PENSÉES SUR LES MIRACLES
Il faut juger de la doctrine par les miracles; il faut juger des miracles par la doctrine. La doctrine discerne les miracles, et les miracles discernent la doctrine. Tout cela est vrai; mais cela ne se contredit pas.
Il y a des miracles qui sont des preuves certaines de la vérité; et il y en a qui ne sont pas des preuves certaines de la vérité. 11 faut une marque pour les connoitre; autrement ils seroient inutiles. Or, ils ne sont pas inutiles, et sont au contraire fondements. Il faut donc que
la règle qu'on nous donne soit telle, qu'elle ne détruise pas la preuve que les vrais miracles donnent de la vérité, qui est la fin principale des miracles.
S'il n'y avoit point de miracles joints à la fausseté, il y auroit certitude. S'il n'y avoit point de règle pour les discerner, les miracles seroient inutiles, et il n'y auroit pas de raison de croire.
Moïse en a donné une, qui est lorsque le miracle mène à l'idolâtrie (Deut. i3 , i , 2,3.); et Jésus-Christ une : Celui , dit-il, qui fait des miracles en mon nom , ne peut à V heure même mal parler de moi. ( Marc , 9, 38. ) D'où il s'ensuit que quiconque se déclare ouvertement contre Jésus - Christ ne peut faire de miracles en son nom. Ainsi, s'il en fait, ce n'est point au nom de Jésus-Christ, et il ne doit pas être écouté. Voilà les occasions d'exclusion à la foi des miracles , marquées. Il ne faut pas y donner d'autres exclusions. Dans l'ancien Testament, quand on vous détournera de Dieu ; dans le nouveau , quand on vous détournera de Jésus-Christ.
D'abord donc qu'on voit un miracle, il faut, ou se soumettre , ou avoir d'étranges marques du contraire; il faut voir si celui qui le fait nie un Dieu, où Jésus-Christ et l'Eglise.
Toute religion est fausse , qui , dans sa foi , n'adore pas un Dieu, comme principe de toutes choses, et qui, dans sa morale, n'aime pas un
seul Dieu, comme objet de toutes choses. Toute religion qui ne reconnoît pas maintenant Jésus- Christ est notoirement fausse, et les miracles ne peuvent lui servir de rien. ( i ^7)
Les Juifs avoient une doctrine de Dieu , comme nous en avons une de Jésus-Christ , et confirmée par miracles; et défense de croire à tous faiseurs de miracles qui leur enseigneroient une doctrine contraire; et, de plus, ordre de recourir aux grands -prêtres, et de s'en tenir à eux. Et ainsi toutes les raisons que nous avons pour refuser de croire les faiseurs de miracles , il semble qu'ils les avoient à l'égard de Jésus-Christ et des apôtres.
Cependant il est certain qu'ils étoient trèscoupables de refuser de les croire, à cause de leurs miracles, puisque Jésus-Christ dit qu'ils n'eussent pas été coupables s'ils n'eussent point vu ses miracles : Si opéra nonfecissem in eis quœ nemo aliusfecit, peccatum non haberent. (Joan. i5 , 2 4 ) Si je n avois fait parmi eux des œuvres que jamais aucun autre 11 a faites , ils nauroient point de péché.
Il s'ensuit donc qu'il jugeoit que ses miracles étoient dés preuves certaines de ce qu'il enseignoit, et que les Juifs avoient obligation de le croire. Et, en effet, c'est particulièrement les miracles qui rendoient les Juifs coupables dans leur incrédulité. Car les preuves qu'on eût pu tirer de rÉcriture, pendant la vie de Jésus- Christ, n'auroient pas été démonstratives. On y
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voit, par exemple, que Moïse a dit qu'un prophète viendroit; mais cela n'auroit pas prouvé que Jésus-Christ fût ce prophète; et c'étoit toute la question. Ces passages faisoient voir qu'il pouvoitètre le Messie; et cela, avec ses miracles, devoit déterminer à croire qu'il l'étoit effectivement.
Les prophéties seules ne pouvoient pas prouver Jésus-Christ pendant sa vie. Et ainsi on n'eût pas été coupable de ne pas croire en lui avant sa mort , si les miracles n'eussent pas été décisifs. Donc les miracles suffisent, quand on ne voit pas que la doctrine soit contraire; et on doit y croire.
