DE PASCAL
(0 (je qui passe la géométrie nous surpasse, et néanmoins il est nécessaire d'en dire quelque chose , quoiqu'il soit impossible de le pratiquer.
S'il est impossible de le mettre en pratique , il est donc inutile d'en parler. V.
(2) On ne reconnoît en géométrie que les seules définitions de nom Et je ne parle que de celles-là.
Ce n'est là qu'une nomenclature ; ce n'est pas une définition; je veux designer un gros oiseau , d'un plumage noir ou gris , pesant , marchant gravement, qu'on mène paître en troupeau, qui porte un fanon de chair rouge au-dessous du bec , dont la pâte est privée d'éperon , qui pousse un cri perçant , et qui étale sa queue comme le paon étale la sienne , quoique celle du paon soit beaucoup plus longue et plus belle. Voilà cet oiseau de'fîni. C'est un dindon ; le "voilà nommé. Je ne vois pas qu'il y ait rien là de géométrique. V.
(3) D'où il paroît que les définitions sont très-libres
car il n'y a rien de plus permis que de donner à une chose qu'on a clairement désignée un nom tel qu'on voudra.
Les définitions ne sont point très-libres 5 il faut absolument définir per genus proprium et per dlfjèrentiam proximam. C'est le nom qui est libre. V.
(4) D'où il paroît que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit dans un ordre absolument accompli.
Les hommes ne sont point dans une impuissance insurmontable de définir ce qu'ils connoissent des objets de leurs pensées ; et c'est assez pour raisonner conséquemment. V.
(5) Elle (la géométrie) ne définit aucune de ces choses , espace, temps, mouvement, nombre, égalité, ni les
PEKSt£S. 30
semblables qui sont en grand nombre , parce que ces termes-là désignent si naturellement les choses qu'ils signifient , à ceux qui entendent la langue , que l'éclaircissement qu'on voudroit en faire , apporteroit plus d'obscurité que d'instruction.
Apollonius , assurément grand géomètre , vouloit qu'on de'finît tout cela. Un commençant a besoin qu'on lui dise : L'espace est la distance d'une chose à une autre; le mouvement est le transport d'un lieu à un autre; le nombre est l'unité' re'pe'te'e ; le temps est la mesure de la durée. Cet article me'riteroit d'être refondu par le génie de Pascal. V.
(6) Et c'est pourquoi , toutes les fois qu'une proposition est inconcevable, il faut en suspendre le jugement, et ne pas la niera cette marque ; mais en examiner le contraire ; et si on le trouve manifestement faux , on peut hardiment affirmer la première , tout incompréhensible qu'elle est. (*)
Il me semble qu'il est évident que les deux contraires peuvent être faux. Un bœuf vole au sud avec des ailes , un bœuf vole au nord sans ailes; vingt mille anges ont tue' hier vingt mille hommes, vingt miUe hommes ont tue' hier vingt mille anges ; ces propositions sont évidemment fausses. V.
(7) Et je m'y sens tellement disproportionné , que je crois pour moi la chose absolument impossible.
Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V.
(8) Or, il y a un art, et c'est celui que je donne , etc. ; le reste de l'alinéa et les deux suivants.
Mais ce n'est pas là l'art de persuader , c'est l'art d'argumenter. V.
(*) Comment une proposition est-elle inconcevable , tandis que la proposition contradictoire ( c'est le sens de Pascal , ou sa pensée n'en a aucun ) est manifestement fausse ? ou comment sait-on qu'une proposition est fausse y quaudon ne l'entend poiut ? Il est impossible de croire véritablement ce qu'on ne conçoit pas; ma's on peut ignorer les liaisons, les causes d'un fait observé ; on ne peut pas entendre parfaitement certaines conséquences d'une vérit» prouvée. ( JSote des Editeurs de Keltl. )
(9) Pour la première objection , je voudrois que la
chose fût véritable , et qu'elle fût si connue , que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la source de tous les défauts des raisonnements.
Locke , le Pascal des Anglois , n'avoit pu lire Pascal. Il vint après ce grand homme , et ces pense'es paroissent , pour la première fois plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant Locke , aidé de son seul grand sens, dit toujours : Définissez les termes. V.
(10) Il ne s'ensuit pas de là que les logiciens soient entrés Je serai, au contraire, bien disposé à les en exclure , etc.
Qui ? les ? C'est sans doute les règles de la ge'ome'trie dont il veut parler. V. (*)
(11) Pour découvrir tous les sophismes , les logiciens
ont inventé des noms barbares.... ; ils en ont marqué un nombre étrange d'autres , etc.
Qui? ils? apparemment les rhéteurs anciens de l'école. Mais cela est long et obscur. V. (**)
(12) Rien n'est plus commun que les bonnes choses. Pas si commun. V.
