‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 12 sur 159 · XXXV]' INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXV]' INTRODUCTION

père Tournemine avoit conseillé au jeune abbé de Bernis de traduire V Anti-Lucrèce en vers François. Le cardinal de Polignac fut d'un avis différent ; il sentit que son ouvrage étoit peut-être un peu diffus, et conseilla au comte de Bernis de voler de ses propres ailes. C'est ce qui a produit la Religion vengée, poëine en dix chants. Le manuscrit en étoit dans les mains de l'imprimeur en i"j/^i , lorsque Racine publia le sien. Bernis reconnut qu'il ne pouvoit pas soutenir la comparaison, et supprima son poëme , publié seulement après la mort de ce cardinal , en 1797. Il embrasse un champ plus vaste que Racine. Cet ouvrage peu connu , et difficile à lire de suite, est écrit d'un style pur, mais flasque. L'auteur , accoutumé aux petits vers de huit syllabes, se trouve trop au large et comme perdu dans l'ampleur des vers alexandrins ; l'on ne peut lui tenir comp'e que d'un petit nombre de beaux détails. Nous permettra-t-on d'en détacher quelques vers ?

Vaines Religions de la Grèce et de Rome , Élevez-vous ainsi l'homme au-dessus de l'homme? L'orgueil , par vos conseils, nous apprit à mourir: Mais enseignez-vous l'art de vivre pour souffrir? » D'envisager les maux dont gëmit la nature , Comme un creuset ardent où notre âme s'épure? Quels secours offiez-vous aux peuples enchaîne's, Du caprice des grands jouets infortunés, etc.

Bernis paroît s'être complu à tracer , dans le Chant IX , un superbe éloge de l'art typographique :

Sanctuaire des arts, u'ile Imprimerie,

Qui chasses devant toi l'erreur, la barbarie ,

F.t transmets au pap'er , par des traits subsistants ,

Les progrès de l'esprit et la marehe du temps !

Ton art industrieux, enchaînant la parole ,

avoit parle un peu confusément dans une de ses fables , mais que l'abbé de Poli^nae avoit ou occasion de voir et d'étudier, lors de son ambassade à Var-ovie. Cette peinture singulière mériteroit d'exercer aussi nos muses francoiscs.

i*arde le foible son qui dans les airs s'envole ; Il forme nos accents , il les peint sous nos veux , Il colore l'espace, et rapproche les lieux. Art divin qui des ans répare la furie , Art qui trompe la mort et redonne la vie; Qui , fixant sur L'airain tous les talents divers , Rassemble des tre'sors e'pars duns l'univers, etc.

Grâces à cet art , les ouvrages sur la religion se sont excessivement multipliés depuis le règne de Louis XIV; on feroit une bibliothèque de leurs titres : mais ceux qui ont défendu cette cause n'ont pas toujours conservé la modération et la sagesse des écrivains du grand siècle.

Plusieurs d'entre eux ont cru bien faire en plaidant seulement la cause de la foi , sans insister en même temps sur cette vérité que la foi n'est rien sans les œuvres : « Ruineuse «(instruction à toute police, dit Montaigne , et bien plus « dommageable qu'ingénieuse et subtile, qui persuade aux « peuples la religieuse créance suffire seule , et sans les <c moeurs , à contenter la divine iustice ! l'usage nous faict « veoir une distinction énorme entre la dévotion et la con- « science. » (*)

Presque tous ont donné dans un autre écueil ; ils ont suivi l'exemple du père Laubrussel » jésuite , dans son Traité de l'abus de la critique en matière de religion , publié en 1 7 1 o ; de l'abbé Houtteville, dans sa Vérité de la religion chré* tienne prouvée par les faits , en 1722; de l'abbé Gauthier, dans son Celse moderne, en 17625 et du père Berruyer, dans sa Préface de V Histoire du peuple chrétien, en 1 755. Ilsont eu le malheurderamasser soigneusement lesobjections de leurs adversaires, et n'ont pas également réussi à les détruire. On ne pense pas qu'il y ait rien de plus maladroit et de plus dangereux. La préface du père Berruyer est surtout remarquable par l'extrait piquant et serré qu'il donne de tous les arguments des incrédules , quoique son intention

l*) Essais y Livre III , Ch. XII.

XXXVÏlj INTPODUCTIOÎf

ne fut pas assurément de les faire valoir. îl en est résulté que des questions qui n'étoient autrefois controversées que sur les bancs de l'école , et parmi les savants , sont devenues populaires. Ainsi , le mal s'est accru même par les remèdes , et la contagion s'est propagée par les médecins.

Je me souviens de l'effet que produisoit , il y a près de soixante ans , sur de simples habitants de la campagne , la lecture du père Berruyer , lecture qu'ils avoient choisie pour s'édifier dans les veillées d'un village reculé oii j'ai passé mon enfance. J'étois leur lecteur , et souvent interrompu par les disputes naïves et les questions inattendues auxquelles donnoit lieu cette malheureuse préface du Peuple chrétien. Ces pauvres gmis étoient bien étonnés d'apprendre qu'on pouvoit douter de ce que monsieur le curé leur enseignoit dans ses prônes. Un bon fermier, syndic de la communauté, centenaire remarquable par son airde patriarche et ses cheveux blancs, mit fin à toutes les controverses, en élevant la voix, et en disant dans son dialecte rustique : « Mes enfants, je ne sais pas si le curé nous trompe; mais « écoutez un homme de cent ans; quand même il n'y auroit « ni dieu , ni diable, le mieux et le plus sur , c'est toujours de « bien faire. » Ces paroles me frappèrent, tout enfant que j'étois ; j'en ai été encore plus frappé depuis , lorsque j'en ai retrouvé le sens formel dans ce passage où Cicéron décide qu'indépendamment de la récompense et de la punition , et fût-on assuré d'échapper aux regards de tous les dieux et de tous les hommes, il n'en faut pas moins éviter l'avidité , l'injustice, le libertinage et la débauche. (*)

Telle est. la doctrine admirable du Traité des Devoirs , doctrine sur laquelle il ne peut y avoir de dissentiment nulle part, comme il y en a , par malheur, dans beau-

(*) Satis enim nohis , si modo aliquid in philosophid profecimus , persuasion esse dtbet , si omnes deos homines(/ue celare possimus , nihil lanien avare , nihil injuste , nihd hbidinosè , nihil incontinenter essejacienduin. Of. 1. 3.

coup de pays chrétiens , sur le dogme et sur les mystères I

Au surplus , l'inconvénient de ces controverses sur les matières religieuses a été sensible dans tous les temps. De là étoit venue cette vieille maxime : « Parler des hérésies , « c'est les répandre. » Le même danger s'est retrouvé dans toutes les apologies. Autrefois les empereurs Constantin et Théodose le jeune avoient fait brûler et détruire les ouvrages de Celse et de Porphyre contre le christianisme ; mais on en recherchoit la substance dans Origène et dansEusèbe, qui avoient écrit pour les réfuter; on vouloit savoir ce que ceux-ci avoient combattu; et la foiblesse humaine fit quelquefois plus d'attention à la malignité des objections qu'à la force et à l'étalage des réponses.

