Génie du christianisme, 3e partie, livre II, chap. iv
trente-deuxième proposition d'Euelide, fut épouvanté de la grandeur et de la puissance de son génie et qu'il en pleura de joie.
Jeune homme, Pascal eut d'abord à Paris une vie. non pas de dissipation, mais un peu mondaine, que bientôt, sous l'influence de relations de plus en plus intimes avec Port-Royal et de l'exemple de sa sœur Euphémie qui y était entrée religieuse, il devait abandonner pour une vie de renoncement, d'austérité et de prière. Ajoutons qu'il était d'une constitution maladive et qu'il eut des souffrances toujours croissantes jusqu'à la fin, qui le tournèrent de plus en plus aux pieuses pensées et aux pieuses pratiques.
Le dernier coup de la grâce, déjà depuis quelque temps préparée, fut le célèbre accident du pont de Neuilly. Pascal le traversait en voiture, lorsque les chevaux emportés se précipitèrent dans la rivière et l'eussent entraîné avec eux, si les courroies n'eussent cassé. Dès lors il est tout à Dieu, tout à la g race efficace, tout à Port-Royal pour lequel il entre en lice et écrit les Provinciales qui couvriront ses adversaires de confusion et de ridicule.
La première Provinciale ' est du commencement de 1656. Il faut dire très brièvement à quelle occasion et dans quelles circonstances ces lettres parurent. La question agitée en Sorbonne contre Arnauld, les Jansénistes et leurs amis de Port- Royal était celle de la grâce, déjà bien vieille dans le monde tbéologique. L'Eglise et, en dernier lieu, le concile de Trente, conformément à la tradition orthodoxe, n'avait jamais voulu sacrifier aucun des deux termes du problème, quelque difficiles qu'ils parussent à concilier, à savoir la toute-puissance de la grâce et le libre arbitre. 11 fallait croire, pour être dans la droite voie, qu'on ne peut rien sans la grâce, mais il fallait croire aussi qu'il reste à l'homme quelque chose à faire, où est le fondement de sa responsabilité. Il arriva, ce qui était inévitable, que, dans leurs tentatives de conciliation, divers théologiens, même orthodoxes, divers ordres religieux, donnèrent trop dans un sens ou dans un autre, et s'exposèrent à l'accusation, soit d'être avec Pelage, soit d'être avec Calvin.
Parmi les premiers fut Jansénius, évèque d'Ypres qui, dans son Augustinus, publié en 1640, deux
1. Le titrfl était : Lettre écrite à un provincial par un de ses omis. Pour abréger, le public a dit les Provinciales; Mme de Sévigné les appelle les Petites lettres.
ans après sa mort, prétendait reproduire la vraie doctrine de saint Augustin; parmi les seconds fut un jésuite, le P. Molina qui. en 1588. avait publié, en un sens opposé, un ouvrage non moins célèbre sur l'accord de la -race et du Libre arbitre. Il était naturel que les jésuites, institués pour combattre la réforme, dont les chefs anéantissaient le libre arbitre au profit de la grâce, fussent plus enclins que d'autres ordres religieux à faire une certaine part à la liberté. Molina pensa avoir trouvé un expédient pour tout concilier. D'une part il accordait, avec saint Paul et saint Augustin, que l'homme ne peut rien sans la grâce: mais, d'autre part, il soutenait que la grâce est offerte à tous et qu'il dépend de chacun de l'accepter ou d'y résister. Le livre de Afolina fut dénoncé à Rome, mais, grâce au crédit des jésuites, il n'a jamais été condamné.