(i3) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il auroit pu faire.
Cela n'est pas vrai dans les sciences : il n'y a personne qui croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton. Cela n'est pas vrai en belles-lettres : quel est le fat qui ose croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Enéide ? V.
(14) Je voudrois les nommer basses, communes, familières ; ces noms-là leur conviennent mieux ; je hais les mots d'enflure.
(*) Dans l'édition des Pensées de Pascal, publiée en 1778 par Voltaire on lit : Il ne s'ensuit pas de la qu'ils aient entré ; mais au moyen de la rectification du texte , d'après le manuscrit , qui porte que les logiciens s il n'y a plus d'équivoque. ( L'Editeur. )
(**) Mon observation ci-dessus s'applique également au mot ils , répété ici deux fois dans l'édition de 1778, ( L'Éditeur. )
C'est la chose que vous haïssez ; car pour le mot , il vous en faut un qui exprime ce qui vous déplaît. V.
Voici un moyen de découvrir la vérité , qui me paroît avoir échappe' à tous les philosophes, il est tiré de la relation d'un voyage fait aux Moluques , en 1760 , par le capitaine Dryden.
« On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la « vérité ; voici en quoi el!e consiste : quand on veut savoir si un homme « a commis ou n'a pas commis une certaine action , et que des gens te qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de s'en « informer , n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, iis font lier « fortement les jambes de l'accusé entre des planches; ensuite on serre « entre ces planches un cerlainnombre de coins de bois , à forcedebras « et de coups de maillet. Pendant ce temps-là les rechercheurs intérêt rogent tranquillement le patient , font écrire ses réponses , ses cris , a les demi-mots que les tourments lui arrachent, et ils ne le laissent « en repos qu'après être parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois ce par la force de la douleur , et que le médecin , témoin de l'opération , « a déclaré que , si on continue , le patient mourra dans les tourments. « Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de a recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité , mais qu'il leur « reste un léger scrupule ; alors il ordonnent , qu'avant de punir « l'accusé , on recourra à la méthode infaillible des maillets et des a coins. A la vérité , ils remplissent de tourments horribles les derniers « moments de cet infortuné ; mais ces aveux , extorqués par la torture , « rassurent leur conscience , et au sortir de là , ils en dînent bien plus « tranquillement : quand ils voient que l'accusé a pu avoir des coince plices , ils ont grand soin de recourir à leur méthode favorite. Enfin , « il y a des crimes pour lesquels on l'ordonne par pure routine , et où « cette clause est de style.
« Ces rechercheurs , aussi stupides que féroces , ne se sont pas'encore « avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur méthode. Ils « forment une caste à part. On croit même , dans ces îles , qu'ils sont. a d'une race d'hommes particulière , etque les organes de la sensibilité « manquent absolument à cette espèce. Fn effet, il y a de* hommes fort « humains dans les mêmes îles. La première caste même est form :e « de gens très-pohs , très-doux et très-braves. Ceux-là passent leur vie a à danser; et portant de grands chapeau k de plumes, ils se croiroient <c déshonorés, s'ils dansoient avec un homme de la caste des recher- « cheurs ; mais ils trouvent très-bon que ces recherrheurs gardent le « privile'ge exclusif d'écraser , entre des planches , les janbes de toutes « les castes.
« On m'a assuré que , quelques personnes de la caste des lettres a s'étanl avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus et humains et plus sûrs de découvrir la vérité', les rechercheurs à
s maillets les ont fait taire , en les menaçant de les brûler à petit feu , «■ après leur avoir préalablement brisé les jambes ; car le crime de « n'être pas du même avis que les rechercheurs est un de ceux pour « lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur méthode.
« Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-ln, les « rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur « méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des « accusés obscurs , c'est afin de ne pas laisser rouiller cette vieille « arme , et. de (a tenir toujours prête pour effrayer leurs ennemis , ou h pour s'en venger.
« J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi abo- « minables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour les « conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des mœurs douces de « l'Europe , il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays , un mélange « d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si haut point, « que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en supposer « capable. » C.
( Voyage aux Moluques , tome II, page 232.)
(i5) Tout le paragraphe I de V article IV.
Cette éloquente tirade ne prouve autre chose , sinon que l'homme n'est pas Dieu. Il esta sa place comme le reste de la nature, imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou , pour mieux dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V.
(16) Que la terre lui paroisse comme un points au prix du vaste tour que cet aslre ( le soleil ) décrit.
La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic , de Keppler et de Galilée ?C. (*)
(17) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part.
Cette belle expression est de Timée de Locres (**) : Pascal étoif digne de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V.
(*) Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter l'intention de Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu qu'imiter le langage des auteurs sacrés , qui, sans prétendre rien décider sur ce point, parlent suivant l'opinion commune des hommes , pour être également entendus de tous.