Les adversaires de la religion ont pris aussi ) dans les derniers temps , un moyen déchapper aux réfutations 1rs plus solides; c'est de dénaturer l'état de ces questions sérieuses , et de tourner tout en plaisanterie. Bacon sembloit avoir prévu le danger attaché à ce genre d'esprit dérisoire et moqueur. Voyez ses observations sur cette maxime de Salomon : Les railleurs perdent la Cité (*). On peut s'étonner, dit Bacon , qu'en voulant décrire les hommes formés par la nature pour ébranler et perdre les états, Salomon ail; choisi le caractère , non pas de l'orgueil et de l'insolence; non pas de la tyrannie et de la cruauté; non pas de la témérité et de la violence ; non pas de l'impiété et de la scélératesse; non pas de l'injustice et de l'oppression; non pas de la sédition et de la turbulence; non pas du libertinage et de la volupté ; non pas de la sottise et de l'incapacité ; mais uniquement celui de la raillerie. Rien n'est plus digne que cette remarque de la sagesse de ce grand roi , qui connoissoitbien ce qui conserve et ce qui perd les empires ; il savoit qu'il n'y a point de peste pareille dans le inonde

(*) Hommes derisores Civitatem perchait. Pr. xxxix , 8. Pascal a prononcé dans le même sens : « Diseur de bons mots , mauvais carac- ■< tère. »

XÎ INTRODUCTION

à l'esprit de ces gens qui se moquent de tout , qui plaisantent de tout , et ne peuvent souffrir qu'on raisonne sur rien , etc. (*)

Comment parer à tous ces dangers, comment prévenir tous ces inconvéniens ? Par un moyen simple et unique, par l'instruction , qui est l'apanage de l'homme , et qui 3e distingue des brutes. Il faut parler à la raison , pour éclairer la conscience. On ne subjugue les esprits que par la persuasion. Chaque homme dit comme Montaigne : « Pour Dieu mercy ! ma créance ne se manie pas à coups « de poing. » Encore un coup , c'est la philosophie qui est , selon Plutarque , le remède assuré contre ces deux maux extrêmes de l'impiété et de la superstition. (**)

On peut observer que l'Angleterre, qui a produit dans ces derniers temps beaucoup de livres contre la religion , a vu naître aussi une foule d'ouvrages profonds pour sa défense. Nous nous bornerons à citer les Tilîotson , les de Lany et les Wischart, dont les sermons sont une suite de discours sur les obligations et sur les preuves du christianisme. Tilîotson est le seul qui soit un peu connu en France. Les sermons de de Lany , sur les devoirs de la société , présentent un beau plan ; c'est le code pieux de la vie civile. Les cent vingt sermons de Wischart forment une théologie complète et estimée , qu'on dit être écrite sans déclamation et sans intolérance. Notre chaire, qui a de si grands orateurs , ne nous offre rien dans ce genre.

En attendant que cette lacune soit remplie, relisons et faisons lire à nos enfants les ouvrages des Pascal , des Bossuet, des Fénélon ,desAbbadie , des Jaquelot, desDangeau, en même temps que les sermons des Massillon , des Bossuet , des Bourdaloue. Ce sont là les livres qu'il faut réimprimer et répandre. Estimons-nous heureux d'avoir dans notre langue de si bons préservatifs contre l'abandon de la morale et l'oubli des maximes de l'Évangile.

(*) Bacon de Verulam. De augmentis scientiar. L. VIII. (**) Plutarq. De Iside et Osiride.

AUX PENSEES DE PASCAL. xlj

§. V. Influence des bons livres de morale.

L'on ne sait pas assez quelle influence un bon livre peut avoir sur les jeunes esprits. Il y a encore des gens qui demandent à quoi sert la lecture. Les exemples de son utilité ne sont-ils donc pas assez célèbres? Peut-on oublier que ce fut la lecture du livre de V Homme , par Descartes, qui développa tout à coup l'esprit de Mallebranche , et que Tronchin fut médecin , parce qu'il avoit lu un ouvrage de Boërhaave ? Montaigne nous cite un beau trait de reflet, de sa traduction de Raymond de Sebond. « Je sais, dit-il , « un homme d'auctorité, nourry aux lettres , qui m'a court fessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance , « par l'entremise des arguments de Sebond {*). » Nous ne pouvons nous empêcher de rappeler le trait , encore plus mémorable, de la conversion de saint Augustin , opérée autrefois par la lecture d'un ouvrage de Cicéron , que non-; n'avons plus. Saint Augustin avoit dix- neuf ans lorsqu'il eut occasion de lire Y Hortensius. C'étoit un livre où Cicéron exhortoit la jeunesse romaine à embrasser l'étude de la philosophie.

« J'étois tombé , dit le saint dans ses Confessions , j'ëtois « tombé sur un certain livre de Cicéron , dont on admire « assez généralement le style , mais dont l'âme n'est pas « aussi bien appréciée. Ce livre contient une exhortation à « la philosophie, sous le titre cV Hortensius. Ce livre changea « toutes les affections de mon cœur. Jl tourna mes prières « vers vous , 6 mon Dieu ! et rendit mes vœux et mes de-r « sirs tout autres qu'ils n'étoient. Les vaines espérances « s'évanouirent pour moi; je rn'enflammois d'une ardeur « incroyable pour l'immortalité de la sagesse, et je me re-

« levois de la fange pour m'élever et retournrr à vous

« Comme je brûlois , ô mon Dipu ! comme je brûlois de « quitter la terre pour vous ! Oh ! je ne pouvois concevoir

(*) Estais , Livre II , Chapitre XII.

xlij INTRODUCTION

« ce que vous opériez dans mon intérieur; car c'est en vous « seul qu'est la sagesse. Et cet amour de la sagesse , nommé « en grec philosophie , étoit la passion que ce livre allumoit « en moi. » (*)

Ainsi donc , c'est à Cicéron que nous devons saint Augustin ! Que ce passage est remarquable ! Quel honneur éternel pour la philosophie d'un écrivain du paganisme d'avoir influé à ce point sur le fils de Monique , et d'avoir tourné son génie vers la religion chrétienne! Quel beau livre ce devoit être que cet Horlensius ; et qu'il est malheureux qu'il ne soit pas venu jusqu'à nous!

Nous pouvons déplorer aussi la mort prématurée qui enleva Pascal avant qu'il eût rempli son sublime projet, non pas seulementde conduire l'homme à la Foi par la Raison, comme le dit Racine au commencement de son poëme , mais de l'y amener par cette persuasion dont l'effet devoit être de rendre Dieu sensible au coeur. Quel beau tableau il eût tracé! Nous n'en avons rien qu'une ébauche ; mais c'est une ébauche d'Apelle.

Relisons donc , reméditons les Pensées de Pascal et les bons livres de ce genre , que l'on ne quitte pas sans former le dessein de devenir meilleur. Enfin il vient un âge où l'homme se dit , comme Horace :

Nimirùm sapere est abjectis ulile migis ,

Et tempestivum pueris concedere ludum; (**)

(*) Perveneram in librum quemdam Ciceronis ciijus linguam ferè omnes miramur , pectus non item. Sed liber Me ipsius exhortation em continet ad philosophiam, et vocatur Hortensias. Hic vero liber muta vit ajj'ectum meum , et ad te ipsum , Domine , mutavit pièces meas , et 'vota ac desideria fecit alia. Kihdt repente mihi omnis vana spes , et immortalitatem sapientiœ concupiscebam œstu cordis incredibili t et surgere jarn cœperam , ut ad te redirent.... Quomodo ardtbam , Deas mi} quomodo ardebam evolare a terrenis suite, et nesciebam quid ageres mecum ! apud te enim est sapientia. Amor autem sapientiœ nomen grœcum habet philosophiam , quo me accendebat Me liber. August. , lib. 3 , Confess. , cap. l\.