Moins heureux devait être VAugustinus de Jansénius. Cinq propositions en furent extraites où étaient, dit-on, contenue toute l'essence du livre. Après bien des démarches et des intrigues, ces cinq propositions furent condamnées, d'abord par la faculté de théologie de Paris ou la Sorbonne, puis à Rome par une bulle du pape Innocent X, en 1653. Le sens général de ces cinq propositions, pour lesquelles nous renvov<uis les curieux à l'exposition détaillée et au commentaire qu'en donne Sainte-Beuve, c'est que l'homme ne peut absolument rien sans la grâce, que la grâce est toute-
puissante, que nul ne peut v résister, el que le juste lui-même ne peut obéir aux commandements de Dieu si la grâce d'en haut vient à lui manquer. Le célèbre Àrnauld prit la défense de Jansénius. Il n'osa pas faire ouvertement l'apologie de doctrines condamnées par Rome, mais il soutint qu'elles n'étaient pas dans le livre de Jansénius et qu'un pouvait en conséquence les tenir pour hérétiques, sans que Jansénius le fût lui-même. Étaient-elles ou n'étaient-elles pas dans Jansénius. c'était une question de fait pour laquelle, suivant lui et les siens, il n'y avait point d'infaillibilité papale.
Deux propositions extraites de l'écrit d' Arnauld, l'une sur cette question de fait, l'autre sur le point de droit, qui était le fond même de la querelle au sujet de la grâce, furent déférées à la Sorbonne. Elles y suscitèrent de longs débats qui retentirent au dehors, et ne furent pas moins orageux que les discussions les plus passionnées de nos assemblées politiques, ('/était, dit Sainte-Beuve, une chambre de 1845 eu Sorbonne. Arnauld fut successivement condamné sur ces deux questions de fait et de droit, grâce à la pression de la cour et des jésuites, et aussi grâce aux fournées de moines adjoints aux docteurs de la Sorbonne pour assurer la majorité contre les partisans d' Arnauld.
Entre ces deux condamnations se place la première Lettre provinciale écrite par Pascal à la prière d'Arnauld et de ses amis de Port-Royal. 11
y prenait un ton tout nouveau en matière de théologie, à la portée du grand public, des gens du monde, des femmes elles-mêmes, et non pas seulement de quelques docteurs. Au lieu de se défendre, Arnauld et Port -Royal attaquaient à leur tour; la guerre désormais se faisait, comme a dit Pascal, chez les ennemis et à leurs dépens. Cette première lettre fut suivie de dix-sept autres dont le succès alla croissant jusqu'à la fin. L'auteur gardait l'anonyme, sans que la police et les jésuites pussent découvrir quelle main lançait contre eux ces flèches aux mortelles blessures.
Avant de dire quelque chose en particulier de chacune des trois Provi/fciales qui seules figurent dans le programme, nous avons à parler des Provinciales en général, et d'abord de Pascal comme écrivain. Boileau regardait Pascal comme le premier écrivain du siècle; pour lui seul il concédait à Perrault la supériorité des modernes sur les anciens. Au xvme siècle. Voltaire n'est pas moins louangeur que Boileau. « Le premier livre de génie qu'on fit en prose, dit-il dans le Siècle de Louis XIV, fut le recueil des Lettres provinciale*. Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées. Il n'y a pas un seul mot qui, depuis cent ans, se soit ressenti du changement qui altère souvent les langues vivantes. 11 faut rapporter à cet ouvrage l'époque de la fixation de la langue.» C'est un jugement qui, comme dit Sainte-Beuve, fait force
de Loi, et après lequel il est inutile de citer les témoignages conformes de Cousin, de Nisard et des meilleurs critiques de notre temps»
Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées, comme dit Voltaire, depuis celle qui raille, qui invective, qui l'ait pénétrer jusqu'au cœur les pointes d'une dialectique entraînante, depuis le pathétique du raisonnement, jusqu'aux plus nobles mouvements que puissent inspirer l'ardeur de la loi, l'amour de la vérité, la haine du mensonge. Il y a deux sortes de tons à distinguer dans les Provinciales, ee qui leur a valu, de la part de Voltaire, cet autre double et insigne éloge : « Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières Provinciales, et Bossuet n'a rien de plUs sublime que les dernières. »
Cette comparaison entre les meilleures comédies de Molière et les premières Provinciales peut au premier abord étonner. Mais les Provincial"*. jusqu'à la 10° inclusivement, ne sont-elles pas de véritables comédies? Racine même s'en est fait ingénieusement un argument en sa faveur, quand il a pris la plume pour défendre le théâtre et la comédie, et se défendre lui-même, indirectement attaqué, contre les ànathèmes de ses anciens maîtres de Port-Royal. Qui donc, dit-il, a plus applaudi qu'eux aux Provinciales, et les Provinciales ne sont-elles pas des comédies? Voltaire et Racine ont raison, il v a, dans les premières Provinciales, une
mise en scène, des personnages dont le jeu, les paroles et les passions prêtent à rire un ton leste, enjoué, moqueur, qui, malgré la gravité ou la subtilité de la matière théologique, en font autant de petits drames d'un comique achevé.