( Note de l'Éditeur. )
(**) De Mercure Trismégiste. {L'Éditeur.)
(18) Car enfin , qu'est-ce que l'homme clans ïa nature?
L'homme est foible , on en convient ; ses sentiments sont trompeurs , ses vues sont courtes et fausses. Si sa volonté captive n'a pas de guide plus sûr, elle égarera tous ses pas. Une preuve naturelle qu'elle en est re'duite là , c'est qu'elle s'égare en effet; mais ce guide , quoique incertain, vaut mieux qu'un instinct aveugle. Une raison imparfaite est beaucoup au-dessus d'une absence de raison. La raison de'bile de l'homme et ses sentiments illusoires le sauvent encore néanmoins d'une infinité' d'erreurs. L'homme entier seroit abruti s'il n'avoit pas ce secours. Il est vrai qu'il est imparfait , mais c'est une ne'cessite'. La perfection infinie ne souffre point de partage ; Dieu ne seroit point parfait si quelque autre pouvoit l'être. Vauvenargues. (*)
(19) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble que ce qui le tue.
Que veut dire ce mot, noble? Il est bien vrai que ma pense'e est autre chose , par exemple , que le globe du soleil : mais est-il bien prouvé qu'un animal , parce qu'il a quelques pensées , est plus noble que le soleil, qui anime èout ce que nous connoissons de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre , quand il a coûté plus de peine à l'ouvrier , et qu'il est d'un usage plus utile ; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil que de pétrir un petit animal , haut d'environ cinq pieds, qui raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde , ou de cet animal , ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en quoi quelques idées reçues dans un cerveau sontelles préférables à l'univers matériel? V.
(20) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer l'homme , et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir.
Hélas ! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu davantage. V.
(21) Les autres disent : cherchez le bonheur en vous divertissant, et cela n'est pas vrai.
En vous divertissant vous aurez du plaisir ; et cela est très-vrai.
(*) Cette Réflexion , extraite du Traité sur le libre arbitre , a beaucoup de rapport avec la note de Voltaire (n° i5).
( L'Éditeur. )
Nous avons des maladies; Pieu a mis la petite-vérole et les vapeurs au monde. Hélas encore ! hélas , Pascal ! on voit bien que vous êtes malade. V.
(22) Tout le paragraphe I de V article V.
On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer les effets que produit l'amour de la gloire. 11 est impossible à quelqu'un qui vit dans une société nombreuse et policée , de ne pas voir combien , dans la dépendance où il est sans cesse des autres hommes , il lui est avantageux d'être l'objet de leur enthousiasme. « Mais on s'occupe « plus de ce que la postérité dira de nous , que de ce qu'en disent nos « contemporains. JMais on sacrifie sa vie entière à une gloire dont on « ne jouira jamais , mais on court à une mort certaine. » Tel est l'effet du désir si naturel d'être estimés des autres hommes , lorsque ce désir est porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour physique , qui n'est que le désir de jouir : laissez l'enthousiasme en faire une passion , alors on poignarde sa maîtresse , on meurt pour elle. Le .hasard peut amener des circonstances où un amant aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme qu'il adore.
3\e pourroit-on ras dire que l'enthousiasme consiste à se présenter vivement , à la fois , toutes les jouissances que notre passion peut répandre sur un long espace de temps ? alors on jouit comme si on les réunissoit toutes ; on craint, comme si un instant pouvoit nous faire «'prouver, à la fois , toutes les douleurs d'une longue vie : et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de nos organes , qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles.
(Jet é'at d'espérances enivrantes est en lui même un plaisir, et un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous les raisonnements qu'on faif sur les passions , si on se bornoit à ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions , sont accompagnés de sensations physiques , agréables ou pénibles, délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces sensa'ions à la région de la poitrine; et il paroîtque le diaphragme (*) en est l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont
(*) Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions , ou sent vers la poitrine des convulsions , des défaillances , des agonies, qui ont quelquefois causé la mort ; et c'est ce qui fait que presque toute l'antiquité imagina une âme dans la poitriue. Les médecins placèrent les passions dans Se foie. Les romanciers ont mis l'amour dans le coeur. V.
cette partie du corps est susceptible, dans les hommes passionnes, sufiiroit peut-être pour expliquer ce que les passions offrent , en apparence , de plus inexplicable C.
(^3) Tout le paragraphe III de V article V.
Oui , vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau des jésuites , le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme, le réformateur des Chre'tiens. V.
(24) La chose la plus importante à la vie , c'est le choix d'un métier; le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, les soldats, les couvreurs.
