PENSÉES DIVERSES SUR LA RELIGION
J je pyrrhonisme a servi à la religion ; car, après tout, les hommes, avant Jésus-Christ, ne savoient où ils en étoient , ni s'ils étoient grands ou petits. Et ceux qui ont dit l'un ou l'autre n'en savoient rien, et devinoient sans raison et par hasard : et même ils croyoient toujours , en excluant l'un ou l'autre. (* )
Qui blâmera les Chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur croyance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent au contraire , en l'exposant aux Gentils , que c'est une sottise , stultitiam , etc. ; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas? S'ils la prouvoient, ils ne tiendroient pas
(*) En lisant les premières pensées de cet article, on y trouve de l'obscurité , et on s'aperçoit que l'auteur ne leur a pas donné le développement dont elles étoient susceplibles. On y découvre aussi une teinte de la doctrine de Jansénius, dont les solitaires de Port- Royal faisoient publiquement profession. {Noie de l'Éditeur.)
parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens. Oui. Mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle , et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n'excuse pas ceux qui , sur l'exposition qu'ils en font, refusent de la croire.
Croyez-vous qu'il soit impossible que Dieu soit infini sans parties ? Oui. Je veux donc vous faire voir une chose infinie et indivisible : c'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie ; car il est en tous lieux, et tout entier dans chaque endroit. (160)
Que cet effet de nature qui vous sembloit impossible auparavant, vous fasse connoître qu'il peut y en avoir d'autres que vous ne connoissez pas encore. Ne tirez pas cette conséquence de votre apprentissage, qu'il ne vous reste rien à savoir; mais qu'il vous reste infiniment à savoir.
La conduite de Dieu , qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par sa grâce. Mais de vouloir la mettre dans le cœur et dans l'esprit par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur. Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez malheureux. Il ne faudroit les injurier qu'au cas que cela servît; mais cela leur nuit. (161)
Toute la foi consiste en Jésus-Christ et en
Adam; et toute la morale, en la concupiscence et en la grâce. (*)
Le cœur a ses raisons, que la raison ne connoît pas : on le sent en mille manières. Il aime l'être universel naturellement, et soi-même naturellement, selon qu'il s'y adonne ; et il se durcit contre l'un et l'autre, à son choix. Vous avez rejeté l'un et conservé l'autre : est-ce par raison ?
Le monde subsiste pour exercer miséricorde et jugement : non pas comme si les hommes y étoient sortant des mains de Dieu , mais comme des ennemis de Dieu, auxquels il donne , par sa grâce, assez de lumière pour revenir, s'ils veulent le chercher et le suivre: mais pour les punir, s'ils refusent de le chercher et de le suivre.
On a beau dire, il faut avouer que la religion chrétienne a quelque chose d'étonnant! C'est parce que vous y êtes né, dira -t- on; tant s'en faut ; je me roidis contre par cette raison-là même,
(*) L'auteur veut dire que toute la foi consiste à conjioître quels maux nous a causés le péché d'Adam, et quels biens nous a préparés Jésus-Christ; toute la morale , à éviter les maux que nous avons à craindre de la concupiscence , et à chercher les biens que nous ne pouvons attendre que de Sa grâce. ( Note de l'Éditeur. )
SECONDE PARTIE, ART. XVII. 35o,
de peur que cette prévention ne me suborne. Mais quoique j'y sois né, je ne laisse pas de le trouver ainsi.