C'est en empruntant la forme du dialogue que Pascal, dans les dix premières lettres, combat ses adversaires ou plutôt les fait se combattre de leurs propres mains, et dévoiler eux-mêmes le secret de leur parti, leurs petites intrigues, leurs lâches condescendances, leur abandon par politique des principes de l'Évangile et des Pères. Cette forme du dialogue a sans doute ses avantages; elle donne plus d'intérêt et de vivacité à la discussion; mais elle a ses difficultés dont un auteur habile peul seul triompher. Elle a été employée par les anciens cl les modernes, par Platon, Cicéron, Tacite, Maiebranche, Fénelon, Charles Perrault, Fontenellé, Joseph de Maistre et bien d'autres encore, mais non pas par tous avec le même succès. Quel art ne faut-il pas pour faire illusion au lecteur, pour qu'il ne s'aperçoive pas trop, à chacune des paroles des deux interlocuteurs, qu'en réalité ces deux ne sont qu'un seul et même personnage, lequel n'est autre que l'auteur lui-même qui les tient, qui les fait mouvoir et parler comme deux marionnettes au bout d'un fil, et qui se donne tout à si m aise un facile triomphe sur ses adversaires. L'art esl de conserver, sans jamais se démentir, la vraisem-
blanco du rôle de chacun et de ne pas laisser trop clairement apercevoir que, d'avance et de parti pris, dans cette feinlf Lutte, il en est un, toujours le même, nécessairement sacrifié à l'autre. Deux surtout des plus illustres, Platon chez les anciens, Pascal chez les modernes, l'un dans ses Dialogues, aux prises avec les sophistes, l'autre dans les Provinciales, aux prises avec les jésuites, ont excellé dans cet art difficile et y demeurent incomparables. Je ne veux pas mettre sur la même ligne, malgré quelques analogies, les deux sortes d'adversaires qu'ils combattent, sophistes et jésuites. Quels que soient les biais et les détours dont ils usent dans l'intérêt de leur domination, les jésuites ont une foi à laquelle ils se dévouent, les sophistes n'en ont point. Mais, cette grave réserve faite, il v a une comparaison à faire entre les Provinciales et les Dialogues de Platon \
L'analogie, d'ailleurs, n'est pas tant dans les adversaires qu'ils combattent, que dans la façon dont ils leur font la guerre et dont ils les couvrent de ridicule. Entre les deux personnages que l'un oppose aux sophistes et l'autre aux jésuites, entre Socrate et Montalte, il y a une certaine ressem-
1. Qu'il me soit permis de rappeler qu'il y a déjà plus de quarante ans, j'ai soutenu à la Sorbonne pour le doctorat une thèse latine dont le sujet était la comparaison de Platon et de Pascal : Quorumdam Platonis dialogorum et quorumdam Pascalii ad provincialem amicum comparatio. J'ajoute que cette comparais m .1 paru goûtée par mes juges qui étaient MM. Leclerc, Patin, Cousin et Jouirroy.