Qui peut donc déterminer les soldats, les maçons, et tous les ouvriers mécaniques, sinon ce qu'on appelle hasard et la coutume? Il n'y a que les arts de génie auxquels on se détermine de soi-même. Mais pour les métiers que tout le monde peut faire, il est très-naturel et très-raisonnable que la coutume en dispose. V.
("25) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont nos moyens : le seul avenir est notre objet.
Il est faux que nous ne pensions point au présent 5 nous y pensons en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la vie : nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme, est cette espérance qui adoucit nos chagrins , et qui nous peint des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si les hommes éloient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que du présent, on ne semeroit point , on ne Mtiroit point , on ne plante roi t. point, on ne pourvoiroit à rien , on manqueroit de tout au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là? La nature a établi que chaque homme jouiroitdu présent, en se nourrissant , en faisant des enfants , en écoutant des sons agréables , en occupant sa faculté de penser et de sentir , et qu'en sortant de ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au lendemain , sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent j faudra-t-il leur ressembler? V.
On connoît ce vers de M. de V. :
Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie. Et celui-ci de Manilius :
Victuri semper agimus , nec vivimus unquam.
isroTFS. 473
(26) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.
Il n'est point ridicule que les lois de la France et «le l'Espagne diffèrent 5 mais il est très-impertinent que ce qui est juste à Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que, dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on gagne dans une autre chambre. V.
(27) Se peut— il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me luer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a querelle contre le mien , quoique je n'en aie aucune avec lui?
Plaisant n'est pas le mot propre ; il falloit démence exécrable. V-
(28) Le plus sage des législateurs disoit que , pour le bien des hommes, il faut souvent les piper.
On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces Pense'es e'parses , d'être un athe'e , ennemi de toute morale ; mais je prie les auteurs de cette objection , de considérer que ces Pensées sont de Pasral , et non pas de moi ; qu'il les a écrites en toutes lettres ; que si elles sont d'un athée , c'est Pascal qui étoit athée , et non pas moi j qu'enfin, puisque Pascal est mort , ce seroit peine perdue que de le calomnier. t
Il e>t beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre Pascal la défense de l'existence de Dieu (*) ; mais que diront ceux à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir raison contre un mort? C.
(29) Combien un avocat , bien payé par avance , trouvet-il plus juste la cause qu'il plaide !
Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V.
(*) C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec juste raison , qu'un homme tel que Pascal ait pu dire : « Nous sommes inca- « pablcs de connoitre si Dieu est. » Ce ne peut être qu'une inadvertance dans ce grand homme. ( ' )
(») Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nons l'avons dit, n'écrivoit ses pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient saisi l'idée du dialogue contenu daus cet article III de la seconde partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions quo lautcur y met en avant. ( Note de l'Editeur. )
(3o) Tout le paragraphe XIX de V article VI.
Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul principe inné; cependant il paroît cerlain que les enfanls ont un instinct , celui de l'émulation , celui de la pitié, celui de mettre dès qu'ils le peuvent , les mains devant leur visage quand il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'il? sautent. V.
J'ai bien peur que cette nature ne soit elle même qu'une première coutume , comme la coutume est une seconde nature. Dernière phrase du même paragraphe.
Leshommes s'entretiennent volontiers de la force de la coutume, de9 effetsde la nature ou de l'opinion ; peu en parlent exactement Les dispositions fondamentales et originelles de chaque être for ment ce qu'on appelle sa nature. Une longue habitude peut modifier ces dispositions primitives ; et telle est quelquefois sa force qu'elle leur en substitue de nouvelles plus constantes, quoique absolument oppose'es : t\e sorte qu'elle agit ensuite comme cause première , et fait le fondement d'un nouvel être ; d'ouest venue cette conclusion très-littérale , qu'elle étoit une seconde nature ; et cette autre pen-ée plus hardie de Pascal : que ce que nous prenons pour la nature n'est souvent qu'une première coutume ; deux maximes très-véritables. Toutefois , avant qu'il y eût une première coutume , notre âme existoit et avoitses inclinations qui fondoient sa nature; et ceux qui réduisent tout à l'opinion et à l'habitude, ne comprennent pas ce qu'ils disent : toute coutume suppose antérieurement une nature , toute erreur une vérité. 11 est vrai qu'il est difficile de distinguer les principes de cette première nature de ceux de l'éducation ; ces principes sont en si grand nombre et si compliqués que l'esprit se perd à les suivre, et il n'est pas moins malaisé de démêler ce que l'éducation a épuré ou gâté dans le naturel. On peut remarquer seulement que ce qui nous reste de notre première nature est plus véhément et plus fort que ce qu'on acquiert par étude , par coutume et par réflexion ; parce que l'effet de l'art est d'atfbiblir , lors même qu'il polit et qu'il corrige (*) : de sorte que nos qualités acquises