Jésus-Christ a prouvé qu'il étoit le Messie, en vérifiant plutôt sa doctrine et sa mission par ses miracles que par l'Écriture et par les prophéties.
C'est par les miracles que Nicodême reconnoît que sa doctrine est de Dieu : Scimus quia à Deo venisti magister ; nerno enim potest hœc signa facere quœ tufacis, nisifuerit Deus cum eo. [Joan. 3 , 2. ) Il ne juge pas des miracles par la doctrine, mais de la doctrine par les miracles.
Ainsi, quand même la doctrine seroit suspecte, comme celle de Jésus-Christ pouvoit l'être à Nicodême, à cause qu'elle sembloit détruire les traditions des Pharisiens ; s'il y a des miracles clairs et évidents du même côté , il faut que l'évidence du miracle l'emporte sur ce qu'il pourroit y avoir de difficulté de la part de la doctrine : ce
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qui est fondé sur ce principe immobile , que Dieu ne peut induire en erreur.
Il y a un devoir réciproque entre Dieu et les hommes, accusez-moi , dit Dieu dans Isaïe. (Is. i , 18. ) Et en un autre endroit: Quai-je dû faire à ma vigne que je ne lui aie fait? i^lbid. 5,4-)
Les hommes doivent à Dieu de recevoir la religion qu'il leur envoie. Dieu doit aux hommes de ne pas les induire en erreur. Or, ils seroient induits en erreur, si les faiseurs de miracles annonçoient une fausse doctrine qui ne parût pas visiblement fausse aux lumières du sens commun, et si un plus grand faiseur de miracles n'avoit déjà averti de ne pas les croire. Ainsi, s'il y avoit division dans l'Eglise, et que les ariens, par exemple, qui se disoient fondés sur l'Écriture comme les catholiques, eussent fait des miracles, et non les catholiques, on eût été induit en erreur Car, comme un homme qui nous annonce les secrets de Dieu , n'est pas digne d'être cru sur son autorité privée : aussi un homme qui , pour marque de la communication qu'il a avec Dieu, ressuscite les morts, prédit l'avenir, transporte les montagnes, guérit les maladies, mérite d'être cru; et on est impie si on ne s'y rend, à moins qu'il ne soit démenti par quelque autre qui fasse encore de plus grands miracles.
Mais n'est-il pas dit que Dieu nous tente ? Et ainsi ne peut-il pas nous tenter par des miracles qui semblent porter à la fausseté ?
Il y a bien de la différence entre tenter et induire en erreur. Dieu tente; mais il n'induit point en erreur. Tenter, c'est procurer les occasions qui n'imposent point de nécessité. Induire en erreur, c'est mettre l'homme dans la nécessité de conclure et suivre une fausseté. C'est ce que Dieu ne peut faire , et ce qu'il feroit néanmoins, s'il permettoit que, dans une question obscure , il se fit des miracles du côté de la fausseté.
On doit conclure de là qu'il est impossible qu'un homme cachant sa mauvaise doctrine, et n'en faisant paroi tre qu'une bonne, et se disant conforme à Dieu et à l'Église, fasse des miracles pour couler insensiblement une doctrine fausse et subtile : cela ne se peut. Et encore moins , que Dieu, qui connoît les cœurs, fasse des miracles en faveur dune personne de cette sorte.
Il y a bien de la différence entre n'être pas pour Jésus-Christ , et le dire ; ou n'être pas pour Jésus-Christ, et feindre d'en être. Les premiers pourroient peut-être faire des miracles , non les autres; car il est clair des uns qu'ils sont contre la vérité, non des autres; et ainsi les miracles sont plus clairs.
Les miracles discernent donc les choses douteuses, entre les peuples juif et païen, juif et chrétien; catholique, hérétique; calomniés, calomniateurs ; entre les trois croix.
C'est ce que l'on a vu dans tous les combats de la vérité contre l'erreur, dAbel contre Caïn, de Moïse contre les magiciens de Pharaon, dElie contre les faux prophètes, de Jésus-Christ contre les Pharisiens , de saint Paul contre Barjésu, des apôtres contre les exorcistes, des chrétiens contre les infidèles , des catholiques contre les hérétiques; et c'est ce qui se verra aussi dans le combat d'Élie et d'Enoch contre l'Antéchrist. Toujours le vrai prévaut en miracles.
