PREMIERE PARTIE, ART. XI. l8f
prend particulièrement dans l'apologie de Raimond de Sébonde ; et, les trouvant dépouillés volontairement de toute révélation , et abandonnés à leur lumière naturelle, toute foi mise à part, il les interroge de quelle autorité ils entreprennent de juger de cet Etre souverain , qui est infini par sa propre définition : eux qui ne connoissent véritablement aucune des moindres choses de la nature ! Il leur demande sur quels principes ils s'appuient, et il les presse de les lui montrer. Il examine tous ceux qu'ils peuvent produire; et il pénètre si avant, par le talent où il excelle, qu'il montre la vanité de tous ceux qui passent pour les plus éclairés et les plus fermes. Il demande si l'âme connoît quelque chose; si elle se connoît elle-même; si elle est substance ou accident, corps ou esprit; ce que c'est que chacune de ces choses; et s'il n'y a rien qui ne soit de l'un de ces ordres; si elle connoît son propre corps; si elle sait ce que c'est que matière; comment elle peut raisonner , si elle est matière; et comment elle peut être unie à un corps particulier, et en ressentir les passions , si elle est spirituelle. Quand a-t-elle commencé d'être ? avec ou devant le corps ? finit-elle avec lui , ou non ? ne se trompe-t-elle jamais? sait-elle quand elle erre? vu que l'essence de la méprise consiste à la méconnoître. Il demande encore si les animaux raisonnent, pensent, parlent : qui peut décider ce que c'est que le temps , X espace fV étendue , le mouvement ,
iS^ PENSEES DE PASCAL,
Y unité 9 toutes choses qui nous environnent , et entièrement inexplicables ; ce que c'est que santé, maladie , mort , vie , bien , mal , justice , péché , dont nous parlons à toute heure; si nous avons en nous des principes du vrai , et si ceux que nous croyons, et qu'on appelle axiomes, ou notions communes à tous les hommes, sont conformes à la vérité essentielle. Puisque nous ne savons que par la seule foi qu'un Etre tout bon nous les a données véritables , en nous créant pour connoître la vérité; qui saura, sans cette lumière de la foi, si, étant formées à l'aventure, nos notions ne sont pas incertaines , ou si, étant formées par un être faux et méchant, il ne nous les a pas données fausses pour nous séduire ? Montrant par là que Dieu et le vrai sont inséparables, et que si l'un est ou n'est pas, s'il est certain ou incertain, l'autre est nécessairement de même. Qui sait si le sens commun, que nous prenons ordinairement pour juge du vrai, a été destiné à cette fonction par celui qui l'a créé ? qui sait ce que c'est que vérité ? et comment peut-on s'assurer de l'avoir sans la connoître? qui sait même ce que c'est qu'un être, puisqu'il est impossible de le définir, qu'il n'y a rien de plus général, et qu'il faudroit, pour l'expliquer, se servir de lEtre même, en disant, c'est telle ou telle chose ? Puis donc que nous ne savons ce que c'est qu'aie , corps , temps , espace , mouvement , vérité , bien , nLmême Y être , ni expli-
quer l'idée que nous noué en formons; comment