(*) Le marquis de Vauvenargues semble, dans cette pensée, approcher plus de la vérité que Pascal. C'étoit un génie peut-être aussi rare que Pascal même ; aimant comme lui la vérité, la cherchant avec autant de bonne foi , aussi éloquent que lui , mais d'une éloquence aussi insinuante que celle de Pascal étoit ardente et impérieuse. Je crois que les Pensées de ce jeune militaire philosophe seroient aussi utiles à un homme du monde fait pour la société, que celles du héros de Port-Royal peuvent l'être à un solitaire qui ne cherche que de nouvelles raisons de haïr et de mépriser le genre humain. La
sont en même temps plus parfaites et plus défectueuses que nos qualité^ naturelles ; et cette foiblesse de l'art ne procède pas seulement de la re'sistance trop forte que fait la nature ; mais aussi de la propre imperfection de ses principes , ou insuffisants ou mêlés d'erreur. Sur quoi cependant je remarque qu'à l'e'gard des lettres , l'art est supérieur au ge'nie de beaucoup d'artistes qui, ne pouvant atteindre la hauteur des règles et les mettre toutes en œuvre, ni rester dans leur caractère qu'ils trouvent trop bas , ni arriver au beau naturel , demeurent dans un milieu insupportable , qui est l'enflure et l'affectation , et ne suivent ni l'art ni la nature. La longue habitude leur rend propre ce caractère forcé; et à mesure qu'ils s'éloignent davantage de leur naturel, ils croient élever la nature : don incomparable qui n'appartient qu'à ceux que la nature même inspire avec le plus de force. Mais telle est l'erreur qui les flatte ; et malheureusement rien n'est plus ordinaire que de voiries hommes se former , par étude et par coutume , un instinct particulier, et s'éloigner ainsi, autant qu'ils peuvent , des lois générales et originelles de leur être ; comme si la nature n'avoit pas mis entre eux assez de différences , sans y en ajouter par l'opinion. De là vient que leurs jugements se rencontrent si rarement. Les uns disent : Cela est dans la nature ou hors la nature , et les autres tout au contraire. Il y en a qui rejettent, en fait de style, les transitions soudaines des Orientaux, et les sublimes hardiesses de Bossuet ; l'enthousiasme même de la poésie ne les émeut pas , ni sa force et son harmonie , qui charment avec tant de puissance ceux qui ont de l'oreille et du goût. Ils regardent ces dons de la nature, si peu ordinaires, comme des inventions forcées et des jeux de l'imagination , tandis que d'autres admirent
philosophie de Pascal est fière et rude , celle de notre jeune officier douce et persuasive, et toutes deux également soumises à l'Etre suprême.
Je ne m'étonne point que Pascal , entouré de rigoristes , aigri par des persécutions continuelles, ait laissé couler dans ses Pensées le fiel dont ses amis étoient dévorés : mais qu'un jeune capitaine au régiment du Roi ait pu dans les tumultes orageux de la guerre de 1741 > ne voyant, n'entendant que ses camarades livrés aux devoirs pénibles de leur état , ou aux emportements de leur âge, se former une raison si supérieure, un goût si fin et si juste, tant de recueillement au milieu de tant de dissipations , me cause une grande surprise. Il a eu une triste ressemblance avec Pascal ; affligé comme lui de maux incurables , il s'est consolé par l'étude : la différence est que l'étude a rendu ses mœurs encore plus douces , au lieu qu'elle augmenta l'humeur triste de Pascal.
Note prise dans l'édition de 1806 , des OEuvres complètes de fauvenargues , ou elle est insérée comme inédite , et écrite de la main de Voltaire.
( L'Éditeur. )
l'emphase comme le caractère et le modèle d'un beau naturel. Tarmi ces variétés inexplicables de la nature ou de l'opinion , je crois que la cou I urne dominante peut servir de guide à ceux qui se mêlent d'écrire : parce qu'elle vient de la nature dominante des esprits, ou qu'elle la plie à ses icgles, et forme le goût et les mœurs; de sorte qu'il est dangereux de s'en écarter , lors même qu'elle nous paroît manifestement vicieuse. Il n'appartient qu'aux hommes extraordinaires de ramener les autres au vrai , et de les assujettir à leur ge'nie particulier; mais ceux qui concluroientde là que tout est opinion , et qu'il n'y a ni nature ni coutume plus parfaite l'une que l'autre par son propre fonds, seroient les plus inconséquents de tous les hommes.
Vauvenargues.