Enfin , jamais en la contention du vrai Dieu , ou de la vérité de la religion, il n'est arrivé de miracle du côté de l'erreur, qu'il n'en soit aussi arrivé de plus grand du côté de la vérité.
Par cette règle, il est clair que les Juifs étoient obligés de croire Jésus-Christ. Jésus-Christ leur étoit suspect : mais ses miracles étoient infiniment plus clairs que les soupçons que l'on avoit contre lui. Il falloit donc le croire.
Du temps de Jésus-Christ , les uns croyoient; en lui, les autres n'y croyoient pas , à cause des prophéties qui disoient que le Messie devoit naître en Bethléem , au lieu qu'on croyoit que Jésus-Christ étoit né dans Nazareth. Mais ils dévoient mieux prendre garde s'il n'étoit pas né en Bethléem; car ses miracles étant convaincants, ces prétendues contradictions de sa doctrine à l'Écriture, et cette obscurité, ne les excusoient pas , mais les aveugloient.
Jésus-Christ guérit laveugle-né, et fit quantité de miracles au jour du sabbat. Par où il
aveugloit les pharisiens, qui disoient qu'il falloit juger des miracles par la doctrine.
Mais par la même règle qu'on devoit croire Jésus-Christ, on ne devra point croire l'Antéchrist.
Jésus-Christ ne parloit ni contre Dieu , ni contre Moïse. L'Antéchrist et les faux prophètes, prédits par l'un et l'autre Testament, parleront ouvertement contre Dieu et contre Jésus-Christ. Qui seroit ennemi couvert, Dieu ne permettroit pas qu'il fît des miracles ouvertement.
Moïse a prédit Jésus-Christ, et ordonné de le suivre. Jésus-Christ a prédit l'Antéchrist, et défendu de le suivre.
Les miracles de Jésus-Christ ne sont pas prédits par l'Antéchrist; mais les miracles de l'Antéchrist sont prédits par Jésus-Christ. Et ainsi, si Jésus-Christ n'étoit pas le Messie , il auroit bien induit en erreur; mais on ne sauroit y être induit avec raison par les miracles de l'Antéchrist Et c'est pourquoi les miracles de l'Antéchrist ne nuisent point à ceux de Jésus -Christ. En effet, quand Jésus-Christ a prédit les miracles de l'Antéchrist, a-t-il cru détruire la foi de ses propres miracles ?
Il n'y a nulle raison de croire à l'Antéchrist qui ne soit à croire en Jésus-Christ; mais il y en a à croire en Jésus-Christ, qui ne sont point à croire à l'Antéchrist.
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Les miracles ont servi à la fondation , et serviront à la continuation de l'Église jusqu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin.
C'est pourquoi Dieu, afin de conserver cette preuve à son Église, ou il a confondu les faux miracles, ou il les a prédits; et par l'un et l'autre, il s'est élevé au-dessus de ce qui est surnaturel à notre égard, et nous y a élevés nousmêmes.
Il en arrivera de même à l'avenir : ou Dieu ne permettra pas de faux miracles, ou il en procurera de plus grands; car les miracles ont une telle force, qu'il a fallu que Dieu ait averti qu'on ny pensât point quand ils seroient contre lui , tout clair qu'il soit qu'il y a un Dieu; sans quoi ils eussent été capables de troubler.
Et ainsi , tant s'en faut que ces passages du treizième chapitre du Deutéronome, qui portent qu'il ne faut point croire ni écouter ceux qui feront des miracles , et qui détourneront du service de Dieu; et celui de saint Marc : II s'élèvera de faux christs et de faux prophètes , qui feront des prodiges et des choses étonnantes , jusqu'à séduire , s'il est possible , les élus mêmes {Marc, i3, 11) et quelques autres semblables, fassent contre l'autorité des miracles, que rien n'en marque davantage la force.
