‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 11 sur 159 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

u Lies des êtres! Mais d'où vient qu'ils existent, d'où vient « qu'ils périssent, ces êtres? Que signifient ces changements « périodiques qu'on amène éternellement sur le théâtre « du monde? iqui destine-t-on un spectacle si triste? Esl-ce « aux dieux , qui n'en ont aucun besoin ? est-ce aux hommes , « qui en sont les victimes? Et moi-même, sur ce théâtre, « pourquoi m'a-t-on forcé de prendre un rôle? pourquoi « me tirer du néant sans mon aveu, et me rendre mal- « heureux sans me demander si je consentois à l'être, etc.?» On voit que ceci nous ramène aux fâcheux Pourquoi de Voltaire.

Ce que les philosophes ne disoient qu'en prose , les poètes Fexagéroient encore dans leurs vers. A cette interrogation : « Qu'est-ce que l'homme? » l'un d'eux répondoit ce qu'on peut rendre ainsi :

Des dieux c'est le jouet mobile , La de'pouille du temps , le miroir du malheur ; En un mot, de l'orgueil , joint à de la douleur ,

De la pituite et de la bile.

D'autres s'attachoient à cette pensée affligeante et paradoxale, que parmi les hommes nul ne voudroit renaître homme. Un de nos anciens poètes a fait là-dessus les stances suivantes , naïvement imitées de l'anthologie grecque :

Ami, si quelque Prome'the'e Avec la puissance arrête'e Par le conseil de tous les dieux , De tels mots venoit me poursuivre :

« Quand seras mort, te faut revivre :

k Telle est la volonté des cieux!

« Et quand tu viendras à renaître , « Tu seras lequel voudras être , <c Bouc , ou bélier , ou chat , ou chien , «Homme, ou cheval, ou autre beste ; « Choisis-la sans plus , et t'arreste ; « Et tel que tu voudras , revien !

« Tu n'en pourras être de'livre j « Car derechef il te faut vivre ;

« C'est du destin la dure loi ; « Choisis donc ce que tu veux être î » Ma foi , je lui dirois : « Mon maistre , « Tout, pourveu qu'homme je ne soi! »

(Poëme de J. A. de Baïf. )

Ces déclamations plaintives , renouvelées des Grecs , ont été répétées comme à l'envi par les poètes, même sous le christianisme. Nos enfants apprennent par cœur les stances de Rousseau , sur l'homme, dont l'épiphonème est ce vers ? si triste et si connu :

C'e'toit bien la peine de naître !

On cite l'épi taphe encore plus morose que se fit à luimême un savant du quinzième siècle , et dont voici le sens s

Porter le joug honteux des superstitions ; Souffrir des uns l'orgueil , et des autres l'envie 3 Voir périr les objets de ses affections ; Tels sont tous les reliefs du banquet de la vie ! (*)

Telle étoit l'opinion des sages de la Grèce ! les Romains ont abondé dans le même sens. Sénèque va jusqu'à dire que si l'on y regarde de près, la vie est uneespèce de châtiment (**); mais de quel crime? Cicéron dit aussi que les Hiérophantes , expliquant aux initiés les plus secrets mystères du temple d'Eleusis, rendoient une raison divine de nos maux et de nos erreurs, en établissant pour maxime que les hommes sont nés exprès pour expier dans cette vie des fautes commises dans une vie précédente (***) j mais quelle a été cette

(*) Seruire superbis dominis 7

Ferre jugum superstitionis , Quos habes char os sepelire , Condimenta vitœ sunt.

JOVIAN-PONTANUS.

(**) Si velis credere altihs veritatem intuentlbus , omnis 'vita sup~ pîicium est. Ad Polyb. 28.

(***) Ex quibus humanœ vitœ errnribus atque œrumnis fit ut interdhni veteres Mi Va tes , swe in sacris lnitiisque tradendis diwinçe mentis

XXXlj INTRODUCTION

vie? quelles ont été ces fautes? Les manichéens avoient cru résoudre ce problème, en admettant les deux principes. Boëce a renfermé l'argument de ces dualistes dans un dilemme d'une ligne , source d'un vers latin , dont la précision ne peut se rendre en notre langue, mais dont voici la double idée :

Les maux, s'il est un Dieu , d'où sont-ils émanés? Les biens , si Dieu n'est pas , qui nous les a donne's ?

