III
La grâce est la figure de la gloire ; car elle n'est pas la dernière fin. Elle a été figurée par la loi, et elle figure elle-même la gloire; mais de telle manière, qu'elle est en même temps un moyen pour y arriver.
La synagogue ne périssoit point, parce qu'elle étoit la figure de l'Église; mais parce qu'elle n'étoit que la figure, elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que l'Église fût toujours visible, ou dans la peinture qui la promettoit , ou dans l'effet.
Pour prouver tout d'un coup les deux Testaments, il ne faut que voir si les prophéties de l'un sont accomplies en l'autre. Pour examiner les prophéties, il faut les entendre; car si l'on croit qu'elles n'ont qu'un sens , il est sûr que le Messie ne sera point venu ; mais si elles ont deux sens , il est sûr qu'il sera venu en Jésus-Christ. (149)
Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens, si elles sont figures, ou réalités; c'est-à-dire, s'il faut y chercher quelque autre chose que ce qui paroi t d'abord , ou s'il faut
s'arrêter uniquement à ce premier sens qu'elles présentent.
Si la loi et les sacrifices sont la vérité, il faut qu'ils plaisent à Dieu, et qu'ils ne lui déplaisent point. S'ils sont figures, il faut qu'ils plaisent, et déplaisent.
Or, dans toute l'Écriture ils plaisent, et déplaisent. Donc ils sont figures.
Pour voir clairement que l'ancien Testament n'est que figuratif, et que par les biens temporels les prophètes entendoient d'autres biens, il ne faut que prendre garde, premièrement, qu'il seroit indigne de Dieu de n'appeler les hommes qu'à la jouissance des félicités temporelles. Secondement, que les discours des prophètes expriment clairement la promesse des biens temporels ; et qu'ils disent néanmoins que leurs discours sont obscurs, et que leur sens n'est pas celui qu'ils expriment à découvert : qu'on ne l'entendra qu'à la fin des temps. [Jéréin. 23, 22, et 3ot 24.) Donc ils entendoient parler d'autres sacrifices, d'un autre libérateur, etc.
Enfin il faut remarquer que leurs discours sont contraires et se détruisent, si l'on pense qu'ils n'aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que la loi de Moïse et ses sacrifices; et il y auroit contradiction manifeste et grossière dans leurs livres, et quelquefois dans
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un même chapitre. D'où il s'ensuit qu'il faut qu'ils aient entendu autre chose.
Il est dit que la loi sera changée; que le sacrifice sera changé; qu'ils seront sans roi, sans princes et sans sacrifices; qu'il sera fait une nouvelle alliance; que la loi sera renouvelée; que les préceptes qu'ils ont reçus ne sont pas bons; que leurs sacrifices sont abominables; que Dieu n'en a point demandé.
Il est dit, au contraire, que la loi durera éternellement ; que cette alliance sera éternelle; que le sacrifice sera éternel ; que le sceptre ne sortira jamais d'avec eux, puisqu'il ne doit point en sortir que le roi éternel n'arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité ? Non, Marquent-ils aussi que ce soit figure ? Non : mais que c'est réalité, ou figure. Mais les premiers, excluant la réalité, marquent que ce n'est que figure.
Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité : tous peuvent être dits de la figure. Donc ils ne sont pas dits de la réalité, mais de la figure.
Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité, ou figure, il faut voir si les prophètes, en parlant de ces choses, y arrètoient leur vue et leur pensée, en sorte qu'ils ne vissent que cette ancienne alliance, ou s'ils y voyoient quelque
autre chose dont elles fussent la peinture, car clans un portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu'examiner ce qu'ils disent.
Quand ils disent qu'elle sera éternelle, entendent-ils parler de l'alliance de laquelle ils disent qu'elle sera changée ? Et de même des sacrifices, etc.
Les prophètes ont dit clairement qu'Israël seroit toujours aimé de Dieu , et que la loi seroit éternelle; et ils ont dit que l'on n'entendroit point leur sens , et qu'il étoit voilé.
Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une lettre importante où l'on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens est voilé et obscurci ; qu'il est caché en sorte qu'on verra cette lettre sans la voir, et qu'on l'entendra sans l'entendre; que doit-on penser, sinon que c'est un chiffre à double sens, et d'autant plus, qu'on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral ? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre , et nous apprennent à connoître le sens caché ; et principalement quand les principes qu'ils en prennent sont tout-à-fait naturels et clairs? C'est ce qu'ont fait Jésus-Christ et les apôtres. Ils ont levé le sceau, ils ont rompu le voile , et découvert l'esprit. Ils nous ont appris pour cela que les ennemis de l'homme sont ses passions; que le Rédempteur seroit spirituel; qu'il y auroit deux avènements, l'un de misère, pour abaisser
l'homme superbe; l'autre de gloire, pour élever
l'homme humilié; que Jésus-Christ sera Dieu et
homme.
Jésus-Christ n'a fait autre chose qu'apprendre aux hommes qu'ils s'aimoient eux-mêmes, et qu'ils étoient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs; qu'il falloit qu'il les délivrât, éclairât, guérît et béatifiât; que cela se feroit en se haïssant soi-même, et en le suivant par la misère et la mort de la croix.
Là lettre tue : tout arrivoit en figure: il falloit que le Christ souffrît : un Dieu humilié : circoncision du cœur : vrai jeûne : vrai sacrifice : vrai temple : double loi : double table de la loi : double temple : double captivité : voilà le chiffre qu'il nous a donné.
Il nous a appris enfin que toutes ces choses n'étoient que des figures; et ce que c'est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision , vrai pain du ciel , etc.