(3i) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui
Tous ceux qui ont attaque' la certitude des connoissances humaines ont commis la même faute. Ils ontfort bien établi que nous ne pouvons parvenir , ni dans les sciences physiques , ni dans les sciences morales , à cette certitude rigoureuse des propositions de la géométrie, et cela n'e'toit pas difficile ; mais ils ont voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour asseoir son opinion sur ces objets , et ils se sont trompés en cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une trèsgrande probabilité dans plusieurs cas ; et dans un grand nombre , d'évaluer le degré de cette probabilité. C.
Être heureux comme un roi , dit le peuple hébété. V.
(32) Tout le paragraphe XXI de V article VI.
Ce n'étoit pas la couleur blanche qu'il falloit apporter en preuve. Le blanc , qui est un assemblage de tous les rayons , paroît éclatant à tout le monde , éblouit un peu à la longue , fait à tous les yeux le même effet ; mais on pourroit dire que peut-être les autres couleurs ne sont pas aperçues de tous les yeux de la même manière. V.
Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses les plus semblables ; il n'y a jamais eu peut-être deux œufs de poule absolument les mêmes, mais qu'importe ? Leibnitz devoit-il faire un principe philosophique de cette observation triviale ? Y. (*)
(33) C'est ce qui a donné lieu à ces titres , aussi fastueux
(*) La première de ces deux notes est de 1728 , et la seconde de 1778.
( L'Éditeur. )
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en effet, quoique non (*) en apparence , que cet autre qui crève les yeux, de ornai scibili.
Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment : il signifie tout le contraire. "V •
(34) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au repos
Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter des sciences spe'culatives. En effet, un bon artiste en haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que Platon. V.
(35) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine.
Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces pense'es jete'es au hasard e'toient des matériaux informes qui ne furent jamais mis en œuvre. V.
(36) Tout le paragraphe XXV de V article VI.
Cette pensée paroît un sophisme , et la fausseté consiste dans ce mot ^ignorance , qu'on prend en deux sens différents. Celui qui ne sait ni lire , ni écrire , est un ignorant ; mais un mathématicien , pour ignorer Jes principes cachés de la nature, n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il commença à apprendre à lire. Newton nesavoit pas pourquoi l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu , et qui sait le latin, est savant, par comparaison avec celui qui ne sait que le franeois. V.
Le peuple et les habiles composent, pour l'ordinaire, le train du monde ; les autres le méprisent et en sont méprisés. Dernière phrase du même paragraphe.
Maxime admirable de Pascal , mais qu'il faut bien entendre. Qui croiroit que Pascal a voulu dire que les habiles doivent vivre dans l'inapplication et la mollesse , elc, condamneroit toute la vie de Pascal par sa propre maxime ; car personne n'a moins vécu comme le peuple que Pascal à ces égards : donc le \rai sens de Pascal, c'est que tout homme qui cherche à se distinguer par des apparences singulière?.
(*) Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu de ce non, le mot modeste écrit de la maio de d'Alembert. T'indique cette correction qui me semble heureuse, H .
qui ne rejette pas les maximes vulgaires, parce qu'elles sont mauvaises, mais pai'ce qu'elles sont vulgaires ; qui s'attache à des sciences stériles, purement curieuses et de nul usage dans le monde ; qui est pourtant gonflé de cette fausse science,' et ne peut arriver à la véritable 5 un tel homme, comme il dit plus haut, trouble le monde , et juge plus mal que les autres. En deux mots , voici sa pensée expliquée d'une autre manière : Ceuxquin'ont qu'un esprit médiocre ne pénètrent pas jusqu'au bien ou jusqu'à la nécessité qui autorise certains usages , et s'érigent mal à propos en réformateurs de leur siècle : les habiles mettent à profit la coutume bonne ou mauvaise, abandonnent leur extérieur aux légèretés de la mode , et savent se proportionner au besoin de tous les esprits. Vauvenàrgues.
(37) Si l'homme commencent par s'étudier lui-même, etc.; tout V alinéa.
Il ne faudroit point détourner l'homme de chercher ce qui lui est utile , par cette considération qu'il ne peut tout connoître.
Non possis oculo quantum contendere Ljnceus 3 Non tamen ideireb contemnas lippus inungi.
(Hor. L. r , Ep. 1.)
Nous connoissons beaucoup de vérités : nous avons trouvé beaucoup d'inventions utiles : consolons-nous de ne pas savoir les rapports qui peuvent être entre une araignée et l'anneau de Saturne, et continuons d'examiner ce qui est à notre portée. V.
(33) C'est cette composition d'esprit et de corps qui a fait que presque tous les philosophes ont confondu les idées des choses , et attribué aux corps ce qui n'appartient qu'aux esprits, et aux esprits ce qui ne peut convenir qu'aux corps.
Si nous savions ce que c'est qu'esprit, nous pourrions nous plaindre de ce que les philosophes lui ont attribué ce qui ne lui a ppartient pas; mais nous ne connoissons ni l'espri* ni le corps. ]Nous n'avons aucune idée de l'un, et nous n'avons que des idées ! rès-im parfaites de l'autre : donc nous ne pouvons savoir quelles sont leurs limites. V.