(**) HORAT. , Epist. L. 2 , 2 , V. t4T~14'2*

AUX PENSÉES DE PASCAL. xlilj

ou bien comme Voltaire , qui a rendu la même idée avec

plus d'élégance encore :

Laissons à la belle jeunesse Ses folâtres emportements :

Nous ne vivons que deux moments ; Qu'il en soit un pour la sagesse !

Ceux qui seront dans cette heureuse disposition connoîtront mieux le prix des Pensées de Pascal. Ils trouveront dans ces fragments un caractère de franchise , un ton de persuasion , un goût de vérité , qui ressortent à chaque ligne et qui saisissent le lecteur. On voit qu'accablé de souffrances , l'auteur pousse jusqu'à l'excès sa piété mélancolique , mais il ne dit que ce qu'il croit et ne peint que ce qu'il éprouve. C'est la raison la plus profonde , avec la foi la plus sincère. Son âme s'ouvre et se démontre , quand d'un côté il rapetisse et rabaisse leMoi humain, pour s'élancer de l'autre à ce qu'il y a de plus grand dans le beau idéal de la religion , et qu'il jette, au milieu d'une simple prière , ces paroles sublimes : « Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut a pas remplir mon attente (*). » Paroles qui respirent le même sentiment profond avec lequel saint Augustin disoit aussi à Dieu : « Tu nous a faits pour toi , Seigneur ! et notre « cœur est inquiet , jusqu'à ce qu'il trouve en toi seul ce « repos qu'il cherche partout , et dont le besoin le tour- « mente ! » (**)

Nous sommes heureux de saisir et de faire sentir l'accord qui existe toujours sur ces points importants , entre les vues philosophiques et les idées religieuses. Senèque dit exprès-

(*) Voltaire censuroit Pascal , et le savoit par cœur. On peut croire que cette belle expression de Pascal , Tout ce qui n'eut pas Dieu, etc. , jl été la source indirecte de ces deux vers tTAniénaïde :

Trop de prévention peut-être me possède ;

Mais je ne puis souffrir ce qui n'est pas Tancrède.

(**) Fecisti nos ad te, Domine , et inquieium est cor nostrum doues ' cquiescat in te !

xllV INTRODUCTION AUX PENSÉES DE PASCAL, sèment qu'il n'y a rien au monde de plus méprisable que l'homme , à moins qu'il ne s'élève au-dessus de l'humanité (*). Platon prononce que l'homme est tout entier dans son âme, et que cette âme doit aspirer à se mouler sur l'exemplaire éternel de la sagesse de Dieu(**). N'est-ce pas là précisément ce que Pascal avoit en vue ?

ïl n'est pas donné à tous les hommes de monter à cette hauteur ; mais il est du devoir de tous les hommes de chercher à se connoître. Cette étude , plus rare , suivant Pascal , que celle même de la géométrie , est aussi beaucoup plus utile. Son livre en fait sentir fortement la nécessité. Tironsen la conclusion , en répétant ce qu'il a dit et ce qu'il a , surtout, prouvé par son exemple:

« Toute notre dignité consiste dans la pensée : c'est de « là qu'il faut nous relever , non de l'espace et de la durée. « Travaillons donc à bien penser ! Voilà le principe de la « morale. »

(*) O quant contempla res est Homo, nisi supra humana se ere.rerit ! Senec. natur. quœst. , L. I. , in Prœf'at. Montaigne cite ce passage et le commente à sa manière , à la fin du chapitre XII du second livre des Essais. Il termine ce qu'il en dit par ces paroles remarquables : « C'est à nostre foy chrestienne, non à sa vertu stoïque, de prétendre « à cette divine et miraculeuse métamorphose. »

(**) Il faut lire ce que J.-J. Bavthélemi fait dire à Platon dans le 26e chapitre tfdlnacharsis , et qui est tiré mot à mot des ouvrages de ce grand philosophe.

A Paris, le 3o octobre 181 7.

François de Neufchateau.

Où Von fait voir de quelle manière ces Pensées ont été écrites et reeiu-il lies ï ce qui en a fait retarder l'impression ; quel étoit le dessein de l'auteur dans cet ouvrage, et comment il a passé les dernières années de sa vie.

1 asc al, ayant quitté fort jeune l'étude des mathématiques , de la physique et des autres sciences profanes , dans lesquelles il avoit fait un si grand progrès, commença , vers la trentième année de son âge , à s'appliquer à des choses plus sérieuses et plus relevées, et à s'adonner uniquement, autant que sa santé le put permettre, à l'étude de l'Ecriture, des pères, et de la morale chrétienne.

Mais quoiqu'il n'ait pas moins excellé dans ces sortes de sciences , comme il l'a bien fait paroître par des ouvrages qui passent pour assez achevés en leur genre , on peut dire néanmoins que , si Dieu eût permis qu'il eût travaillé quelque temps à celui qu'il avoit dessein de faire sur la religion , et auquel il vouloit employer tout le reste de sa vie , cet ouvrage eût beaucoup surpassé tous les autres qu'on a vus de lui ; parce qu'en effet les vues qu'il avoit sur ce sujet étoient infiniment au-dessus de celles qu'il avoit sur toutes les autres choses.

Je crois qu'il n'y aura personne qui n'en soit faciler ment persuadé en voyant seulement le peu que l'on en donne à présent , quelque imparfait qu'il paroisse ; et principalement sachant la manière dont il y a travaillé, et toute l'histoire du recueil qu'on en a fait. Voici comment tout cela s'est passé.

Pascal conçut le dessein de cet ouvrage plusieurs an-

Fensées. 1

nées avant sa mort; mais il ne faut pas néanmoins s'étonner s'il fut si long-temps sans en rien mettre par écrit : car il avoit toujours accoutumé de songer beaucoup aux choses , et de les disposer dans son esprit avant que de les produire au dehors, pour bien considérer et examiner avec soin celles qu'il falloit mettre les premières ou les dernières, et l'ordre qu'il leur devoit donner à toutes, afin qu'elles pussent faire l'effet qu'il désiroit. Et comme il avoit une mémoire excellente, et qu'on peut dire même prodigieuse , en sorte qu'il a souvent assuré qu'il n'avoit jamais rien oublié de ce qu'il avoit une fois bien imprimé dans son esprit ; lorsqu'il s'étoit ainsi quelque temps appliqué à un sujet, il ne craignoit pas que les pensées qui lui étoient venues lui pussent jamais échapper ; et c'est pourquoi il différoit assez souvent de les écrire, soit qu'il n'en eût pas le loisir, soit que sa santé, qui a presque toujours été languissante, ne fut pas assez forte pour lui permettre de travailler avec application.

C'est ce qui a été cause que l'on a perdu à sa mort la plus grande partie de ce qu'il avoit déjà conçu touchant son dessein ; car il n'a presque rien écrit des principales raisons dont il vouloit se servir, des fondements sur lesquels il prétendoit appuyer son ouvrage, et de l'ordre qu'il vouloit y garder ; ce qui étoit assurément trèsconsidérable. Tout cela étoit parfaitement bien gravé dans son esprit et dans sa mémoire; mais, ayant négligé de l'écrire lorsqu'il l'auroit peut-être pu faire, il se trouva , lorsqu'il l'auroit bien voulu , hors d'état d'y pouvoir du tout travailler.