Quis mala , si Deus est ? si non est, quis bona j'ecit ?

Ce vers a échappé à Bayle , qui , s'il l'avoit connu , n'eût pas manqué de s'en servir. Bayle convient du moins qu'on ne peut se tirer de toutes ces difficultés que par la révélation (*). C'est ce que Pascal avoit voulu démontrer avec l'exactitude de son esprit géométrique, et avec l'énergie particulière de son éloquence.

Qu'il est à regretter que ce grand écrivain n'ait pu exécuter son plan ! il se proposoit d'aller à l'esprit , par le

interprètes , qui nos, ob aliquas scelera suscepta in vitâ superiore , pcenarum luendarum causa natos esse dixerunt , aliquid vidisse videantur, etc. ExHortensio , apud AUGUST1NUM.

(*) On a dit trop de mal de Bayle, en de'naturant, suivant lui , ses véritables sentiments. Pour le juger, il faut l'entendre. Or, lui-même s'est résume' ; il re'duit toute sa doctrine à ces trois propositions :

« I. La lumière naturelle et la religion nous apprennent clairement « qu'il n'y a qu'un Principe de toutes choses, et que ce Principe est « infiniment parfait.

« II. La manière d'accorder le mal moral et le mal physique de l'homme « avec tous les attributs de ce seul Principe de toutes choses , infinice ment parfait , surpasse les lumières philosophiques ; de sorte que les « objections des manichéens laissent des difficultés que la raison huée mainene peut résoudre.

ce III. Nonobstant cela , il faut croire fermement ce que la lumière ce naturelle et la révélation nous apprennent de l'unité et de l'infinie ee perfection de Dieu , comme nous croyons par la foi et par notre <i soumission à l'autorité divine , le mystère de la Trinité , celui de ec l'Incarnation , etc. » ( OEuures de Bayle , tome III , in -folio , pages 992 993. Tome IV , pnge 17.)

AUX PENSÉES DE PASCAL. XXXilj

cœur, et de prouver Dieu en le faisant sentir, ce qui est ïa meilleure manière de le connoître. La foi parfaite, ditil , c'est Dieu sensible au coeur. Paroles admirables , et qui auroient dû mettre un peu plus d'onction dans le beau poème que Pvacine le fils avoue avoir conduit sur cette autre pensée de Pascal : « A ceux qui ont de la répugnance pour <c la religion , il faut commencer par leur montrer qu'elle « n'est point contraire à leur raison; ensuite, qu'elle est « vénérable : après , la rendre aimable , faire souhaiter « qu'elle soit vraie; et puis montrer, par des preuves in- « contestables , qu'elle est vraie , et enfin qu'elle est aimable, « parce qu'elle promet le vrai bonheur. »

Ce plan vraiment sublime ne peut qu'augmenter nos regrets. Il est aisé de voir qu'il manque beaucoup de parties au grand ouvrage dont Pascal s'étoit fait cette noble idée; mais les théologiens eux-mêmes ne pensent pas qu'on puisse jamais aller au-delà de ses méditations sur le but des figures de l'ancienne loi , sur la personne de Jésus- Christ , et sur l'autorité des miracles joints à la doctrine. On peut d'ailleurs contester ou critiquer quelques-unes de ses Pensées , et c'est ce que Voltaire et Condorcet ont fait àl'envi l'un de l'autre ; mais , malgré l'état d'imperfection et de désordre dans lequel ces Pensées nous sont parvenues , leur effet total est frappant. Elles invitent , elles forcent à la réflexion , et leur lecture laisse des traces pro« fondes.

§. IV. Influence de Pascal sur les écrivains qui Vont suivi.

Les esprits réagissent les uns sur les autres , et l'on aime à observer les effets de cette attraction des intelligences. Voltaire prétend qu'une des plus belles Pensées de Pascal est tirée presque littéralemen t de ces deux vers de Corneille :

Nature, que me veut ton murmure imparfait? Ne me dis rien du tout , ou parle toutà-tait. (*)