(39) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de durée.
Pour dire Vâme est jetée , il faudroit être sûr qu'elle est substance , et non qualité. C'est ce que presque personne n'a recherché , et c'est par où il faudroit commencer, en métaphysique , en morale, etc. V.
(40) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. • tout l'alinéa.
Ce mot, ne voir que nous, ne forme aucun sens Qu'est-ce qu'un homme qui n'agiroit point , et qui est suppose' se contempler? Nonseulement je dis que cet homme seioit un imbe'cille, inutile à la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet homme que contempleroit-il ? Son corps, ses pieds, ses mains, ses cinq sens? ou il seroit un idiot, ou hien il feroit usage de tout cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne peut contempler cette faculté' qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera à rien, ou bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du dehors. Le voilà donc nécessairement occupé , ou de ses sens , ou de ses idées ; le voilà donc hors de soi , ou imbe'cille. Encore une fois , il est impossible à la nature humaine de rester dans cet engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé , et n'exister pas , c'est la même chose pour l'homme ; toute la différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses , dangereuses ou utiles. Job a bien dit: « L'homme est né pour le travail, «comme l'oiseau pour voler;» mais l'oiseau, en volant, peut être pris au trébuche t. V.
Ceux qui considèrent sans beaucoup de réflexion les agitations et les misères delà vie humaine , en accusent notre activité trop empressée, et ne cessent de rappeler les hommes au repos et à jouir d'eux-mêmes. Ils ignorent que la jouissance est le fru.t et la récompense du travail ; qu'elle est elle-même une action ; qu'on ne sauroit jouir qu'autant que l'on agit; et que notre âme enfin ne se possède vériîablement que lorsqu'elle s'exerce tout entière. Ces faux philosophas s'empressent à détourner l'homme de sa tin et à justifier l'oisiveté; mais la nature vient à notre secours dans ce danger. L'oisiveté nous Lisse plus promptement que le travail, et nous rend à l'action , détrompés du néant de ses promesses ; c'est ce qui n'est pas échappé aux modérateurs de systèmes, qui se piquent de balancer les opinions des philosophes, et de prendre un juste milieu. Ceux-ci nous permettent d'agir, sous condition néanmoins de régler notre activité et de déterminer selon leurs vues la mesure et le clioix de nos occupations; en quoi ils sont peut-être plus inconséquents que les premiers, car ils veulent nous faire trouver notre bonheur dans la sujétion de notre esprit ; effet purement surnaturel , et qui n'ap] artientqu'à la religion , non à la raison. Mais il est des erreurs que la prudence ne veut pas qu'on approfondisse. Vauvenarg; es.
(40 Qu'on choisisse telle condition qu'on voudra si
48o NOTKS.
celui qu'on aura mis en cet état est sans occupation et sans divertissement... , cette félicité languissante ne le soutiendra pas.
Comment peut-on assembler tous les biens et touîes les satisfactions autour d'un homme, et le laisser eu même temps sans occupation et sansdivertissement? n'est-ce pas là une contradiction bien sensible? V.
(42) Un roi qui se voit est un homme plein de misères , et qui les ressent comme un autre.
Toujours le m'me sophisme. Un roi qui se recueille pour penser est alors très-occupé 5 mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur soi , en disant à soi-même : je règne, et rien de plus, il seroit un idiot. V-
(43) Les hommes ont un instinct secret, etc. j et le reste de V alinéa.
Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu , et il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment de notre mis< re. Je ne sais pas ce que nos premiers pères faisoient dans le pava dis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit pensé qu'à soi , l'existence du genre humain étoit bien hasardée. TN'est - il pas absurde de penser qu'ils avoient des seus parfaits, c'est-à-dire des instruments d'aclion parfaits, uniquement pour la contemplation? et n'e4-il pas plaisant que des têtes pensantes puissent imaginer que la papesse est un titre de grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.
(44) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus , etc.
L'exemple de Cynéas est bon dans les satires de Despréaux, mais non dans un livre philosophique Un roi sage peut être heureux chez lui \ et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour un fou , cela ne conclut rien pour le reste des hommes. V.
(4-5) L'homme est si malheureux , qu'il s'ennuieroit , même sans aucune cause étrangère d'ennui , par le propre état de sa condition naturelle.
Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en ce point, et que nous avons tant d'obligations à l'auteur de la nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction , afin de nous forcer par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V.
(46) D'où vient que cet homme qui a perdu depuis peu son fils unique n'y pense plus maintenant ? Si l'on
NOTES. 48l
peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là.
