PREMIÈRE PARTIE, ART. XI, ï
sens, et les notions communes, parce qu'il faudroit se faire violence pour les démentir , et qu'il ne sait s'il y gagneroit, ignorant où est le vrai. Il fuit aussi la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas y résister par la même raison. Mais il ne se fie pas trop à ces mouvements de crainte, et n'oseroiten conclure que ce soient de véritables maux: vu qu'on sent aussi des mouvements de plaisir qu'on accuse d'être mauvais, quoique la nature, dit-il, parle au contraire. « Ainsi je n'ai rien « d'extravagant dans ma conduite , poursuit-il ; « j'agis comme les autres; et tout ce qu'ils font « dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, «je le fais par un autre principe , qui est que « les vraisemblances étant pareillement de l'un « et de l'autre côté, l'exemple et la commodité «sont les contre -poids qui m'entraînent. » Il suit les mœurs de son pays , parce que la coutume l'emporte; il monte son cheval , parce que le cheval le souffre, mais sans croire que ce soit de droit: au contraire, il ne sait pas si cet animal n'a pas celui de se servir de lui. Il se fait même quelque violence pour éviter certains vices; il garde la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désordres : la règle de ses actions étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoïque qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé et en sueur , dans une posture pénible et
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tendue, loin des hommes, dans un morne silence, et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme, dit Montaigne, capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait autre chose, avec un travail continuel , que de chercher un repos où elle n'arrive jamais; au lieu que la sienne est naïve, familière, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire, folâtre : elle suit ce qui la charme , et badine négligemment des accidents bons et mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes qui cherchent la félicité avec tant de peine, que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il le dit lui-même.
En lisant Montaigne, et le comparant avec Epictète, on ne peut se dissimuler qu'ils étoient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde infidèle , et qui sont les seules , entre celles des hommes destitués de la lumière de la religion, qui soient en quelque sorte liées et conséquentes. En effet , que peut -on faire sans la révélation, que de suivre l'un ou l'autre de ces deux systèmes ? Le premier : Il y a un Dieu , donc c'est lui qui a créé l'homme; il l'a fait pour lui-même : il l'a créé tel qu'il doit être pour être juste et devenir heureux : donc l'homme peut connoître la vérité, et il est à portée de s'élever par la sagesse