Ce qui fait qu'on ne croit pas les vrais miracles ,
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c'est le défaut de charité : Vous ne croyez pas; dit Jésus -Christ parlant aux Juifs, parce que vous n êtes pas de mes brebis. (Joan. 10, 26.) Ce qui fait croire les faux, c'est le défaut de charité : Eo quod charitatem veritatis non receperunt ut salvi fièrent , ideb mittet Mis Deus operationem erroris , ut credant mendacio. (2 Thess. 2, 10.)
Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs (i58) qui disent qu'ils ont des remèdes, jusqu'à mettre souvent sa vie entre leurs mains , il m'a paru que la véritable cause est qu'il y a de vrais remèdes; car il ne seroit pas possible qu'il y eu eût tant de faux, et qu'on y donnât tant de croyance, s'il n'y en avoit de véritables. Si jamais il y en avoit eu, et que tous les maux eussent été incurables, il est impossible que les hommes se fussent imaginé qu ils pourroient en donner; et encore plus que tant d'autres eussent donné croyance à ceux qui se fussent vantés d'en avoir. De même que, si un homme se vantoit d'empêcher de mourir, personne ne le croiroit, parce qu'il n'y a aucun exemple de cela. Mais comme il y a eu quantité de remèdes qui se sont trouvés véritables par la connoissance même des plus grands hommes , la croyance des hommes s'est pliée par là ; parce que , la choée ne pouvant être niée en général , puisqu'il y a des effets particuliers qui sont véritables, le peuple, qui ne peut pas discerner lesquels d'entre ces effets particuliers sont les véritables , les croit tous,
De même , ce qui fait qu'on croit tant de faux effets de la lune , c'est qu'il y en a de vrais , comme le flux de la mer.
Ainsi il me paroît aussi évidemment qu'il n'y a tant de faux miracles, de fausses révélations, de sortilèges , etc. , que parce qu'il y en a de vrais; ni de fausses religions, que parce qu'il y en a une véritable. Car s'il n'y avoit jamais eu rien de tout cela , il est comme impossible que les hommes se le fussent imaginé , et encore plus que d'autres l'eussent cru. Mais comme il y a eu de très -grandes choses véritables, et qu'ainsi elles ont été crues par de grands hommes, cette impression a été cause que presque tout le monde s'est rendu capable de croire aussi les fausses. Et ainsi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de vrais miracles, puisqu'il y en a de faux , il faut dire , au contraire , qu'il y a de vrais miracles , puisqu'il y en a tant de faux ; et qu'il n'y en a de faux que par cette raison qu'il y en a de vrais; et qu'il n'y a de même de fausses religions que parce qu'il y en a une véritable. Cela vient de ce que l'esprit de l'homme, se trouvant plié de ce côté-là par la vérité, devient susceptible par là de toutes les faussetés.
Il est dit, Croyez à l'Église ; mais il n'est pas dit, Croyez aux miracles; à cause que le dernier est naturel , et non pas le premier. L'un avoit besoin de précepte, non pas l'autre. (i5o,)
Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroi tre par ces coups extraordinaires, qu'on doit bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter notre foi à le servir avec d'autant plus d'ardeur, que nous le connoissons avec plus de certitude.
Si Dieu se découvroit continuellement aux hommes, il n'y auroit point de mérite à le croire; et s'il ne se découvroit jamais, il y auroit peu de foi. Mais il se cache ordinairement, et se découvre rarement à ceux qu'il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s'est retiré , impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude, loin de la vue des hommes. Il est demeuré caché sous le voile de la nature, qui nous le couvre , jusques à l'incarnation ; et quand il a fallu qu'il ait paru , il s'est encore plus caché en se couvrant de l'humanité. Il étoit bien plus reconnoissable quand il étoit invisible que non pas quand il s'est rendu visible. Et enfin , quand il a voulu accomplir la promesse qu'il fit à ses apôtres de demeurer avec les hommes jusqu'à son dernier avènement, il a choisi d'y demeurer dans le plus étrange et le plus obscur secret de tous, savoir, sous les espèces de l'Eucharistie. C'est ce sacrement que saint Jean appelle dans l'Apocalypse une manne cachée {Apoc. 2, 17); et je crois qu'Isaïe le voyoit en cet état, lorsqu il dit en esprit de prophétie : Véritablement vous
êtes un Dieu caché, {lsaïe , 45 , i5.) C'est là Je dernier secret où il peut être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit saint Paul {Rom. i , 20 ) , ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. Beaucoup de chrétiens hérétiques l'ont connu à travers son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais pour nous , nous devons nous estimer heureux de ce que Dieu nous éclaire jusqu'à le reconnoître sous les espèces du pain et du vin.
