NÉCESSITÉ D'ÉTUDIER LA RELIGION
Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins quelle elle est, avant que de la combattre. Si cette religion se van toit d'avoir une vue claire de Dieu , et de la posséder à découvert et sans voile, ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puisqu'elle dit, au contraire , que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'éloignement de Dieu (107); qu'il s'est caché à leur connoissance ; et que c'est même le nom qu'il se donne dans les écritures , Deus absconditus : et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses; que Dieu a mis des marques sensibles dans l'Eglise pour se faire
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reconnoître à ceux qui le chercheroient sincèrement; et qu'il les a couvertes néanmoins de elle sorte, qu'il ne sera aperçu que de ceux qui Je cherchent de tout leur cœur : quel avantage peuvent-ris t.rer, lorsque, dans la négl.gence où Ui font profession d être de chercher lfv Sté ils cnent que rien ne la leur montre; puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ds objectent! 1 Eghse, ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient, sans toucher à l'autre, et confirme sa doctrine, bien loin de la ruiner ?
Il faudroit,pour la combattre, qu'ils criassent
oaUrtoT *Ï -°US i"" Cff0r tS P°Ur la ch-cher partout, et même dans ce que l'Église propose
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t.on S , s parloient de la sorte, ils combattroient a la vente, une de ses prétentions. Mais j'espTrè montrer ,c, qu'il n'y a point de personneVaïon! jable qm pursse parler de la sorte; et j'ose m me d.re que jamais personne ne l'a fa.t. On sait a sez
cet esprit. Us cro.ent avo,r fait de grands efforts
heu, es a la lecture de l'Ecriture, et qu'ils ont mterroge quelque ecclésiastique sur L vérités de la fo,. Après cela, Us se vantent d'avoj/h che sans succès dans les livres et parmi les hommes. Ma» , en vérité, je ne puis m empêcher de leur d,re ce que j'ai dit souvent, que cette ZÎ gence n est pas supportable (,oo). 11 ne sW pas .c, de l'intérêt léger de que que perso ne
étrangère ; il s'agit de nous-mêmes et de notre tout.
(ioc)) L'immortalité de l'âme est une chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selou qu'il y aura des biens éternels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu'en la réglant par la vue de ce point , qui doit être notre premier objet.
Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi, parmi ceux qui n'en sont pas persuadés , je fais une extrême différence entre ceux qui travaillent de toutes leurs forces à s'en instruire, et ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.
Je ne puis avoir que de la compassion pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui, n'épargnant rien pour en sortir, font de cette recherche leur principale et leur plus sérieuse occupation. Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie , et qui , par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes des lumières qui les persuadent, négligent d'en chercher ailleurs,
et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule , ou de celles qui , quoique obscures d'elles-mêmes , ont néanmoins un fondement très-solide; je les considère d'une manière toute différente. Cette négligence en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit; elle m'étonne et m'épouvante ; c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. Je prétends, au contraire, que l'amour-propre , que l'intérêt humain , que la plus simple lumière de la raison doit nous donner ces sentiments. Il ne faut voir pour cela que ce que voient les personnes les moins éclairées.
Il ne faut pas avoir lame fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité; que nos maux sont infinis; et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant, doit nous mettre dans peu d'années , et peut-être en peu de jours , dans un état éternel de bonheur, ou de malheur, ou d'anéantissement (no). Entre nous et le ciel, l'enfer ou le néant, il n'y a donc que la vie, qui est la chose du monde la plus fragile ; et le ciel n'étant pas certainement pour ceux qui doutent si leur âme est immortelle , ils n'ont à attendre que l'enfer, ou le néant.
Il n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus
ar4 pensées de pascal,
terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves, voilà la fin qui attend la plus belle vie du monde.
C'est en vain qu'ils détournent leur pensée de cette éternité qui les attend , comme s'ils pouvoient l'anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance ; et la mort, qui doit l'ouvrir, les mettra infailliblement, dans peu de temps, dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis, ou malheureux.
Voilà un doute d'une terrible conséquence ; et c'est déjà assurément un très-grand mal que d'être dans ce douté ; mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher quand on y est. Ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout ensemble, et bien injuste , et bien malheureux. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et que ce soit de cet état même qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.
Où peut-on prendre ces sentiments ? Quel sujet de joie trouve- 1- on à n'attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables? Quelle consolation de n'attendre jamais de consolateur?
Ce repos dans cette ignorance, est une chose monstrueuse, et dont il faut faire sentir l'extravagance et la stupidité à ceux qui y passent leur
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vie, en leur représentant ce qui se passe en euxmêmes pour les confondre par la vue de leur folie : car voici comment raisonnent les hommes, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont, et sans en rechercher d'éclaircissement.
Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans un ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps , que mes sens , que mon âme : et cette partie même de moi qui pense ce que je dis , et qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, ne se connoît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue , sans savoir pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre , ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'engloutissent comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connois, c'est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus, c'est cette mort même que je ne saurois éviter.
Comme je ne sais d'où je viens , aussi ne sais-je où je vais; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans
savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage, (i r 1)
"Voilà mon état, plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à ce qui doit m'arriver ; et que je n'ai qu'à suivre mes inclinations , sans réflexion et sans inquiétude, en faisant tout ce qu'il faut pour tomber dans le malheur éternel, au cas que ce qu'on en dit soit véritable. Peut-être que je pourrois trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher : et en traitant avec mépris ceux qui se travailleroient de ce soin , je veux aller sans prévoyance, et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort, dans l'incertitude de l'éternité de ma condition future.
En vérité, il est glorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à rétablissement des principales vérités qu'elle nous enseigne. Car la foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la corruption de la nature, et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés.