(*) Commentaire sur l'Héraclius de Corneille. Pensées, c

XXXiV INTRODUCTION

Mais s'il est vraisemblable que notre auteur ait eu celte obligation au grand Corneille, dont il n'a pu voir représenter la pièce, en 1647 (*) > en revanche il a souvent influé à son tour sur les poètes qui sont venus après lui. Les vers de la Satire de V Équivoque, ouvrage de la vieillesse de Boileau, ne sont que des glanures ramassées après la riche moisson de la prose des Provinciales. Le savant doctrinaire , Pierre Grenan , avoit pris une tournure plus piquante, dans son Apologie ironique de V Equivoque , pièce ingénieuse, que l'on auroit dû annexer à celle de Despréaux (**). Ces deux satires, quelles qu'elles soient, sont des fruits qui appartiennent à Pascal, puisqu'ils sont crûs sur son terrain, et

(*) Pascal avoit alors vingt-quatre ans, et il alloit encore dans le monde. Sa haute dévotion et sa retraite absolue , fruits des conseils pieux de sa sœur , ne datent guère que de i653.

Cette sœur de Pascal, religieuse à Port-Royal , avoit obtenu de son frère une méthode simple pour apprendre à lire aux enfants • il en est question dans les Lettres d Arnauld ( tome Ier , page 102 ) ; mais nous n'avons pas cet ouvrage. Je l'ai recherché vainement lorsque j'ai composé mon Histoire de la lecture, imprimée chez M. Didot l'aîné , en 1800.

(**) Les jésuites avoient eu le crédit de faire retrancher la Satire de* l'Equivoque des Œuvres de Despréaux , du vivant même de ce grand poète , qui emporta ce chagrin dans la tombe. \J Apologie de l Equivoque , par Grenan, ne put alors être imprimée à Paris. Elle tomba dans les mains de Dusauzet , libraire d'Amsterdam , qui l'inséra dans la Bibliothèque francoise , tome II, in-S°. 1723. Sans ces journaux de Hollande , et sans les travaux des réfugiés, nous ne connoîlrions pas la moitié de la littérature du siècle de Louis XIV , étoufiè'e par le despotisme exercé alors sur la pensée. Les jésuites avoient même été au moment de s'emparer de l'exercice exclusif de la presse, ou du moins de priver absolument leurs adversaires de toute imprimerie en France.

Les jésuites et leurs partisans firent aussi des sonnets , des épîtres et d'autres réponses rimées , qu'ils tâchèrent d'opposer à la Satire de Despréaux, lie septième volume des Nouveaux Mémoires de l'abbé d Artigay , publié en 17-28, contient le recueil de toutes ces pièces, qui sont très-ioibbs. Elles avoient été imprimées séparément, en 1706, sous ce titre : Boileau aux prises avec les jésuites.

qu'ils se réunissent à ses lettres éloquentes , dans le dessein , à jamais louable, de confondre ces docteurs à deux faces, ces héros de l'amphibologie ,

Qui trouvèrent jadis , pour sortir d'embarras , L'art de mentir tout haut en disant vrai tout bas. (*)

L'inspiration des Pensées a été plus heureuse encore et. plus féconde que colle des Provinciales.

Le Poème de la Religion, par Louis Racine , composition élégante, quoiqu'elle soit un peu austère , est , à beaucoup d'égards, une émanation des Pensées de Pascal et du Discours de Bossuet sur Y Histoire universelle. Pascal et Bossuet y sont suivis et copiés à toutes les pages. On peut être surpris que le nom même de Fénélon ne s'y trouve jamais j cependant on ne peut nier que ce ne soit Fénélon qui ait le mieux réalisé le projet de Pascal , et qui ait réussi à rendre la religion plus aimable. \

Racine cite aussi Pascal , et l'associe à Bourdaloue , dans le Poëme de la Grâce , ouvrage de sa jeunesse, sur une matière obscure , trop voisine de l'écueil du Prédestinianisme. Le jésuite Bourdaloue se trouve presque janséniste sous la plume de Louis Racine, parce que ce jésuite a fait un sermon très-rigide sur le petit nombre des élus. Le Poëme de la Grâce , composé par Louis Racine , dans le temps qu'il éloit'à l'Oratoire, offre quelques morceaux d'un grand talent ; mais le sujet épineux semble justifier la décision de Boileau :

De la foi des chrétien? les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Deux cardinaux françoisont pourtant voulu élever aussi des monumens poétiques à la gloire delà religion. Le cardinal de Polignac a combattu Lucrèce en beaux vers latins (**). Le

(*) Boileau , Sat. XII , vers 295-296.

(**) Il y a surtout, dans l' A Hil- Lucrèce , un long et curieux détail sur top Baubaques, renards guerriers de la Pologne , dont La Fontaine

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