G2 LETTRES PROVINCIALES
Je justifierai donc, dans cette lettre, la vérité de mes citations contre les*faussetés que vous m'imposez. Mais parce que vous avez osé avancer dans vos écrits, « que « les sentiments de vos auteurs sur le meurtre sont con- « formes aux décisions des papes et des lois ecclésiasti- « ques, » vous m'obligerez à détruire, dans ma lettre suivante, une proposition si téméraire et si injurieuse à TÉglise. Il importe de faire voir qu'elle est exempte de vos corruptions, afin que les hérétiques ne puissent pas se prévaloir de vos égarements pour en tirer des conséquences qui la déshonorent. Et ainsi, en voyant d'unç part vos pernicieuses maximes, et de l'autre les canons de l'Église qui les ont toujours condamnées, on trouvera tout ensemble, et ce qu'on doit éviter, et ce qu'on doit suivre.
Votre quatrième imposture est sur une maxime touchant le meurtre, que vous prétendez que j'ai faussement attribuée à Lessius. C'est celle-ci : « Celui qui a « a reçu un soufflet peut poursuivre à l'heure même son « ennemi, et même à coups d'épée, non pas pour se ven- « ger, mais pour préparer son honneur. » Sur quoi vous# dites que cette opinion-là est du casuiste Victoria. Et ce n'est pas encore là le sujet de la dispute, car il n'y a point de répugnance à dire qu'elle soit tout ensemble de Victoria et de Lessius, puisque Lessius dit lui-même qu'elle est aussi de Navarre et de votre père Henriquez, qui enseignent « que celui qui a reçu un « soufflet peut à « l'heure même poursuivre son homme, et lui donner (( autant de coups qu'il jugera nécessaire pour réparer « son honneur. » Il est donc seulement question de savoir si Lessius est du sentiment de ces auteurs, aussi bien que son confrère. Et c'est pourquoi vous ajoutez : « Que « Lessius ne rapporte cette opinion que pour la réfuter « et qu'ainsi je lui attribue un sentiment qu'il n'allègue
« que pour le combattre, qui est l'action du monde la « plus lâche et la plus honteuse à un écrivain. » Or je soutiens, mes pères, qu'il ne la rapporte que pour la suivre. C'est une question de fait qu'il sera bien facile de décider. Voyons donc comment vous prouvez ce que vous dites, et vous verrez ensuite comment je prouve ce que je dis.
Pour montrer que Lessius n'est pas de ce sentiment, vous dites qu'il en condamne la pratique : et pour prouver cela, vous rapportez un de ces passages, liv. II, c. ix, n° 82, où il dit ces mots : « J'en condamne la pratique. » Je demeure d'accord que si on cherche ces paroles dans Lessius, au nombre 82, où vous les citez, on les y trouvera. Mais que dira-t-on, mes pères, quand on verra en même temps qu'il traite en cet endroit d'une question toute différente de celle dont nous parlons, et que l'opinion, dont il dit en ce lieu-là qu'il en condamne la pratique, n'est en aucune sorte celle dont il s'agit ici, mais une autre toute séparée ? Cependant il ne faut, pour en être éclairci, qu'ouvrir le livre même où vous renvoyez; car on y trouvera toute la suite de son discours en cette manière.
Il traite la question « savoir si on peut tuer pour un « soufflet, » au nombre 79, et il la finit au nombre 80, sans qu'il y ait en tout cela un seul mot de condamnation. Cette question étant terminée, il en commence une nouvelle en l'art. 81, « savoir si on peut tuer pour des « médisances ». Et c'est sur celle-là qu'il dit, au n° 82, ces paroles que vous avez citées : « J'en condamne la « pratique. »
N'est-ce donc pas une chose honteuse, mes pères, que vous osiez produire ces paroles pour faire croire que Lessius condamne l'opinion qu'on peut tuer pour un soufflet, et que, n'en ayant rapporté en tout que cette
seule preuve, vons triomphiez là-dessus, en disant . comme vous faites : « Plusieurs personnes d'honneur « dans Paris ont déjà reconnu cette insigne fausseté « par la lecture de Lessius, et ont appris par là quelle « créance on doit avoir à ce calomniateur? » Quoi! mes pères, est-ce ainsi que vous abusez de la créance que ces personnes d'honneur ont en vous? Pour leur faire entendre que Lessius n'est pas d'un sentiment, vous leur ouvrez son livre en un endroit où il en condamne un autre; et comme ces personnes n'entrent pas en défiance de votre bonne foi, et ne pensent pas à examiner s'il s'agit en ce lieu- là de la question contestée, vous trompez ainsi leur crédulité. Je m'assure, mes pères, que pour vous garantir d'un si honteux mensonge, vous avez eu recours à votre doctrine des équivoques, et que, lisant ce passage tout haut, vous disiez tout bas qu'il s'y agissoit d'une autre matière. Mais je ne sais si cette raison, qui suffit bien pour satisfaire votre conscience, suf" fira pour satisfaire la plus juste plainte que vous feront ces gens d'honneur quand ils verront que vous les avez joués de cette sorte.