blance. L'un et l'autre ont le même caractère apparent de simplicité, de bonhomie, d'ignorance par où, sans exciter la défiance de leurs adversaires, ils les prennent dans leurs pièges, les amènent peu à peu à dévoiler tous leurs artifices et enfin, d'aveu en aveu, de contradiction en contradiction, finissent par les confondre, les rendent ridicules, quand il s'agit de doctrine, et odieux quand il s'agit de morale. « La fiction, a bien dit Nisard, de ce bon père jésuite qui, dans six Provinciales, sert si agréablement de plastron à Pascal, est une création du comique le plus fin... S'il est vrai que l'idée en suit venue à Pascal du Gorgias de Platon, combien j'en trouve l'imitation plus originale que le modèle! » Pour moi je serais moins disposé à accorder à Pascal une si grande supériorité sur Platon et. d'ailleurs, s'il l'a imité je ne crois pas que ce soit le Gorgias qui lui ait servi de principal modèle. Dans le GorQius, nul rôle n'est ridicule et l'ironie a peu de place. Soerate ne s'y moque guère; il réfute directement avec une force et une éloquence admirables, en les poussant jusqu'à leurs dernières conséquences, les doctrines de l'inlérèl et de la force opposées à la justice et au devoir. Callicles et Polus n'ont rien de ridicule. C'est plutôt avec le Protagoras, VHippîaSi et surtout avec \'Euthydème qu'il faut comparer les Provinciales.
Quelc|iie sophiste célèbre vient-il à Athènes. Socrate va aussitôt à lui dans le dessein de rabattre
sa superbe el de percer à jour, aux yeux de ions, sa vaine science cl sa fausse sagesse. Pour ne |>as éveiller sa défiance, il n'a garde de se présenter comme un ennemi, ni comme versé dans toutes leurs subtilités et toutes les ruses de la dialectique à l'usage de ceux de son espèce. Tout au contraire il joue le rôle d'un personnage ignorant et timide, d'un admirateur sincère attiré par sa renommée, ou d'un disciple empressé de s'instruire à l'école d'un si grand maître. Le sophiste, ainsi flatté, se laisse prendre et, loin de soupçonner aucun piège, s'empresse de faire étalage devant lui de toutes les !i nesses de son art et de cette science facile où il est maître, et qui n'est pas sans analogie avec la dévotion aisée cl e's jésuites. Il encourage un disciple qui semble animé de si belles dispositions; quelque question qu'il lui adresse, il se fait fort de le satisfaire à l'instant même.
Or, il se trouve que Socrate a une question toute prête, bien simple, du moins en apparence, qu'il se hasarde timidement à lui soumettre. Ce n'est qu'un jeu pour le sophiste de la résoudre aussitôt à sa façon, empressé qu'il est de montrer combien une si petite difficulté est au-dessous de son génie. Socrate de s'extasier sur la science merveilleuse d'un si grand homme, et de remercier la fortune qui l'a conduit auprès d'un pareil maître. Combien ne serait-il pas au désespoir de n'avoir pas entendu ce qu'il vient d'entendre de sa bouche!
Toutefois il lui reste encore un léger doute dans l'esprit qu'il sera bien facile de dissiper à qui vient de faire preuve d'une si grande sagesse. Le sophiste répond de nouveau avec la même promptitude et la même assurance. Mais il n'en est pas quitte encore avec ce prétendu disciple qui, de petites questions en petites questions, c'està-dire de pièges en pièges, finira par pousser ce personnage si gonflé d'abord de sa fausse science jusqu'aux plus ridicules contradictions et jusqu'à l'aveu forcé de son ignorance.
La scène devient encore plus comique quand, au lieu de parler en son nom, Socrate feint de n'interroger le sophiste que pour le compte d'un sien ami qui, suivant lui, n'est pas d'humeur accommodante, qui est même quelque peu brutal, et qui surtout ne se paye pas de mots en fait de discussion et de raisonnement. Tout récemment il a eu une discussion avec cet ami, et, n'ayant pu le contenter, il a pris l'engagement de lui rapporter une réponse plus satisfaisante dont il est en quête. Socrate qui connaît bien, dit-il, l'esprit et le caractère de cet ami, prévoit l'accueil peu gracieux qui l'attend s'il a le malheur de lui reporter ce que vient de répondre le sophiste. La réponse sera traitée d'inepte; quant à lui il risque d'être accablé d'injures, peut-être même de coups, si bien que, naïvement, le sophiste le plaint d'avoir un ami si brutal. Cette double fiction permet à Socrate de
dire, au nom de ce personnage invisible, des duretés qu'il ne pourrait dire en sou nom, sans interrompre le dialogue, ou en ne le continuant que contre
toute vraisemblance. On voit aussi dans les Provinciales, Montalte, c'est-à-dire Pascal, doublé d'un ami auquel il échappe des vérités que Montalte ne saurait dire sans renoncer à ses visites aux docteurs de la Sorbonne et aux jésuites.