On peut ajouter à ces considérations le secret de l'esprit de Dieu caché encore dans l'Ecriture. Car il y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique ; et les Juifs , s'arrètant à l'un , ne pensent pas seulement qu'il y en ait un autre, et ne songent pas à le chercher : de même que les impies, voyant les effets naturels, les attribuent à la nature, sans penser qu'il y en ait un autre auteur: et comme les Juifs , voyant un homme parfait en Jésus -Christ, n'ont pas pensé à y chercher une autre nature : Nous n'avons point pensé que ce fût lui , dit encore lsaïe (Is. 53, 3) : et de même enfin que les hérétiques, voyant les apparences parfaites du pain dans l'Eucharistie, ne pensent pas à y chercher une autre substance. Toutes choses couvrent quelque mystère; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les chrétiens doivent le reconnoître en tout. Les afflictions temporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les
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maux éternels qu'elles causent. Prions Dieu de nous le faire reconnoître et servir en tout; et rendons-iui des grâces infinies de ce qu'étant caché en toutes choses pour tant d'autres, il s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous.
Les filles de Port-Royal , étonnées de ce qu'on dit qu'elles sont dans une voie de perdition ; que leurs confesseurs les mènent à Genève ; qu'ils leur inspirent que Jésus -Christ n'est pas en l'Eucharistie , ni à la droite du Père : sachant que tout cela étoit faux , s'offrirent à Dieu en cet état, en lui disant avec le prophète : Vide si via iniquitatis in me est. (Ps. i38, 24.) Qu'arrivet-il là-dessus? Ce lieu, qu'on dit être le temple du diable , Dieu en fait son temple. On dit qu'il faut en ôter les enfants ; on dit que c'est l'arsenal de V enfer : Dieu en fait le sanctuaire de ses grâces. Enfin on les menace de toutes les fureurs et de toutes les vengeances du ciel , et Dieu les comble de ses faveurs. Il faudroit avoir perdu le sens pour en conclure qu'elles sont dans la voie de perdition.
Les jésuites n'ont pas laissé néanmoins d'en tirer cette conclusion; car ils concluent de tout que leurs adversaires sont hérétiques. S'ils leur reprochent leurs excès , ils disent qu'ils parlent comme des hérétiques. S'ils disent que la grâce de Jésus nous discerne , et que notre salut dépend de Dieu , c'est le langage des hérétiques.
S'ils disent qu'ils sont soumis au pape ; c'est ainsi, disent-ils, que les hérétiques se cachent et se déguisent. S'ils disent qu'il ne faut pas tuer pour une pomme; ils combattent, disent les jésuites, la morale des catholiques. Enfin , s'il se fait des miracles parmi eux , ce n'est pas une marque de sainteté; c'est au contraire un soupçon d'hérésie.
Voilà l'excès étrange où la passion des jésuites les a portés; et il ne leur restoit plus que cela pour détruire les principaux fondements de la religion chrétienne. Car les trois marques de la véritable relation sont la perpétuité, la bonne vie et les miracles. Ils ont déjà détruit la perpétuité par la probabilité, qui introduit leurs nouvelles opinions à la place des vérités anciennes; ils ont détruit la bonne vie par leur morale corrompue : et maintenant ils veulent détruire les miracles en détruisant ou leur vérité , ou leur conséquence.
Les adversaires de l'Église le nient , ou en nient la conséquence : les jésuites de même. Ainsi, pour affoiblir leurs adversaires, ils désarment TÉglise , et se joignent à tous ses ennemis, en empruntant d'eux toutes les raisons par lesquelles ils combattent les miracles. Car l'Église a trois sortes d'ennemis : les Juifs, qui n'ont jamais été de son corps; les hérétiques, qui s'en sont retirés; et les mauvais chrétiens, qui la déchirent en dedans.
