois, ce qu'il faut que je croie pour être catholique. Il faut, me direntils tous ensemble, dire que tous les justes ont le pouvoir prochain, en faisant abstraction de tout sens : abstrahendo a sensu thomistarum, et a sensu aliorum theologorum.
C'est-à-dire, leur dis-je en les quittant, qu'il faut prononcer ce mot des lèvres, de peur d'être hérétique de nom. Car est-ce que le mot est de l'Ecriture? Non, me dirent-ils. Est-il donc des pères, ou des conciles, ou des papes? Non. Est-il donc de saint Thomas? Non. Quelle nécessité y a-t-il donc de le dire, puisqu'il n'a ni^autorité, ni aucun sens de lui-même? Vous êtes opiniâtre, me dirent-ils : vous le direz, ou vous serez hérétique, et M. Arnauld aussi, car nous sommes le plus grand nombre : et, s'il est besoin, nous ferons venir tant de cordeliers ', que nous l'emporterons.
Je les viens de quitter sur cette dernière raison, pour vous écrire ce récit, par où vous voyez qu'il ne s'agit d'aucun des points suivants, et qu'ils ne sont condamnés de part ni d'autre : « 1. Que la grâce n'est pas donnée à tous les hommes. — 2. Que tous les justes ont toujours le pouvoir d'accomplir les commandements de
] . Un franciscains.
Dieu. — 3. Qu'ils ont néanmoins besoin pour les accomplir, et même pour prier, d'une grâce efficace qui détermine invinciblement leur volonté l. — 4. Que cette grâce efficace n'est pas toujours donnée à tous les justes, et qu'elle dépend de la pure miséricorde de Dieu. » De sorte qu'il n'y a plus que le mot prochain, sans aucun sens qui court risque.
Heureux les peuples qui l'ignorent! heureux ceux qui ont précédé sa naissance ! Car je n'y vois plus de remède, si messieurs de l'Académie, par un coup d'autorité, ne bannissent de la Sorbonne ce mot barbare qui cause tant de divisions. Sans cela, la censure paroit assurée : mais je vois qu'elle ne fera point d'autre mal que de rendre la Sorbonne moins considérable * par ce procédé, qui luiôtera l'autorité qui lui est si nécessaire en d'autres rencontres.
Je vous laisse cependant dans la liberté de tenir pour le mot prochain, ou non; car je vous aime trop pour vous persécuter sous ce prétexte. Si ce récit ne vous déplaît pas, je continuerai de vous avertir de tout ce qui se passera.
Je suis, etc.
1. Ne pourrait-on ici retourner contre Pascal lui-même quel ques-unes de ses plaisanteries contre les thomistes"?