Il se rencontra néanmoins une occasion, il y a environ dix ou douze ans, en laquelle on l'obligea, non pas d'écrire ce qu'il avoit dans l'esprit sur ce sujet-là, mais d'en dire quelque chose de vive voix. Il le fit donc en présence et à la prière de plusieurs personnes très-consi-

dérables de ses amis. Il leur développa en peu de mots le plan de tout son ouvrage : il leur représenta ce qui en devoit faire le sujet et la matière : il leur en rapporta en. abrégé les raisons et les principes , et il leur expliqua l'ordre et la suite des choses qu'il y vouloit traiter. Et ces personnes , qui sont aussi capables qu'on le puisse être de juger de ces sortes de choses *, avouent qu'elles n'ont jamais rien entendu de plus beau . de plus fort , de plus touchant, ni de plus convaincant; qu'elles en furent charmées ; et que ce qu'elles virent de ce projet et de ce dessein dans un discours de deux ou trois heures fait ainsi sur-le-champ , et sans avoir été prémédité ni travaillé , leur fit juger ce que ce pourroit être un jour, s'il étoit jamais exécuté et conduit à sa perfection par une personne dont elles connoissoient la force et la capacité ; qui avoit accoutumé de travailler tellement tous ses ouvrages , qu'il ne se contentoit presque jamais de ses premières pensées , quelque bonnes qu'elles parussent aux autres ; et qui a refait souvent , jusqu'à huit ou dix fois , des pièces que tout autre que lui trouvoit admirables dès la première.

Après qu'il leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes , et qui sont les plus propres à les persuader, il entreprit de montrer que la religion chrétienne avoit autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables.

Il commença d'abord par une peinture de l'homme , où il n'oublia rien de tout ce qui le pouvoit faire connoître et au dedans et au dehors de lui-même, et jusqu'aux plus secrets mouvements de son cœur. Il supposa ensuite un homme qui , ayant toujours vécu dans une ignorance générale, et dans l'indifférence à l'égard de toutes choses, et surtout à l'égard de soi-même ? vient

enfin à se considérer dans ce tableau , et à examiner ce qu'il est. Il est surpris d'y découvrir une infinité de choses auxquelles il n'a jamais pensé ; et il ne sauroit remarquer, sans étonnement et sans admiration , tout ce que Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa bassesse , de ses avantages et de ses foiblesses , du peu de lumières qui lui reste, et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts, et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus après cela demeurer dans l'indifférence, s'il a tant soit peu de raison ; et quelque insensible qu'il ait été jusque alors, il doit souhaiter , après avoir ainsi connu ce qu'il est , de connaître aussi d'où il vient et ce qu'il doit devenir.

Pascal , l'ayant mis dans cette disposition de chercher à s'instruire sur un doute si important , l'adresse premièrement aux philosophes, et c'est là qu'après lui avoir déveloopé tout ce que les plus grands philosophes de toutes les sectes ont dit sur le sujet de l'homme , il lui fait observer tant de défauts, tant de foiblesses , tant de contradictions, et tant de faussetés dans tout ce qu'ils en ont avancé, qu'il n'est pas difficile à cet homme déjuger que ce n'est pas là où il doit s'en tenir.

Il lui fait ensuite parcourir tout l'univers et tous les âges, pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s'y rencontrent; mais il lui fait voir en même teinps, par des raisons si fortes et si convaincantes , que toutes ces religions ne sont remplies que de vanité , de folies , d'erreurs, d'égarements et d'extravagances, qu'il n'y trouve rien encore qui le puisse satisfaire.

Enfin il lui fait jeter les yeux sur le peuple juif; et il lui en fait observer des circonstances si extraordinaires , qu'il attire facilement son attention. Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a de singulier, il s'arrête

particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne, et qui comprend tout ensemble son histoire , sa loi et sa religion. A peine a-t il ouvert ce livre , qu il lui apprend que le monde est l'ouvrage d'un Dieu , et que c'est ce même Dieu qui a créé l'homme à son image, et qui l'a doué de tous les avantages du corps et de l'esprit qui convenoient à cet état. Quoiqu'il n'ait rien encore qui le convainque de cette vérité, elle ne laisse pas de lui plaire; et la raison seule suffit pour lui faire trouver plus de vraisemblance dans cette supposition, qu'un Dieu est l'auteur des hommes et de tout ce qu'il y a dans l'univers, que dans tout ce que ces mêmes hommes se sont imaginé par leurs propres lumières. Ce qui l'arrête en cet endroit, est de voir, par la peinture qu'on lui a faite de l'homme, qu'il est bien éloigné de posséder tous ces avantages qu'il a dû avoir lorsqu'il est sorti des mains de son auteur; mais il ne demeure pas long-temps dans ce doute ; car dès qu'il poursuit la lecture de ce même livre , il y trouve qu'après que l'homme eut été créé de Dieu dans l'état d'innocence, et avec toute sorte de perfections , sa première action fut de se révolter contre son créateur , et d'employer à l'offenser tous les avantages qu'il en avoit reçus.

Pascal lui fait alors comprendre que ce crime ayant été le plus grand de tous les crimes en toutes ces circonstances , il avoit été puni non - seulement dans ce premier homme, qui, étant déchu par là de son état, tomba tout d'un coup dans la misère, dans la foiblesse, dans l'erreur et dans l'aveuglement , mais encore dans tous ses descendants, à qui ce même homme a communiqué et communiquera encore sa corruption dans toute la suite des temps.

Il lui montre ensuite divers endroits de ce livre où il a découvert cette vérité. Il lui fait prendre garde qu'il

n'y est plus parlé de l'homme que par rapport à cet élat de foiblesse et de désordre; qu'il y est dit souvent que toute chair est corrompue , que les hommes sont abandonnés à leurs sens, et qu'ils ont une pente au mal dès leur naissance. Il lui fait voir encore que cette première chute est la source, non-seulement de tout ce qu'il y a de plus incompréhensible dans la nature de l'homme , mais aussi d'une infinité d'effets qui sont hors de lui, et dont la cause lui est inconnue. Enfin il lui représente l'homme si bien dépeint dans tout ce livre, qu'il ne lui paroît plus différent de la première image qu'il lui en a tracée.

Ce n'est pas assez d'avoir fait connoître à cet homme son état plein de misère; Pascal lui apprend encore qu'il trouvera dans ce même livre de quoi se consoler. Et en effet , il lui fait remarquer qu'il y est dit que le remède est entre les mains de Dieu ; que c'est à lui que nous devons recourir pour avoir les forces qui nous manquent; qu'il se laissera fléchir, et qu'il enverra même aux hommes un libérateur, qui satisfera pour eux, et qui suppléera à leur impuissance.

Après qu'il lui a expliqué un grand nombre de remarques très-particulières sur le livre de ce peuple , il lui fait encore considérer que c'est le seul qui ait parlé dignement de l'Etre souverain, et qui ait donné l'idée d'une véritable religion. Il lui en fait concevoir les marques les plus sensibles qu'il applique à celles que ce livre a enseignées ; et il lui fait faire une attention particulière sur ce qu'elle fait consister l'essence de son culte dans l'amour du Dieu qu'elle adore ; ce qui est un caractère tout singulier, et qui la distingue visiblement de toutes les autres religions , dont la fausseté paroît par le défaut de cette marque si essentielle.