Dans YEuthydème, la comédie est encore plus piquante et plus complète. Aux deux sophistes Euthydème et Dionisydore, Socrate amène Clinias, un bel et bon jeune homme désireux de s'instruire dans leur art ; il les supplie de vouloir bien lui apprendre ce qu'ils enseignent à la jeunesse. Les voilà tous deux qui, pour donner à Socrate une idée plus haute de leur habileté, s'amusent aux dépens du pauvre Clinias qu'ils font tomber tour à tour dans tous les pièges de leur sophistique. Clinias ne peut ouvrir la bouche sans qu'à l'instant même il ne soit mis en contradiction avec luimême, et contraint de nier ce qu'il vient d'affirmer, ou d'affirmer ce qu'il vient de nier. Pour émerveiller encore davantage Socrate ils ont le soin de lui dire d'avance à l'oreille de quelle façon Clinias va être pris, quoi qu'il réponde. Mais voici que Socrate, venant au secours de cet athlète inexpérimenté, prend la parole à sa place, met à jour tous leurs petits artifices et n'a pas de peine à les confondre à son tour. Pour comble d'ironie, il
suppose qu'il leur aura plu sans doute de se divertir d'abord quelques instants aux dépens de leur*
auditeurs; il les supplie de finir ce jeu pour passer enfin des bagatelles aux choses sérieuses et montrer cette sagesse dont la renommée est venue jusqu'à lui. Prière inutile; les deux sophistes n'ont rien de plus dans l'esprit; ces bagatelles, ces tours de passe-passe sont toute leur science.
Dans les l'roi'/nriales nous trouvons une ironie du même genre et des personnages qui semblent imités de Socrate et des sophistes. Voici d'abord Montait e dont le rôle est analogue à celui de Socrate. Comme Socrate à l'égard des sophistes, il affecte auprès des jésuites et des docteurs en Sorbonne une ignorance qu'il n'a pas dans les questions théologiques. Ce n'est pas un théologien, c'est un homme du monde, simple et de bonne foi qui, pour savoir à quoi s'en tenir sur ces querelles théologiques qui font tant de bruit en Sorbonne, s'en va tour à tour frapper à la porte des principaux docteurs des divers partis qui luttent et s'agitent au sujet de la gnice. Ceux-ci. sans défiance et à cœur ouvert, s'empressent de satisfaire une curiosité qui leur semble légitime et n'offrir aucun danger. D'ailleurs adroitement poussés, excités, flattés par Montalte, ils n'ont rien de caché pour lui. et ils lui dévoilent naïvement tous les secrets de leur politique, tous leurs lâches compromis en fait de dogme et de morale. Ils iront même jus-
qu'à tirer vanité pour leur ordre, comme d'un miracle qu'eux seuls pouvaienl opérer, des innovations que leurs docteurs ont apportées à la morale de l'Evangile pour l'accommoder avec les passions des gens du monde.
Combien comique, dans sa feinte naïveté, est la joie de .Montalte quand, après avoir interrogé les uns et les autres, jansénistes, jacobins, molinistes, il découvre que le fond du débat n'a rien de sérieux, qu'il repose sur un malentendu, et que ceux qui se combattent sont d'accord sur le fond même des choses! Comme il court de nouveau chez tous ces docteurs, empressé de leur faire part de cette bonne nouvelle, persuadé qu'il ne leur reste qu'à s'embrasser, et que la paix de l'Eglise, si fâcheusement troublée, est désormais assurée! Sa surprise est bien jouée, quand il les a amenés à cet aveu que finalement la majorité qui a condamné Arnauld n'est d'accord que sur un mot, soit celui île pouvoir prochain, soit celui de grâce suffisante, qu'il faut prononcer des lèvres, sans y ajouter aucun sens, sous peine d'être tenu pour hérétique ou par les uns ou par les autres. L'ironie est ici la même que celle de Socrate, lorsqu'il suppose qu'après avoir diverti les auditeurs parleurs badinâmes de mots, ils vont enfin passer aux choses sérieuses qu'ils ont tenues en réserve.