Ces trois sortes de différents adversaires la
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combattent d'ordinaire diversement. Mais ici ils la combattent d'une même sorte. Comme ils sont tous sans miracles , et que l'Eglise a toujours eu contre eux des miracles, ils ont tous eu le même intérêt à les éluder, et se sont tous servis de cette défaite : qu'il ne faut pas juger de la doctrine par les miracles, mais des miracles par la doctrine. Il y avoit deux partis entre ceux qui écoutoient Jésus-Christ : les uns qui suivoient sa doctrine par ses miracles; les autres qui disoient : // chasse les démons au nom de Belzebuth. Il y avoit deux partis au temps de Calvin : celui de l'Église, et celui des sacramentaires , qui la combattoient. Il y a maintenant les jésuites, et ceux qu'ils appeUent jansénistes , qui contestent. Mais les miracles étant du côté des jansénistes, les jésuites ont recours à cette défaite générale des Juifs et des hérétiques, qui est qu'il faut juger des miracles par la doctrine.
Ce n'est point ici le pays de la vérité : elle est inconnue parmi les hommes. Dieu l'a couverte d'un voile qui la laisse méconnoître à ceux qui n'entendent pas sa voix. La porte est ouverte aux blasphèmes , et même sur les vérités les plus certaines de la morale. Si l'on publie les vérités de l'Évangile , on en publie de contraires , et on obscurcit les questions : en sorte que le peuple ne peut discerner. Aussi on demande : Qu'avez-vous pour vous faire plutôt croire que les autres? Quel signe faites-vous ? Vous n'avez que des paroles , et nous aussi. Si vous n'avez.
point de miracles, on dit que la doctrine doit être soutenue par les miracles; cela est une vérité dont on abuse pour blasphémer la doctrine. Et si les miracles arrivent, on dit que les miracles ne suffisent pas sans la doctrine; et c'est une autre vérité pour blasphémer les miracles.
Que vous êtes aises, mes pères, de savoir les règles générales, pensant par là jeter le trouble, et rendre tout inutile! On vous en empêchera, mes pères : la vérité est une et ferme.
Si le diable favorisoit la doctrine qui le détruit, il seroit divisé , omne regnum divisum > etc. Car Jésus-Christ agissoit contre le diable, et détruisoit son empire sur les cœurs , dont l'exorcisme est la figure, pour établir le royaume de Dieu. Et ainsi il ajoute : In digito Dei, etc. , regnum Dei ad vos , etc. ( Luc , t i , 17, 20. )
11 étoit impossible qu'au temps de Moïse on réservât sa croyance à l'Antéchrist , qui leur étoit inconnu. Mais il est bien aisé au tenfps de l'Antéchrist de croire en Jésus-Christ, déjà connu.
Quand les schismatiques (*) feroient des miracles, ils n'induiroient point à erreur. Et ainsi il n'est pas certain qu'ils ne puissent en faire.
(*) Pascal veut parler d'un schisme ouvert et reconnu de pnrt et d'autre, tel, par exemple, que celui des donatistes., des calvinistes, etc. 11 ne faut point prendre le change.
Le schisme est visible; le miracle est visible. Mais le schisme est plus marqué d'erreur que le miracle n'est marqué de vérité. Donc le miracle d'un schismatique ne peut induire à l'erreur. Mais hors le schisme , l'erreur n'est pas si visible que le miracle est visible. Donc le miracle induiroit à l'erreur. Ainsi un miracle parmi les schismatiques n'est pas tant à craindre; car le schisme, qui est plus visible que le miracle, marque visiblement leur erreur. Mais quand il n'y a point de schisme, et que Terreur est en dispute, le miracle discerne.
Il en est de même des hérétiques. Les miracles îeurseroient inutiles; car l'Église, autorisée par les miracles qui ont préoccupé la croyance , nous dit qu'ils n'ont pas la vraie foi. Il n'y a pas de doute qu'ils ne l'ont pas, puisque les premiers miracles de l'Eglise excluent la foi des leurs, quand ils en auroient. Il y auroit ainsi miracles contre miracles, mais premiers et plus grands du côté de l'Eglise ; ainsi il faudroit toujours la croire contre les miracles.
Voyons par là ce qu'on doit conclure des miracles de Port-Royal.
Les Pharisiens disoient : Non est hic homo à Deo 9 qui sabbatum non custodit. (Joan. 9, 16.) Les autres disoient : Quomodô potest homo peccator hœc signa facere? Lequel est le plus clair ?