Cet homme fait à merveille : la dissipation est un remède plus sûr contre la douleur que le quinquina contre la fîè\re. "Ne blâmons point en cela la nature, qui est toujours prête à nous secourir. Louis >iv alloit à la chasse le jour qu'il avoit perdu quelqu'un de ses enfants ; et il faisoit fort sagement. V.
(47) Le paragraphe V de V article VIL
La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V.
(48) Le paragraphe V I de l 'article VU .
Cette comparaison assure'ment n'est pas juste. Des malheureux enchaînés , qu'on égorge l'un après l'autre , sont malheureux nonseulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort naturel d'un homme n'est , ni d'être enchaîné , ni d'être égorgé ; mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes ; pour croître, pour vivre un certain temps , pour produire leurs semblables , et pour mourir. On peut , dans une satire , montrer l'homme , tant qu'on voudra , du mauvais côté ; mais , pour peu qu'on se serve de sa raison , on avouera que , de tous les animaux , l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le plus long-temps ; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est qu'une fable. Au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du malheur et de la brièveté de la vie , nous devons nous étonner et nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la témérité à prélendre que , par notre nature , nous devons être mieux que nous ne sommes. V.
(49) Nous allons voir que toutes les opinions du peuple sont très-saines.
Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont fondés sur des raisons , mais non pas que le peuple ait raison de les avoir adoptés. C.
(50) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres si on veut récompenser le mérite j car tous diroient qu'ils méritent.
Cela mérite explication. Guerre civile si le prince de Conti dit : J'ai autant de mérite que le grand Coudé ; si Retz dit : Je vaux mieux
Pensées. 3i
que Mazarin; si Beaufort dit : Je l'emporte sur ïurenne , et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place. Mais quand Louis xiv arrive , et dit : Je ne récompenserai que le mérite ; alors plus de guerre civile. V.
(5i) Le paragraphe V de V article T^III.
Cet article a besoin encore plus d'explication, et semble n'en pas mériter. V.
(52) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un;.... c'est à moi à céder.
]\on. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en aura quatre. V.
(53) La puissance des rois est fondée sur la raison , etc. ; tout l'alinéa.
Trop mal énoncé. V.
(54) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges , leurs hermines , dont ils s'emmaillottent en chats fourrés , etc.
Les sénateurs romains avoient le laticlave. V.
(55) Si les médecins n'avoient des soutanes et des mules,
et que les docteurs n'eussent des bonnets carrés , jamais
ilsn'auroientdupé le monde , etc.
Cependant les médecins n'ont cessé d'être ridicules , n'ont acquis une vraie considération que depuis qu'ils ont quitté ces livrées de la pédanterie ; les docteurs ne sont reçus dans le monde, parmi les honnêtes gens , que quand ils sont sans bonnet carré et sans arguments : il y a même des pays où la magistrature se fait respecter sans pompe. Il y a des rois chrétiens très-bien obéis , qui négligent la cérémonie du sacre et du couronnement. A mesure que les hommes acquièrent plus de lumières, l'appareil devient plus inutile; ce n'est guère que pour le bas peuple qu'il est encore quelquefois nécessaire ; ad populum phaleras. V.
(56) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte.
Aujourd'hui c'est tout le contraire , on se moqueroit d'un médecin qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en soutane. Les officiers de guerre , au contraire , vont partout avec leurs uniformes et leurs épaulettes. V.
(57) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes , et prouvent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.
Pascal étoit mal informe. Il y avoit de son temps , et il y a encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que la maison d'Autriche 5 ils sont respectés , ils sont dans les charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance , comme les nobles y sont à Venise. Il faut même , à Bâle , renoncer à sa noblesse pour entrer dans le se'nat. V.
(58) Les effets sont comme sensibles, etc. , et le reste de V alinéa.
Mal énoncé. V.
(5c^ Le paragraphe XII de ï 'article, VIII.
Mal e'nonce'. V.
(60) Le paragraphe XIII de V article VI IL Mal e'nonce'. V.
(61) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval bien enharnaché à l'égard d'un autre.
Bas et indigne de Pascal. V
(62) Le peuple a des opinions très-saines , par exemple, d'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie , etc.
Il semble que l'on ait propose' au peuple de jouer à la boule ou de faire des vers. TNon : mais ceux qui ont des organes grossiers cherchent des plaisirs où rame n'enlre pour rien ; et ceux qui onl un sent ment j lus délicat veulent des plaisirs j.lus fins: il faut que tout le m n evive V.
(63) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau ; mais où trouverons-nous ce point dans la morale?
Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations : Ne laites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous lit. V.
(64) Le paragraphe VI de V article IX.
Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince : il e t té juste de ne point boire avec cet Iiomnie , mais il étoit un peu dur de le pendre : cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V-