Je remarque aussi que Montalte, dans ses ont reliens avec les docteurs de la Sorbonne nu les pères
jésuites, de même que Soerate dans certains dialogues, est accompagné d'un second qu'il appelle son ami janséniste. Le rôle de ce personnage , quoique secondaire, n'est nullement insignifiant. Il intervient discrètement, et toujours à propos, pour la marche du dialogue. Soit qu'avec son savoir théologique il vienne en aide à l'ignorance supposée de Montalte; soit qu'il le mette en garde contre certaines autorités alléguées par les jésuites ou les adversaires d'Arnauld, soit qu'il lui suggère des réponses ou des demandes d'explication qui achèvent de dévoiler ce qu'il y a de plus compromettant dans leurs actes ou leurs doctrines.
Ce personnage de Montalte reste le même jusqu'à la onzième lettre, c'est-à-dire tant que Pascal ne se met pas lui-même en scène : mais il y a un changement dans les autres personnages. A la place de ces divers docteurs en Sorhonne que Montalte visite et interroge tour à tour dans les trois premières lettres, il introduit dans la quatrième un personnage unique, un bon père jésuite qui tiendra la scène jusqu'à la fin.
A partir de la quatrième lettre, le sujet lui-même du débat a changé. Il ne s'agit plus de gTace, matière ardue et ingrate sur laquelle il était difficile
dépassionner le grand public, malgré l<uil l'arl de Pascal, mais de la morale qui est à la portée dé tous. La morale des casuistes et des jésuites, voilà ce qui désormais est en cause, par un habile changement du point d'attaque. Ici l'avocat de Port- Royal est plus à l'aise que lorsqu'il s'agit de la grâce efficace où il n'est pas lui-même exempt d'obscurités et d'équivoques. La guerre est transportée sur le territoire ennemi; il attaque au lieu de se défendre; il va mettre tous les indifférents et les rieurs de son côté. Chacun des coups portés frappera au coeur la puissante compagnie, et si les Provinciales ne l'ont pas tuée, elle en est demeurée bien malade; elle n'en est pas même guérie aujourd'hui.
Ce nouveau personnage qui, comme dit Nisard, va servir de plastron à Pascal, n'est pas moins habilement imaginé que celui de Montalte. Il n'est pas assurément des plus fins de son ordre, il n'entend pas malice à tout le manège de Montalte, à ses traits ironiques, à ses periides applaudissements, à ses exclamations équivoques, auxquelles le lecteur ne se trompera pas, mais que le bon père prend toujours à son avantage. C'est un admirateur sincère des inventions des casuistes dont il n'aperçoit pas l'énormité. Non seulement il n'en rougit pas, mais il s'en fait gloire pour son ordre. Où trouver, en effet, ailleurs d'assez habiles gens pour permettre dé faire en sûreté de conscience tant de