Rien n'est si important à l'homme que son
état; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misère, cela n'est point naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus petites , ils les prévoient, ils les sentent; et ce même homme qui passe les jours et les nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, et qui demeure néanmoins sans inquiétude, sans trouble et sans émotion. Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles , dans un cœur si sensible aux plus légères , est une chose monstrueuse ; c'est un enchantement incompréhensible , et un assoupissement surnaturel.
Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre , et cette heure suffisant , s'il sait qu'il est donné, pour le faire révoquer; il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer et à se divertir (112). C'est l'état où se trouvent ces personnes, avec cette différence, que les maux dont ils sont menacés sont bien autres que la simple perte de la vie, et un supplice passager que ce prisonnier appréhenderoit. Cependant ils courent sans souci dans le précipice, après avoir mis quelque chose devant leurs yeux,
pour s'empêcher de le voir, et ils se moquent de ceux qui les en avertissent.
Aussi, non-seulement le zèle de ceux qui cherchent Dieu prouve la véritable religion, mais aussi l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas, et qui vivent dans cette horrible négligence. Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour vivre dans cet état , et encore plus pour en faire vanité. Car quand ils auroient une certitude entière qu'ils n'auroient rien à craindre après la mort que de tomber dans le néant, ne seroit-ce pas un sujet de désespoir plutôt que de vanité ? N'est-ce donc pas une folie inconcevable , n'en étant pas assurés , de faire gloire d'être dans ce doute ?
Et néanmoins il est certain que l'homme est si dénaturé, qu'il y a dans son cœur une semence de joie en cela. Ce repos brutal entre la crainte de l'enfer et du néant semble si beau, que nonseulement ceux qui sont véritablement dans ce doute malheureux, s'en glorifient, mais que ceux mêmes qui n'y sont pas, croient qu'il leur est glorieux de feindre d'y être. Car l'expérience nous fait voir que la plupart de ceux qui s'en mêlent sont de ce dernier genre ; que ce sont des gens qui se contrefont, et qui ne sont pas tels qu'ils veulent paroître. Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté (n3). C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug; et la plupart ne le font que pour imiter les autres.
Mais, s'ils ont encore tant soit peu de sens commun, il n'est pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce n'est pas le moyen d'en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde qui jugent sainement des choses, et qui savent que la seule voie d'y réussir, c'est de paroître honnête, fidèle, judicieux, et capable de servir utilement ses amis; parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui peut leur être utile. Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouïr dire à un homme qu'il a secoué le joug; qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions; qu'il se considère comme seul maître de sa conduite; qu'il ne pense à en rendre compte qu'à soi-même? Pense-t-il nous avoir portés par là à avoir désormais bien de la confiance en lui , et à en attendre des consolations, des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie? Pense-t-il nous avoir bien réjouis de nous dire quil doute si notre âme est autre chose qu'un peu de vent jet de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaiement? et n'est-ce pas une chose à dire au contraire tristement, comme la chose du monde la plus triste?
S'ils y pensoient sérieusement, ils verroient que cela est si mal pris , si contraire au bon sens, si opposé à lhonnêteté , et si éloigné en toute manière de ce bon air qu'ils cherchent , que rien n'est plus capable de leur attirer le
mépris et l'aversion dés hommes, et de les faire passer pour des personnes sans esprit et sans jugement. Et en effet, si on leur fait rendre compte de leurs sentiments, et des raisons qu'ils ont de douter de la religion , ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire (i 14). C'était ce que leur disoit un jour fort à propos une personne : Si vous continuez à discourir de la sorte, leur disoit-il, en vérité, vous me convertirez. Et il avoit raison ; car qui n'auroit horreur de se voir dans des sentiments où Ton a pour compagnons des personnes si méprisables?
Ainsi , ceux qui ne font que feindre ces sentiments sont bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'ils sont fâchés dans le fond de leur cœur de ne pas avoir plus de lumière, qu'ils ne le dissimulent point. Cette déclaration ne sera pas honteuse. Il n'y a de honte qu à ne point en avoir. Rien ne découvre davantage une étrange foiblesse d'esprit que de ne pas connoître quel est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une extrême bassesse de cœur que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles; rien n'est plus lâche que de faire le brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables; qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être chrétiens (1 1 5); et qu'ils reconnoissent enfin
qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables ; ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur , parce qu'ils le connoissent; ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, parce qu'ils ne le connoissent pas encore.
C'est donc pour les personnes qui cherchent Dieu sincèrement, et qui, reconnoissant leur misère, désirent véritablement d'en sortir, qu'il est juste de travailler, afin de leur aider à trouver la lumière qu'ils n'ont pas.
Mais pour ceux qui vivent sans le connoître et sans le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin , quils ne sont pas dignes du soin des autres; et il faut avoir toute la charité de la religion qu'ils méprisent pour ne pas les mépriser jusqu'à les abandonner dans leur folie. Mais parce que cette religion nous oblige de les regarder toujours, tant qu'ils seront en cette vie, comme capables de la grâce, qui peut les éclairer; et de croire qu'ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes ; et que nous pouvons , au contraire 7 tomber dans l'aveuglement où ils sont : il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fit pour nous si nous étions à leur place , et les appeler à avoir pitié deux-mêmes, et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront point de lumière. Qu'ils donnent à la lecture de cet ouvrage quelques-unes de ces heures quils emploient si inutilement ailleurs; peut-
être y rencontreront-ils quelque chose, ou du moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de connoître la vérité, j'espère qu'ils y auront satisfaction, et qu'ils seront convaincus des preuves d'une religion si divine que l'on y a ramassées.