Dans la contestation présente, les uns disent: Cette maison n'est pas de Dieu ; car on n'y croit
pas que les cinq propositions sont dans Jansénius. Les antres : Cette maison est de Dieu; car il s'y fait de grands miracles. Lequel est le plus clair ?
Ainsi la même raison qui rend coupables les Juifs de n'avoir pas cru en Jésus-Christ, rend les jésuites coupables d'avoir continué de persécuter la maison de Port-Royal.
11 avoit été dit aux Juifs, aussi-bien qu'aux Chrétiens, qu'ils ne crussent pas toujours les prophètes. Mais néanmoins les Pharisiens et les scribes font grand état des miracles de Jésus- Christ, et essaient de montrer quils sont faux, ou faits par le diable : étant nécessités d'être convaincus, s'ils reconnoissoient qu'ils fussent de Dieu.
Nous ne sommes pas aujourd'hui dans la peine défaire ce discernement: il est pourtant bien facile à faire. Ceux qui ne nient ni Dieu , ni Jésus-Christ, ne font point de miracles qui ne soient sûrs. Mais nous n'avons point à faire ce discernement. Voici une relique sacrée. Voici une épine de la couronne du Sauveur du monde , en qui le prince de ce monde n'a point de puissance, qui fait des miracles par la propre puissance de ce sang répandu pour nous. Dieu choisit lui-même cette maison pour y faire éclater sa puissance.
Ce ne sont point des hommes qui font ces miracles par une vertu inconnue et douteuse, qui nous oblige à un difficile discernement. C'est
Pensées. a3
Dieu même; c'est l'instrument de la passion de son fils unique qui, étant en plusieurs lieux, a choisi celui-ci, et fait venir de tous côtés les hommes pour y recevoir ces soulagements miraculeux dans leurs langueurs.
La dureté des jésuites surpasse donc celle des Juifs, puisqu'ils ne refusoient de croire Jésus- Christ innocent que parce qu'ils doutoient si ses miracles étoient de Dieu. Au lieu que les jésuites ne pouvant douter que les miracles de Port-Royal ne soient de Dieu , ils ne laissent pas de douter encore de l'innocence de cette maison.
Mais, disent-ils, les miracles ne sont plus nécessaires, à cause qu'on en a déjà; et ainsi ils ne sont plus des preuves de la vérité de la doctrine. Oui. Mais quand on n'écoute plus la tradition; qu'on a surpris le peuple; et qu'ainsi, ayant exclu la vraie source de la vérité , qui est la tradition, et ayant prévenu le pape, qui en est le dépositaire, la vérité n'a plus de liberté de paroître : alors les hommes ne parlant plus de la vérité, la vérité doit parler elle-même aux hommes. C'est ce qui arriva au temps d'Arius.
Ceux qui suivent Jésus-Christ à cause de ses miracles honorent sa puissance dans tous les miracles qu'elle produit ; mais ceux qui , en faisant profession de le suivre pour ses miracles, ne le suivent en effet que parce qu'il les console et les rassasie des biens du monde: ils déshonorent ses miracles, quand ils sont contraires à leurs commodités.
C'est ce que font les jésuites. Ils relèvent les miracles: ils combattent ceux qui les convainquent. Juges injustes, ne faites pas des lois sur l'heure; jugez par celles qui sont établies par vous-mêmes : Vos qui conduis leges iniquas.
La manière dont l'Eglise a subsisté, est que la vérité a été sans contestation ; ou si elle a été contestée, il y a eu le pape, et sinon il y a eu l'Église.
Le miracle est un effet qui excède la force naturelle des moyens qu'on y emploie , et le nonmiracle est un effet qui n'excède pas la force qu'on y emploie. Ainsi ceux qui guérissent par l'invocation du diable ne font pas un miracle; car cela n'excède par la force naturelle du diable.
Les miracles prouvent le pouvoir que Dieu a sur les cœurs par celui qu'il exerce sur les corps.
Il importe aux rois, aux princes, d'être en estime de piété; et pour cela, il faut qu'ils se confessent à vous. (Des jésuites.)
Les jansénistes ressemblent aux hérétiques parla réformation des mœurs; mais vous leur ressemblez en mal.