Quoique Pascal, après avoir conduit si avant cet

homme qu'ils'étoit proposé de persuader insensiblement, ne lui ait encore rien dit qui le puisse convaincre des vérités qu'il lui a fait découvrir, il l'a mis néanmoins dans la disposition de les recevoir avec plaisir, pourvu qu'on puisse lui faire voir qu'il doit s'y rendre, et de souhaiter même de tout son cœur qu'elles soient solides et bien fondées, puisqu'il y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l'éclaircissement de ses doutes. C est aussi l'état où devroit être tout homme raisonnable, s'il étoit une fois bien entré dans la suite de toutes les choses que Pascal vient de représenter : il y a sujet de croire qu'après cela il se rendroit facilement à toutes les preuves que 1 auteur apportera ensuite pour confirmer la certitude et l'évidence de toutes ces vérités importantes dont il avoit parlé , et qui font le fondement de la religion chrétienne, qu'il avoit dessein de persuader.

Pour dire en peu de mots quelque chose de ces preuves , après qu'il eut montré en général que les vérités dont il s'agissoit étoient contenues dans un livre de la certitude duquel tout homme de bon sens ne pouvoit douter, il s'arrêta principalement au livre de Moïse , où ces vérités sont particulièrement répandues, e.t il fit voir, par un très-grand nombre de circonstances indubitables, qu'il étoit également impossible que Moïse eût laissé par écrit des choses fausses, ou que le peuple à qui il les avoit laissées s'y fût laissé tromper, quand même Moïse auroit été capable d'être fourbe.

Il parla aussi des grands miracles qui sont rapportés dans ce livre ; et comme ils sont d'une grande conséquence pour la religion qui y est enseignée , il prouva qu il n'étoit pas possible qu'ils ne fussent vrais , nonseulement par l'autorité du livre où ils sont contenus , mais encore par toutes les circonstances qui les accompagnent et qui les rendent indubitables.

Il fit voir encore de quelle manière toute la loi de Moïse étoit figurative ; que tout ce qui étoit arrivé aux Juifs n'avoit été que la figure des vérités accomplies à la venue du Messie ; et que , le voile qui couvroit ces figures ayant été levé , il étoit aisé d'en voir l'accomplissement et la consommation parfaite en faveur de ceux qui ont reçu Jésus-Christ.

Il entreprit ensuite de prouver la vérité de la religion par les prophéties; et ce fut sur ce sujet qu'il s'étendit beaucoup plus que sur les autres. Comme il avoit beaucoup travaillé là-dessus , et qu'il y avoit des vues qui lui étoient toutes particulières, il les expliqua d'une manière fort intelligible : il en fit voir le sens et la suite avec une facilité merveilleuse , et il les mit dans tout leur jour et dans toute leur force.

Enfin , après avoir parcouru les livres de l'ancien Testament, et fait encore plusieurs observations convaincantes pour servir de fondements et de preuves à la vérité de la religion , il entreprit encore de parler du nouveau Testament , et de tirer ses preuves de la vérité même de l'Evangile.

Il commença par Jésus-Christ ; et quoiqu'il l'eût déjà prouvé invinciblement par les prophéties et par toutes les figures de la loi , dont on voyoit en lui l'accomplissement parfait, il apporta encore beaucoup de preuves tirées de sa personne même , de ses miracles , de sa doctrine et des circonstances de sa vie.

11 s'arrêta ensuite sur les apôtres, et pour faire voir la vérité de la foi qu'ils ont publiée hautement partout , après avoir établi qu'on ne pouvoit les accuser de fausseté , qu'en supposant , ou quils avoient été des fourbes , ou qu'ils avoient été trompés eux-mêmes, il fit voir clairement que l'une et l'autre de ces suppositions étoit également impossible.

Enfin il n'oublia rien de tout ce qui pouvoit servir à la vérité de l'histoire évangélique, faisant de très-belles remarques sur l'Evangile même, sur le style des évangélistes, et sur leurs personnes; sur les apôtres en particulier, et sur leurs écrits; sur le nombre prodigieux de miracles ; sur les martyrs; sur les saints; en un mot, sur toutes les voies par lesquelles la religion chrétienne s'est entièrement établie. Et quoiqu'il n'eût pas le loisir, dans un simple discours, de traiter au long une si vaste matière, comme il avoit dessein de faire dans son ouvrage , il en dit néanmoins assez pour convaincre que tout cela ne pouvoit être l'ouvrage des hommes, et qu'il n'y avoit que Dieu seul qui eût pu conduire l'événement de tant d'effets différents , qui concourent tous également à prouver d'une manière invincible la religion quil est venu lui-même établir parmi les hommes.

Voilà en substance les principales choses dont il entreprit de parler dans tout ce discours, qu'il ne proposa à ceux qui l'entendirent que comme l'abrégé du grand ouvrage qu'il méditoit ; et c'est par le moyen d'un de ceux qui y furent présents qu'on a su depuis le peu que je viens d en rapporter.

Parmi les fragments que l'on donne au public, on verra quelque chose de ce grand dessein : mais on y en verra bien peu; et les choses mêmes que l'on y trouvera sont si imparfaites, si peu étendues, et si peu digérées, qu'elles ne peuvent donner qu'une idée très-grossière de la manière dont il se proposoit de les traiter.

Au reste , il ne faut pas s'étonner si, dans le peu qu'on en donne , on n a pas gardé son ordre et sa suite pour la distribution des matières. Comme on n'avoit presque rien qui se suivît, il eût été inutile de s'attacher à cet ordre ; et l'on s'est contenté de les disposer à peu près en la manière qu'on a jugé être plus propre et plus conve-

aura peu de personnes qui, après avoir bien conçu une fois le dessein de l'auteur, ne suppléent d'eux-mêmes au

lO PREFACE.

nable à ce que l'on en avoit. On espère même qu'il y

défaut de cet ordre, et qui, en considérant avec attention les diverses matières répandues dans ces fragments , ne jugent facilement où elles doivent être rapportées suivant l'idée de celui qui les avoit écrites.

Si l'on avoit seulement ce discours-là par écrit tout au long et en la manière qu'il fut prononcé , l'on auroit quelque sujet de se consoler de la perte de cet ouvrage , et l'on pourroit dire qu'on en auroit au moins un petit échantillon, quoique fort imparfait. Mais Dieu n'a pas permis qu'il nous ait laissé ni l'un ni l'autre ; car peu de temps après il tomba malade d'une maladie de langueur et de foiblesse qui dura les quatre dernières années de sa vie, et qui, quoiqu'elle parût fort peu au dehors, et qu'elle ne l'obligeât pas de garder le lit ni la chambre , ne laissoit pas de l'incommoder beaucoup, et de le rendre presque incapable de s'appliquer à quoi que ce fut : de sorte que le plus grand soin et la principale occupation de ceux, qui étoient auprès de lui étoit de le détourner d'écrire, et même de parler de tout ce qui demandoit quelque contention d'esprit, et de ne l'entretenir que de choses indifférentes et incapables de le fatiguer.

C'est néanmoins pendant ces quatre dernières années de langueur et de maladie qu il a fait et écrit tout ce que Ton a de lui de cet ouvrage qu'il méditoit, et tout ce que l'on en donne au public. Car, quoiqu'il attendît que sa santé fût entièrement rétablie pour y travailler tout de bon , et pour écrire les choses qu'il avoit déjà digérées et disposées dans son esprit, cependant, lorsqu'il lui survenoit quelques nouvelles pensées, quelques vues, quelques idées , ou même quelque tour et quelques expressions qu'il prévoyoit lui pouvoir un jour servir pour son

dessein , comme il n'étoit pas alors en état de s'y appliquer aussi fortement que lorsqu'il se portoit bien, ni de les imprimer dans son esprit et dan! sa mémoire, il aimoit mieux en mettre quelque chose par écrit pour ne les pas oublier ; et pour cela il prenoit le premier morceau de papier qu'il trouvoit sous sa main, sur lequel il mettoit sa pensée en peu de mots, et fort souvent même seulement à demi-mot : car il ne l'écrivoit que pour lui; et c'est pourquoi il se contentoit de le faire fort légèrement , pour ne pas se fatiguer l'esprit , et d'y mettre seulement les choses qui étoient nécessaires pour le faire ressouvenir des vues et des idées qu'il avoit.