Dans ces promesses-là chacun trouve ce qu'il a dans le fond de son cœur ; les biens temporels , ou les biens spirituels ; Dieu, ou les créatures ; mais avec cette différence, que ceux qui y cherchent les créatures, les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer , avec ordre de n'adorer que Dieu , et de n'aimer que lui; au lieu que ceux qui y cher-
Penskes. 19
client Dieu le trouvent, et sans aucune contradiction, et avec commandement de n'aimer que lui.
Les sources des contrariétés de l'Ecriture sont, un Dieu humilié jusqu'à la mort de la croix, un Messie triomphant de la mort par sa mort, deux natures en Jésus-Christ, deux avènements, deux états de la nature de l'homme.
Comme on ne peut bien faire le caractère d'une personne qu'en accordant toutes les contrariétés, et qu'il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes , sans concilier les contraires; aussi, pour entendre le sens d'un auteur, il faut concilier tous les passages contraires.
Ainsi, pour entendre l'Ecriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s'accordent. Il ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants, mais il faut en avoir un qui concilie les passages même contraires.
Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent, ou il n'a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l'Écriture , ni des prophètes. Ils avoient effectivement trop bon sens. Il faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.
Le véritable sens n'est donc pas celui des Juifs; mais en Jésus -Christ toutes les contradictions sont accordées.
Les Juifs ne sauroient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée, avec la prophétie de Jacob.
Si on prend la loi, les sacrifices et le royaume pour réalités, on ne peut accorder tous les passages d'un même auteur, ni d'un même livre, ni quelquefois d'un même chapitre. Ce qui marque assez quel étoit le sens de l'auteur.
Il n'étoit point permis de sacrifier hors de Jérusalem , qui étoit le lieu que le Seigneur avoit choisi, ni même de manger ailleurs les décimes.
Osée a prédit qu'ils seroient sans roi , sans prince, sans sacrifices et sans idoles; ce qui est accompli aujourd'hui , ( les Juifs ) ne pouvant faire de sacrifice légitime hors de Jérusalem.
Quand la parole de Dieu , qui est véritable , est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement. Sede à dextris meis. Cela est faux, littéralement dit; cela est vrai spirituellement. En ces expressions , il est parlé de Dieu à la manière des hommes; et cela ne signifie autre chose, sinon que l'intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite , Dieu l'aura aussi. C'est donc une marque de l'intention de Dieu , et non de sa manière de l'exécuter.
Ainsi quand il est dit : Dieu a reçu l'odeur de vos parfums, et vous donnera en récompense
une terre fertile et abondante ; c'est-à-dire , que la même intention qu'auroit un homme qui, agréant vos parfums, vous donneroit en récompense une terre abondante, Dieu l'aura pour vous, parce que vous avez eu pour lui la même intention qu'un homme a pour celui à qui il donne des parfums.
L'unique objet de l'Écriture est la charité. Tout ce qui ne va point à l'unique but en est la figure : car, puisqu'il n'y a qu'un but , tout ce qui n'y va point en mots propres est figure.
Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité pour satisfaire notre foi blesse qui recherche la diversité, par cette diversité qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire, et nous aimons la diversité; et Dieu satisfait à l'un et à l'autre par ces diversités, qui mènent à ce seul nécessaire.
Les rabbins prennent pour figures les mamelles de l'épouse , et tout ce qui n'exprime pas l'unique but qu'ils ont des biens temporels.
Il y en a qui voient bien qu'il n'y a pas d'autre ennemi de l'homme que la concupiscence qui le détourne de Dieu, ni d'autre bien que Dieu, et non pas une terre fertile. Ceux qui
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croient que le bien de l'homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens; qu'ils s'en saoulent, et qu'ils y meurent. Mais ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur; qui n'ont de déplaisir que d'être privés de sa vue; qui n'ont de désir que pour le posséder, et d'ennemis que ceux qui les en détournent; qui s'affligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis : qu'ils se consolent; il y a un libérateur pour eux, il y a un Dieu pour eux. Un Messie a été promis pour délivrer des ennemis; et il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non pas des ennemis.
Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens; et alors je ne saurois montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera des iniquités : car, dans la vérité, les Egyptiens ne sont pas des ennemis; mais les iniquités le sont. Ce mot d'ennemis est donc équivoque.
Mais s il dit à l'homme, comme il fait , qu'il délivrera son peuple de ses péchés, aussi-bien qu'lsaïe et les autres, l'équivoque est ôtée, et le sens double des ennemis réduit au sens simple d'iniquités : car s il avoit dans l'esprit les péchés, il pouvoit bien les dénoter par ennemis; «nais s'il pensoit aux ennemis, il ne pouvoit pas les désigner par iniquités.
Or Moïse, David et Isaïe usoient des mêmes termes. Qui dira donc qu'ils n'avoient pas le même sens , et que le sens de David, qui est manifestement d'iniquités lorsqu'il parloitd'en^nemis, ne fût pas le même que celui de Moïse en parlant d'ennemis?
Daniel, chap. 9, prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis; mais il pensoit aux péchés : et pour le montrer, il dit que Gabriel vint lui dire qu'il étoit exaucé, et qu'il n'avoit que septante semaines à attendre; après quoi le peuple seroit délivré d'iniquité, le péché prendroit fin; et le libérateur, le saint des saints ameneroit la justice éternelle, non la légale, mais l'éternelle.
Dès qu'une fois on a ouvert ce secret, il est impossible de ne pas le voir. Qu'on lise l'ancien Testament en cette vue , et qu'on voie si les sacrifices étoient vrais, si la parenté d'Abraham étoit la vraie cause de l'amitié de Dieu, si la terre promise étoit le véritable lieu de repos. Non. Donc c'étoient des figures. Qu'on voie de même toutes les cérémonies ordonnées et tous les commandements qui ne sont pas de la charité, on verra que c'en sont les figures.
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