choses qui semblaient jusqu'à présent défendues par l'Évangile, et pour aplanir de la sorte, à tous, les joies du ciel et du salut jadis escarpées? Si par là il rend odieuse sa compagnie, il n'est point odieux lui-même à cause de sa bonhomie et de sa bonne foi. Il a été parfaitement peint par Nisard : « La candeur du père ajoute à l'énormité de la morale qu'il professe, et ses aveux chargent d'autant plus la Société qu'ils sont moins d'un complice qui sait qu'il fait mal, que d'un homme engagé dans une doctrine criminelle. Son interlocuteur ne perd pas une occasion d'en tirer parti. Tantôt il laisse paraître son indignation pour rendre plus fortes les apologies du père, tantôt il loue comme une invention merveilleuse l'odieuse complaisance de certaines maximes pour exciter le père à en faire connaître qui vont encore plus loin. Le plus grand nombre de ces questions a ce caractère de double entente, si piquant au théâtre, par lequel on blâme ce qu'on paraît approuver, et
on loue ce qu'on paraît blâmer Une autre fois
l'interlocuteur paraît impatient d'en savoir plus, il stimule le père qui aurait bien voulu g-arder quelque chose du secret de la Société. Mais comment résister à une impatience si honorable pour elle? — Puisque vous le prenez ainsi, dit-il, je ne puis vous le refuser. — Et ce qui restait à dire, il le' dit. »
Quant au fond même de la doctrine morale des
casuistes, si justement flétrie et tournée en ridicule par Pascal, nous n'y entrerons pas plus que dans dans la question de la grâce. Les Provinciales ont fait justice pour toujours de toute cette casuistique relâchée, des réticences, des détours d'intention, du probabilisme. Nous n'examinerons pas non plus, après tant d'autres, jusqu'à quel point il est juste de faire la Société tout entière responsable des erreurs de quelques-uns de ses membres et de mettre sur la même ligne, par exemple, Escobar et Bourdaloue ' . L'inexactitude qu'on peut reprocher à Pascal n'est pas tant clans tel ou tel détail, dans telle ou telle citation détachée de son milieu et plus ou moins incomplète, que dans l'ensemble même de sa polémique. Peut-être a-t-il trop généralisé ce qui était particulier, et érigé en règles et maximes de l'ordre entier ce qui n'était que des écarts de quelques individus. Il a joint, comme il le dit, les maximes et les principes pris d'un côté et d'un autre pour en faire une doctrine et en rendre toute la Société responsable.
L'agréable fiction de Montalte et de ce bon père jésuite ne va pas au delà de la dixième lettre,
1. Pascal d'ailleurs lui-même déclare qu'il fait des distinctions. >. Ai-je dit que tous vos pères étaient dans le même dérèglement? » Lettre 13.
comme nous l'avons dit. A partir do la onzième, il est mis de côté, et c'est Pascal lui-même qui, tout déguisement rejeté, mais en gardant encore l'anonyme, se met lui-même en scène et parle en son nom. Longtemps dissimulée et contenue, son indignation éclate ; il ne raille plus, il tonne : il ne harcèle plus ses adversaires, il les frappe au cœur dans un duel à morL Si Voltaire a eu raison de dire, comme nous venons de le voir, qu'il n'y a pas plus dr se] dans les comédies de Molière que dans les premières Procinciales, ce n'est pas avec moins de vérité qu'il a dit que Bossuet n'avait rien de plus sublime que les dernières. Ce que j'ai fait n'est qu'un jeu, a dit Montalte à la fin de la dixième lettre. avant le véritable combat. Quel combat et quelle éloquence, non plus sur la grâce, à part dans les deux dernières lettres , mais sur les éternelles vérités de la morale !