Empêchez-les donc bien, mes pères, de voir mes lettres, puisque c'est le seul moyen qui vous reste pour conserver encore quelque temps votre crédit. Je n'en use pas ainsi des vôtres; j'en envoie à tous mes amis; je souhaite que tout le monde les voie ; et je crois que nous avons tous raison. Car enfin, après avoir publié cette quatrième imposture avec tant d'éclat, vous voilà décriés, si on vient à savoir que vous y avez supposé un passage pour un autre. On jugera facilement que si vous eussiez trouvé ce que vous demandiez au lieu même où Lessius traite cette matière, vous ne l'eussiez pas été chercher ailleurs: et que vous n'y avez eu recours que parce que vous n'y voyiez rien qui fût favorable à votre
dessein. Vous vouliez faire trouver dans Lessius ce que vous dites dans votre Imposture, p. 10, l. 12, « qu'il « n'accorde pas que cette opinion soit probable dans la « spéculation »; et Lessius dit expressément en sa conclusion, n° 80 : <( Cette opinion, qu^n peut tuer pour « un soufflet reçu, est probable dans la spéculation. » N'est-ce pas là mot à mot le contraire de votre discours? Et qui peut assez admirer avec quelle hardiesse vous produisiez en propres termes le contraire d'une vérité de fait? de sorte qu'au lieu que vous concluiez de votre passage supposé, que Lessius n'étoit pas de ce sentiment, il se conclut fort bien, de son véritable passage, qu'il est de ce même sentiment.
Vous vouliez encore faire dire à Lessius « qu'il en con- « damne la pratique ». Et comme je l'ai déjà dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu* là; mais il parle ainsi : « Il semble qu'on n'en doit pas « facilement permettre la pratique : in praxl non vide- « tur facile permittenda. » Est-ce là, mes pères, le langage d'un homme qui condamne une maxime? Diriezvous qu'il ne faut pas permettre facilement, dans la pratique, les adultères ou les incestes? Ne doit-on pas conclure au contraire que, puisque Lessius ne dit autre chose sinon que la pratique n'en doit pas être facilement permise, son sentiment est que cette pratique peut être quelquefois permise, quoique rarement? Et comme s'il eût voulu apprendre à tout le monde quand on la doit permettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourroient troubler mal à propos, ne sachant en quelles occasions il leur est permis de tuer dans la pratique, il a eusoin de leur marquer ce qu'ils doivent éviter pour pratiquer cette doctrine en conscience. Ecoutez-le, mes pères. « Il semble, dit-il, qu'on ne doit pas « le permettre facilement, a cause du danger qu'il y a
« qu'on agisse en cela par haine, ou par vengeance, ou « avec excès, ou que cela ne causât trop de meurtres. » De sorte qu'il est clair que ce meurtre restera tout à fait permis dans la pratique, selon Lessius, si on évite ces inconvénients, c'est-à-dire si l'on peut agir sans haine, sans vengeance, et dans des circonstances qui n'attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple, mes pères? En voici un assez nouveau ; c'est celui du soufflet de Gompiègne. Car vous avouerez que celui qui l'a reçu a témoigné, par la manière dont il s'est conduit, qu'il étoit assez maître des mouvements de haine et de vengeance. Il ne lui restoit donc qu'à éviter un trop grand nombre de meurtres; et vous savez, mes pères, qu'il est si rare que des jésuites donnent des soufflets aux officiers de la maison du roi, qu'il n'y avoit pas à craindre qu'un meurtre en cette occasion en eût tiré beaucoup d'autres en conséquence. Et ainsi vous ne sauriez nier que ce jésuite ne fût tuable en sûreté de conscience, et que l'offensé ne pût en cette rencontre pratiquer envers lui la doctrine de Lessius. Et peut-être, mes pères, qu'il l'eût fait s'il eût été instruit dans votre école, et s'il eût appris d'Escobar 1 « qu'un homme qui a reçu « un soufflet est réputé sans honneur jusqu'à ce qu'il ait « tué celui qui le lui a donné ». Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraires qu'il a reçues d'un curé que vous n'aimez pas trop n'ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un jésuite.
Ne nous parlez donc plus de ces inconvénients qu'on peut éviter en tant de rencontres, et hors lesquels le
1. Jésuite et casuiste espagnol, dont il a été fort question dans les précédentes lettres et dont la morale relâchée et les distinctions sophistiques ont été justement flétries et tournées en ridicule par Pascal. Escobarder, escobarderies sont des mots qui ont passé dans la langue.
meurtre est permis, selon Lessius, dans la pratique même. C'est ce qu'ont bien reconnu vos auteurs, cités par Escobar dans la Pratique de l'homicide selon votre société, tr. i, ex. 7, n° 48. « Est-il permis, dit-il. de tuer « celui qui a donné un soufflet ? Lessius dit que cela est « permis dans la spéculation, mais qu'on ne le doit pas « conseiller dans la pratique, non consulendum in praxi, « à cause du danger de la haine ou des meurtres nuisibles « à l'État qui en pourroient arriver. Mais les autres ont