C'est ainsi qu'il a fait la plupart des fragments qu'on trouvera dans ce recueil : de sorte qu'il ne faut pas s'étonner s'il y en a quelques-uns qui semblent assez imparfaits , trop courts et trop peu expliqués , dans lesquels on peut même trouver des termes et des expressions moins propres et moins élégantes. Il arrivait néanmoins quelquefois, qu'ayant la plume à la main , il ne pouvoit s'empêcher , en suivant son inclination , de pousser ses pensées , et de les étendre un peu davantage, quoique ce ne fût jamais avec la même force et la même application desprit que s'il eût été en parfaite santé. Et c'est pourquoi l'on en trouvera aussi quelquesunes plus étendues et mieux écrites, et des chapitres plus suivis et plus parfaits que les autres.

Voilà de quelle manière ont été écrites ces Pensées» Et je crois qu il n'y aura personne qui ne juge facilement, par ces légers commencements et par ces foibles essais d'une personne malade , qu'il n'avoit écrits que pour lui seul , et pour se remettre dans lesprit des pensées qu'il craignoit de perdre, qu'il n a jamais revus ni retouchés, quel eût été 1 ouvrage entier, s'il eût pu recouvrer sa parfaite santé et y mettre la dernière main , lui qui savoit

disposer les choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui donnoit un tour si particulier, si noble et si relevé, à tout ce qu'il vouloit dire, qui avoit dessein de travailler cet ouvrage plus que tous ceux qu'il avoit jamais faits, qui y vouloit employer toute la force d'esprit et tous les talents que Dieu lui avoit donnés , et duquel il a dit souvent qu'il lui falloit dix ans de santé pour l'achever.

Comme l'on savoit le dessein qu'avoit Pascal de travailler sur la religion, l'on eut un très-grand soin, après sa mort, de recueillir tous les écrits qu'il avoit faits sur cette matière. Ou les trouva tous ensemble enfilés en diverses liasses, mais sans aucun ordre, sans aucune suite , parce que , comme je 1 ai déjà remarqué , ce n'étoit que les premières expressions de ses pensées qu'il écrivoit sur de petits morceaux de papier à mesure qu'elles lui venoient dans l'esprit. Et tout cela étoit si imparfait et si mal écrit, qu'on a eu toutes les peines du monde à le déchiffrer.

La première chose que l'on fit fut de les faire copier tels qu'ils étoient, et dans la même confusion qu'on les avoit trouvés. Mais lorsqu'on les vit en cet état, et qu'on eut plus de facilité de les lire et de les examiner que dans les originaux, ils parurent d'abord si informes, si peu suivis , et la plupart si peu expliqués , qu'on fut fort long-temps sans penser du tout à les faire imprimer ; quoique plusieurs personnes de très-grande considération le demandassent souvent avec des instances et des sollicitations fort pressantes ; parce que l'on jugeoit bien qu'en donnant ces écrits en létat où ils étoient, on ne pouvoit pas remplir l'attente et l'idée que tout le monde avoit de cet ouvrage , dont on avoit déjà beaucoup entendu parler.

Mais enfin on fut obligé de céder à l'impatience et au

grand désir que tout le inonde témoignoit de les voir imprimés. Et l'on s'y porta d'autant plus aisément, que l'on crut que ceux qui les liroient seroient assez équitables pour faire le discernement d'un dessin ébauché d'avec une pièce achevée, et pour juger de l'ouvrage par l'échantillon , quelque imparfait qu'il fût. Et ainsi l'on se résolut de le donner au public. Mais comme il y avoit plusieurs manières de l'exécuter , l'on a été quelque temps à se déterminer sur celle que l'on devoit prendre.

La première qui vint dans l'esprit, et celle qui étoit sans doute la plus facile, étoit de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avoit trouvés. Mais Ion jugea bientôt que , de le faire de cette sorte , c'eût été perdre presque tout le fruit qu'on en pouvoit espérer, parce que les pensées plus suivies, plus claires et plus étendues, étant mêlées et comme absorbées parmi tant d autres à demi digérées, et quelques-unes même presque inintelligibles à tout autre qu'à celui qui les avoit écrites, il y avoit tout sujet de croire que les unes feroient rebuter les autres , et que l'on ne considéreront ce volume, grossi inutilement de tant de pensées imparfaites , que comme un amas confus , sans ordre, sans suite, et qui ne pouvoit servir à rien.

Il y avoit une autre manière de donner ses écrits au public, qui étoit d'y travailler auparavant, d'éclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étoient imparfaites; et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de l'auteur, de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il vouloit faire. Cette voie eût été assurément la meilleure; mais il étoit aussi très-difficile de la bien exécuter. L'on s'y est néanmoins arrêté assez long-temps, et l'on avoit en effet commencé à y travailler. Mais enfin on s'est résolu de la rejeter aussi-bien que la première , parce que l'on a considéré qu'il étoit presque impossible de bien

I 4 1M1ÉFAC E.

entrer dans la pensée et dans le dessein d un auteur, et surtout d'un auteur tel que Pascal ; et que ce n'eût pas été donner son ouvrage, mais un ouvrage tout différent.

Ainsi, pour éviter les inconvénients qui se trouvoient dans l'une et l'autre de ces manières de faire paroître ces écrits , on en a choisi une entre deux , qui est celle que l'on a suivie dans ce recueil. On a pris seulement parmi ce grand nombre de pensées celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées ; et on les donne telles qu'on les a trouvées, sans y rien ajouter ni changer; si ce n'est qu'au lieu qu'elles étoient sans suite, sans liaison , et dispersées confusément de côté et d'autre , on les a mises dans quelque sorte d'ordre , et réduit sous les mêmes titres celles qui étoient sur les mêmes sujets; et l'on a supprimé toutes les autres qui étoient ou trop obscures, ou trop imparfaites.

Ce n'est pas qu'elles ne continssent aussi de très-belles choses, et qu'elles ne fussent capables de donner de grandes vues à ceux qui les entendroient bien. Mais comme on ne vouloitpas travailler à les éclaircir et à les achever, elles eussent été entièrement inutiles en l'état où elles sont. Et afin que l'on en ait quelque idée, j'en rapporterai ici seulement une pour servir d'exemple, et par laquelle on pourra juger de toutes les autres que l'on a retranchées. Voici donc quelle est cette pensée , et en quel état on la trouvée parmi ces fragments : « Un ar- « tisan qui parle des richesses , un procureur qui parle «de la guerre, de la royauté, etc. Mais le riche parle « bien des richesses , le roi parle froidement d'un grand « don qu'il vient de faire , et Dieu parle bien de Dieu. »

11 y a dans ce fragment une fort belle pensée : mais il y a peu de personnes qui la puissent voir, parce qu'elle y est expliquée très-imparfaitement et d'une manière fort obscure, fort courte et fort abrégée; en sorte que,

si on ne Ini a voit souvent ouï dire d§ bouche la même pensée, il seroit difficile de la reconnoître dans une expression si confuse et si embrouillée. Voici à peu près en quoi elle consiste.