Pour cette seconde partie des Provinciales, d'Agnesseau, cité par Sainte-Beuve, n'a pas moins d'admiration que Voltaire : « Je doute, dit-il, que les Phïlippiques de Démosthène et de Cicéron offrent rien de plus parfait. » Msard a repris et approuvé cette comparaison, sauf toutefois l'avantage que Démosthène aurait eu, selon lui, en raison du sujet patriotique de ses harangues et d'un théâtre comme celui d'Athènes et de la Grèce. N'est-ce donc pas aussi un grand théâtre que le monde chrétien tout entier, et un gTand sujet que les principes éter-
ni'ls ilf la morale de L'Évangile sans lequels on no pout être ni chrétien ni mémo honnête homme? Quelle magnifique protestation, dans la douzième lettre, du droit contre laforco, de La vérité contre îo mensonge! « Vous croyez avoir la force, mais je crois avoir la vérité et l'innocence. C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne servent qu'à l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre; quand on oppose les discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge ; mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales ; car il y a cette extrême différence que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même. »
Citons encore, entre tant d'autres passages, par lesquels se justifie la comparaison avec Démostliène ou Bossuet, cette apostrophe indignée aux persécuteurs et calomniateurs acharnés des saintes
religieuses de Port-Royal : << Cruels et Lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies ! Pendant que ces saintes vierges adorent nuit et jour Jésus-Christ au saint sacrement, selon leur institution, vous ne cessez jour et nuit de publier qu'elles ne croient pas qu'il soit ni clans l'eucharistie, ni même à la droite de son père, et vous les retranchez publiquement de l'Église, pendant qu'elles prient dans le secret, pour vous et pour toute l'Eglise. Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour vous ouïr et de bouches pour vous répondre. Mais Jésus-Christ en qui elles sont cachées pour ne paraître qu'un jour avec lui, vous écoute et répond pour elles, etc. ' »
C'est devant ce tribunal, à ce dernier jour, où toute justice doit s'accomplir pour tous, et aux veux de tous, que Pascal cite les casuistes à comparaître pour y porter témoignage, les uns contre les autres, ayant tous également outragé la loi divine, ceux-ci sur un point, ceux-là sur autre 2. Quant à lui, malgré toute leur puissance, il les brave : qu'a-t-il en effet à redouter? « Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux rien; je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien, ni de l'autorité de personne. Ainsi, mes révérends pères, j'échappe à toutes vos prises. Vous ne
■2. Fiu de la Lettre 13.
sauriez me prendre, de quelque côté que vous le tentiez '... »
Le succès de ces Lettres provinciales fui immense dans le monde et dans l'Église. Répandues \v,\v (1rs tirages clandestins à des milliers d'exemplaires, elles indignèrent ou divertirent aux dépens des jésuites, non seulement Port-Royal et les jansénistes, mais les indifférents et les "hommes du monde. Le clergé séculier, peu ami des jésuites, s'en émut. Les curés de Paris, bon nombre d'évèques, l'assemblée elle-même du clerg'é, sous l'influence de Bossuet, condamna les maximes des casuistes signalées par Pascal, sans toutefois nommer les auteurs, ni les jésuites, pas plus que Pascal lui-même. Il y eut une traduction latine par Nicole sous le nom de Wendrock, qui les répandit dans toute l'Europe 2.
Pascal, qui mourut en 1662, ne devait pas jouir longtemps de ce triomphe. Il passa les dernières années de sa vie dans des souffrances que non seulement il supportait avec résignation et courage, comme un stoïcien , mais qu'il embrassait avec amour, avec joie, qu'il aggravait même par ses austérités, dans sa ferveur de chrétien ardent, et par le désir de ressembler à un Dieu mort sur la croix.
i. 17e Lettre.
2. Ludovic/. Montaltii litterœ provinciales de moral/ et politica jesuitarum disciplina à Willehno Wendrockio e gallica in latinam linguam translata. 1658, Colonise. Nicole y a joint un grand nombre de notes et d'explications.
C'était au milieu de la maladie, qu'il jetait, éparses sur le papier, cl à peine ébauchées, ces Pensées destinées à servir de matériaux à un grand ouvrage pour la démonstration de la foi, dont nous n'avons rien à dire ici, sinon qu'il y porte à son plus haut degré cette éloquence passionnée que nous venons d'admirer dans les Provinciales.
Pour tous les ennemis de Poil-Royal et surtout pour les jésuites, c'eut été une grande satisfaction de pouvoir répandre le bruit qu'à son lit de mort, Pascal s'était repenti d'avoir fait les Provinciales. ou du moins d'avoir excédé la mesure, et de leur avoir porté de plus rudes coups qu'il n'aurait fallu à l'intérêt de la vérité et de l'Église. Loin de là; au lieu de se repentir, il a déclaré à son lit de mort que, s'il avait encore à les faire, il les eût faites plus fortes.
Il faut citer ses propres paroles rapportées par Marguerite Perier, sa nièce : « On me demande si je ne me repens pas d'avoir fait les Provinciales, je réponds que, bien loin de m'en repentir, si j'avais à les faire présentement je les ferais encore plus fortes. »
Enfin, voici encore ce qu'il dit dans les Pensées : « Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné au ciel '. »