Il avoitfait plusieurs remarques très-particulières sur le style de l'Ecriture; et principalement de l'Evangile , et il y trouvoit des beautés que peut-être personne n'avoit remarquées avant lui. Il admiroit entre autres choses la naïveté , la simplicité, et , pour le dire ainsi , la froideur avec laquelle il semble que Jésus-Christ y parle des choses les plus grandes et les plus relevées, comme sont, par exemple , le royaume de Dieu , la gloire que posséderont les saints dans le ciel, les peines de l'enfer, sans s'y étendre, comme ont fait les pères et tous ceux qui ont écrit sur ces matières. Et il disoit que la véritable cause de cela étoit que ces choses, qui à la vérité sont infiniment grandes et relevées à notre égard, ne le sont pas de même à l'égard de Jésus-Christ, et qu'ainsi il ne faut pas trouver étrange qu'il en parle de cette sorte sans étonnement et sans admiration; comme l'on voit, sans comparaison , qu'un général d'armée parle tout simplement et sans s'émouvoir du siège d'une place importante , et du gain d'une grande bataille : et qu'un roi parle froidement d'une somme de quinze ou vingt millions , dont un particulier et un artisan ne parleroient qu'avec de grandes exagérations.

Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous le peu de paroles qui composent ce fragment; et dans l'esprit des personnes raisonnables , et qui agissent de bonne foi, cette considération, jointe à quantité d'autres semblables, pouvoit servir assurément de quel' que preuve de la divinité de Jésus-Christ.

Je crois que ce seul exemple peut suffire , non-seulement pour faire juger quels sont à peu près les autres

iG PRÉFACE.

fragments qu'on a retranchés , mais aussi pour faire voir le peu d'application et la négligence, pour ainsi dire, avec laquelle ils ont presque tous été écrits ; ce qui doit bien convaincre de ce que j'ai dit, que Pascal ne les avoit écrits en effet que pour lui seul, et sans présumer aucunement qu'ils dussent jamais paroître en cet état. Et c'est aussi ce qui fait espérer que l'on sera assez porté à excuser les défauts qui s'y pourront rencontrer.

Que s il se trouve encore dans ce recueil quelques pensées un peu obscures, je pense que, pour peu qu'on s'y veuille appliquer, on les comprendra néanmoins trèsfacilement, et qu'on demeurera d'accord que ce ne sont pas les moins belles , et qu'on a mieux fait de les donner telles quelles sont, que de les éclaircir par un grand nombre de paroles qui n'auroient servi qu'à les rendre traînantes et languissantes, et qui en auroient ôté une des principales beautés, qui consiste à dire beaucoup de choses en peu de mots.

L'on en peut voir un exemple dans un des fragments du chapitre des Preuves de Jésus-Christ par les prophéties , qui est conçu en ces termes : « Les prophètes sont « mêlés de prophéties particulières, et de celles du Mes- « sie : afin que les prophéties du Messie ne fussent pas « sans preuves , et que les prophéties particulières ne « fussent pas sans fruit. » 11 rapporte dans ce fragment la raison pour laquelle les prophètes, qui n'avoient en vue que le Messie, et qui sembloient ne devoir prophétiser que de lui et de ce qui le regardoit, ont néanmoins souvent prédit des choses particulières qui paroissoient assez indifférentes et inutiles à leur dessein 11 dit que c'étoit afin que ces événements particuliers s'accomplissant de jour en jour aux yeux de tout le monde, en la manière qu ils les avoient prédits , ils fussent incontestablement reconnus pour prophètes , et qu'ainsi l'on ne

PREFACE. jy

pût douter de la vérité et de la certitude de toutes les choses qu'ils prophétisoient du Messie. De sorte que , par ce moyen , les prophéties du Messie tiroient , en quelque façon , leurs preuves et leur autorité de ces prophéties particulières vérifiées et accomplies; et ces prophéties particulières servant ainsi à prouver et à autoriser celles du Messie, elles netoient pas inutiles et infructueuses. Voilà le sens de ce fragment étendu et développé. Mais il n'y a sans doute personne qui ne prît bien plus de plaisir de le découvrir soi-même dans les seules paroles de l'auteur, que de le voir ainsi éclairci et expliqué.

Il est encore , ce me semble , assez à propos , pour détromper quelques personnes qui pourroient peut-être s'attendre de trouver ici des preuves et des démonstrations géométriques de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'âme, et de plusieurs autres articles de la foi chrétienne , de les avertir que ce n'étoit pas là le dessein de Pascal. Il ne prétendoit point prouver toutes ces vérités de la religion par de telles démonstrations fondées sur des principes évidents , capables de convaincre l'obstination des plus endurcis, ni par des raisonnements métaphysiques , qui souvent égarent plus l'esprit qu'ils ne le persuadent, ni par des lieux communs tirés de divers effets de la nature , mais par des preuves morales qui vont plus au cœur qu'à l'esprit. C'est-à-dire qu'il vouloit plus travailler à toucher et à disposer le cœur , qu'à convaincre et à persuader l'esprit,- parce qu il savoit que les passions et les attachements vicieux qui corrompent le cœur et la volonté, sont les plus grands obstacles et les principaux empêchements que nous ayons à la foi et que, pourvu qu'on pût lever ces obstacles, il n'étoit pas difficile de faire recevoir à l'esprit les lumières et les raisons qui pouvoicut le convaincre,

î8 PRÉFACE.

On sera facilement persuadé de tout cela en lisant ces écrits. Mais Pascal s'en est encore expliqué lui-même dans un de ses fragments qui a été trouvé parmi les autres, et que l'on n'a point mis dans ce recueil. Voici ce qu'il dit dans ce fragment : « Je n'entreprendrai pas « ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence « de Dieu , ou la Trinité , ou l'immortalité de l'âme , ni « aucune des choses de cette nature ; non - seulement « parce que je ne me sentirois pas assez fort pour trouve ver dans la nature de quoi convaincre des athées en- « durcis , mais encore parce que cette connoissance , « sans Jésus-Christ , est inutile et stérile. Quand un « homme seroit persuadé que les proportions des nom- « bres sont des vérités immatérielles , éternelles et dé- « pendantes d'une première vérité en qui elles subsistent « et qu'on appelle Dieu , je ne le trouverois pas beau- « coup avancé pour son salut. »

On s'étonnera peut-être aussi de trouver dans ce recueil une si grande diversité de pensées , dont il y en a même plusieurs qui semblent assez éloignées du sujet que Pascal avoit entrepris de traiter. Mais il faut considérer que son dessein étoit bien plus ample et plus étendu que l'on ne se l'imagine , et qu'il ne se bornoit pas seulement à réfuter les raisonnements des athées , et de ceux qui combattent quelques-unes des vérités de la foi chrétienne. Le grand amour et l'estime singulière qu'il avoit pour la religion faisoit que non-seulement il ne pouvoit souffrir qu'on la voulût détruire et anéantir tout-à-fait, mais même qu'on la blessât et qu'on la corrompît en la moindre chose. De sorte qu'il vouloit déclarer la guerre à tous ceux qui en attaquent ou la vérité ou la sainteté; c'est-à-dire non-seulement aux athées, aux infidèles et aux hérétiques, qui refusent de soumettre les fausser lumières de leur raison à la foi, et de reconnoître les vérités

qu elle nous enseigne ; mais même aux chrétiens et aux catholiques qui, étant dans le corps de la véritable Église, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de l'Évangile , qui nous y sont proposées comme le modèle sur lequel nous devons nous régler, et conformer toutes nos actions.

Voilà quel étoit son dessein ; et ce dessein étoit assez vaste et assez grand pour pouvoir comprendre la plupart des choses qui sont répandues dans ce recueil. Il s'y en pourra néanmoins trouver quelques-unes qui n'y ont nul rapport, et qui en effet n'y étoient pas destinées, comme, par exemple , la plupart de celles qui sont dans le chapitre des Pensées diverses , lesquelles on a aussi trouvées parmi les papiers de Pascal, et que l'on a jugé à propos de joindre aux autres; parce que l'on ne donne pas ce livre-ci simplement comme un ouvrage fait contre les athées ou sur la religion , mais comme un recueil de Pensées sur la religion , et sur quelques autres sujets.

Je pense qu'il ne reste plus , pour achever cette préface , que de dire quelque chose de l'auteur après avoir parlé de son ouvrage. Je crois que non-seulement cela sera assez à propos, mais que ce que j'ai dessein d'en écrire pourra même être très-utile pour faire connoître comment Pascal est entré dans l'estime et dans les sentiments qu'il avoit pour la religion , qui lui firent concevoir le dessein d'entreprendre cet ouvrage.

On voit, dans la préface des Traités de l'équilibre des liqueurs , de quelle manière il a passé sa jeunesse , et le grand progrès qu'il y fit en peu de temps dans toutes les sciences humaines et profanes auxquelles il voulut s'appliquer , et particulièrement en la géométrie et aux mathématiques; la manière étrange et surprenante dont il les apprit à l'âge de onze ou douze ans ; les petits ouvrages qu'il faisoit quelquefois, et qui surpassoient

CkO PRÉFACE.

toujours beaucoup la force et la portée d'une personne de son âge ; l'effort étonnant et prodigieux de son imagination et de son esprit qui parut dans sa machine arithmétique, qu'il inventa, âgé seulement de dix-neuf à vingt ans ; et enfin les belles expériences du vide qu'il fit en présence des personnes les plus considérables de la ville de Rouen , où il demeura quelque temps , pendant que le président Pascal son père y étoit employé pour le service du roi dans la fonction d'intendant de justice. Ainsi je ne répéterai rien ici de tout cela , et je me contenterai seulement de représenter en peu de mots comment il a méprisé toutes ces choses , et dans quel esprit il a passé les dernières années de sa vie , en quoi il n'a pas moins fait paroître la grandeur et la solidité de sa vertu et de sa piété, qu'il avoit montré auparavant la force, l'étendue et la pénétration admirable de son esprit.

Il avoit été préservé pendant sa jeunesse par une protection particulière de Dieu, des vices où tombent la plupart des jeunes gens ; et ce qui est assez extraordinaire à un esprit aussi curieux que le sien , il ne s' étoit jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion , ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles. Et il a dit plusieurs fois qu'il joignoit cette obligation à toutes les autres qu'il avoit à son père, qui, ayant luimême un très-grand respect pour la religion , le lui avoit inspiré dès l'enfance, lui donnant pour maxime, que tout ce qui est l'objet de la foi ne saurait l'être de la raison, et beaucoup moins y être soumis.

Ces instructions , qui lui étoient souvent réitérées par un père pour qui il avoit une très-grande estime, et en qui il voyoit une grande science accompagnée d'un raisonnement fort et puissant, faisoient tant d'impression sur son esprit que, quelques discours qu'il entendît faire aux libertins , il n'en étoit nullement ému ; et ,

quoiqu'il fût fort jeune, il les regardoit comme des gens qui étoient dans ce faux principe , que la raison humaine est au-dessus de toutes choses, et qui ne connoissoient pas la nature de la foi.

Mais enfin , après avoir ainsi passé sa jeunesse dans des occupations et des divertissements qui paroissoient assez innocents aux yeux du monde , Dieu le toucha de telle sorte, qu'il lui lit comprendre parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour lui , et à n'avoir point d'autre objet que lui. Et cette vérité lui parut si évidente, si utile et si nécessaire , qu'elle le fit résoudre de se retirer, et de se dégager peu à peu de tous les attachements qu'il avoit au monde pour pouvoir s'y appliquer uniquement.

Ce désir de la retraite , et de mener une vie plus chrétienne et plus réglée, lui vint lorsqu'il étoit encore fort jeune ; et il le porta dès lors à quitter entièrement l'étude des sciences profanes pour ne s'appliquer plus qu'à celles qui pouvoient contribuer à son salut et à celui des autres. Mais de continuelles maladies qui lui survinrent le détournèrent quelque temps de son dessein , et l'empêchèrent de le pouvoir exécuter plus tôt qu'à 1 âge de trente ans.

Ce fut alors qu'il commença à y travailler tout de bon ; et , pour y parvenir plus facilement , et rompre tout d'un coup toutes ses habitudes , il changea de quartier, et ensuite se retira à la campagne, où il demeura quelque temps ; d'où , étant de retour , il témoigna si bien qu'il vouloit quitter le monde , qu'enfin le monde le quitta. Il établit le règlement de sa vie dans sa retraite , sur deux maximes principales, qui sont, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les avoit sans cesse devant les yeux , et il tâchoit de s'y avancer et de s'y perfectionner toujours de plus en plus.

C'est l'application continuelle qu'il avoit à ces deux

grandes maximes qui lui faisoit témoigner une si grande patience dans »es maux et dans ses maladies, qui ne l'ont, presque jamais laissé sans douleur pendant toute .^a vie; qui lui faisoit pratiquer des mortifications très-rudes et très-sévères envers lui-même ; qui faisoit que non-seulement il refusoit à ses sens tout ce qui pouvoit leur être agréable , mais encore qu'il prenoit sans peine , sans dégoût , et même avec joie , lorsqu'il le falloit, tout ce qui leur pouvoit déplaire , soit pour la nourriture, soit pour les remèdes ; qui le portoit à se retrancher tous les jours de plus en plus tout ce qu'il ne jugeoit pas lui être absolument nécessaire, soit pour le vêtement i soit pour la nourriture, pour les meubles, et pour toutes les autres choses ; qui lui donnoit un amour si grand et si ardent pour la pauvreté, qu'elle lui étoit toujours présente, et que, lorsqu'il vouloit entreprendre quelque chose, la première pensée qui lui venoit en l'esprit, étoit de voir si la pauvreté pouvoit être pratiquée , et qui lui faisoit avoir en même temps tant de tendresse et tant d'affection pour les pauvres, qu'il ne leur a jamais pu refu-er l'aumône , et qu'il en a fait même fort souvent d'assez considérables , quoiqu'il n'en fît que de son nécessaire ; qui faisoit qu il ne pouvoit souffrir qu'on cherchât avec soin toutes ses commodités , et qu'il blâmoit tant cette recherche curieuse et cette fantaisie de vouloir exceller en tout , comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, d'avoir toujours du meilleur et du mieux fait, et mille autres choses semblables qu'on fait sans scrupule , parce qu'on ne croit pas qu'il y ait de mal , mais dont il ne jugeoit pas de même; et enfin qui lui a fait faire plusieurs actions très-remarquables et très-chrétiennes, que je ne rapporte pas ici , de peur d'être trop long, et parce que mon dessein n'est pas d'écrire sa vie, mais seulement de donner quelque idée de sa piété et de sa vertu.

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