‹ Lettres provinciales et Pensées (volume 2)Chapitre 155 sur 159 · IV O T E S. 5 I I · texte numérisé non relu

IV O T E S. 5 I I

tomber dans le faux. On a impute raille fausses influences à la lune , avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le flux de la mer. Le premier homme qui a e'te' malade a cru sans peine le premier charlatan. Personne n'a vu de loups garoux ni de sorciers , et beaucoup y ont cru 5 personne n'a vu de transmutation de métaux , et plusieurs ont été ruinés par la créance de la pierre philosophale. Les Romains , les Grecs , les païens , ne croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que parce qu'ils en avoient vu de véritables? V.

(i5g) Il est dit : Croyez à l'Église ; mais il n'est pas dit : Croyez auxmiracles; à cause que le dernier est naturel , et non pas le premier. L'un avoit besoin de précepte , non pas l'autre.

Voici , je pense , une contradiction. D'un côté , les miracles en certaines occasions ne doivent servir de rien ; et de l'autre , on doit croire nécessairement aux miracles 5 c'est une preuve si convaincant e , qu'il n'a pas même fallu recommander cette preuve. C'est assurément dire le pour et le contre , et d'une manière bien dangereuse. V.

(160) C'est un point se mouvant partout d'une vitesse infinie; car il est en tous lieux, et tout entier dans chaque endroit.

Il y a là quatre faussetés palpables : i°. Qu'un point mathématique existe seul. 20. Qu'il se meuve à droite et à gauche en même temps. 3°. Qu'il se meuve d'une vitesse infinie ; car il n'y a vitesse si grande qui ne puisse être augmentée.

4°. Qu'il soit tout entier partout. V.

(161) Commencez par plaindre les incre'dules; ils sont assez malheureux. Il ne faudroit les injurier qu'au cas que cela servît; mais cela leur nuit.

Et vous les avez injuriés sans cesse ; vous les avez traités comme des jésuites ! Et en leur disant tant d'injures , vous convenez que les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion ; que , s'ils la prouvoient, ils ne tiendroiei t point parole; que leur religion est une sottise ; que, si elle est vraie , c'est parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités ! V .

(162) C'est une chose horrible de sentir continuellement s'écouler tout ce qu'on possède, et qu'on puisse s'y attacher

sans avoir envie de chercher s'il n'y a point quelque chose de j)ermanent.

Durum sed leviusjit patientid Quidquid conigere est nef as.

Horat. L. i , od. i\. V.

(i63) Les sages , parmi les païens , qui ont dit qu'il n'y a qu'un Dieu , ont été persécutés , les Juifs hais , les Chrétiens encore plus.

Ils ont été quelquefois persécutés, de même que le seroit aujourd'hui un homme qui viendroit enseigner l'adoration d'un Dieu , indépendante du culte reçu. Socrate n'a pas été condamné pour avoir dit d n'y a qu'un Dieu, mais pour s'être éle\é contre le culte extérieur du pays, et pour s'être f«iit des ennemis puissants fort mal à propos. A l'égard des Juifs , ils étoient haïs, non parce qu'ils ne croyoient qu'un Dieu , mais parce qu'ils haïssoient ridiculement les autres nations ; parce que c'étoient des barbares qui massacroient sans pitié leurs ennemis vaincus ; parce que ce vil peuple , superstitieux , ignorant , privé des arts, privé du commerce, mépiisoit les peuples les plus policés. Quant aux chrétiens, ils étoient haïs des païens parce qu'ils tendoient à abattre la religion de l'empire , dont ils vinrent enfin à bout, comme les protestants se sont rendus les maîtres dans les mêmes pays où ils furent long-temps haïs , persécutés et massacrés. V.

(164) Je ne vois pas qu'il y ait plus de difficulté de croire la résurrection des corps et l'enfantement de la Vierge que la création. Est-il plus difficile de reproduire un homme que de le produire?

On peut trouver, par le seul raisonnement, des preuves de la création • car , en voyant que la matière n'existe pas par elle-même, et n'a pas le mouvement par elle-même , etc. , on parvient à connoître qu'elle doit être nécessairement créée. Mais on ne parvient point , par le raisonnement, à voir qu'un corps toujours changeant doit être ressuscité un jour, tel qu'il étoit dans le temps même qu'il changeoit. Le raisonnement ne conduit point non plus à voir qu'un homme doit naître sans germe. La création est donc un objet de la raison ; mais les deux autres miracles sont un objet de la foi. V.

(i65) Les défauts de Montaigne sont grands. Il est plein de mots sales et déshonnêtes. Cela ne vaut rien. Ses sentiments sur l'homicide volontaire et sur la mort sont horribles.

Montaigne parle en philosophe , non en chrétien : il dit le pour et le contre de l'homicide volontaire. Philosophiquement parlant, quel mal fait à la société' un homme qui la quitte quand il ne peut plus la servir ? Un vieillard a la pierre et souffre des douleurs insupportables $ on lui dit : Si vous ne vous faites tailler, vous allez mourir j si l'on vous taille , vous pourrez encore radoter, haver et traîner pendant un an , à charge à vous-même et aux vôtres. Je suppose que le bon homme prenne alors le parti de n'être plus à charge à personne : voilà à peu près le cas que Montaigne expose. V.

(166) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison.

Ne voyez-vous pas , 6 Pascal ! que vous êtes un homme de parti , qui cherchez à faire des recrues ? V.

(167) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a pas grand'chose à perdre : mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse î

Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis , en disoient autant : le muphti , le grand-lama , en disent autant. Il faut donc examiner les pièces du procès. V,

(168) Combien les lunettes — On attaquoit franchement l'Écriture sainte sur le grand nombre des étoiles , en disant : Il n'y en a que 1022 ; nous le savons.

Il est certain que la Sainte-Ecriture , en matière de physique , s'est toujours proportionnée aux idées reçues , ainsi elle suppose que la terre est immobile , que le soleil marche , etc. , etc. Ce n'est point du tout par un raffinement d'astronomie qu'elle dit que les étoiles sont innombrables , mais pour s'abaisser aux idées vulgaires. En effet , quoique nos yeux ne découvrent qu'environ mille vingt-deux étoiles , et encore avec bien delà peine 5 cependant quand on regarde le ciel fixement , la vue est éblouie et égarée; on croit alors en voir une infinité. L'Ecriture parle donc selon ce préjugé vulgaire, car elle ne nous a pas été donnée pour faire de nous des physiciens $ et il y a grande apparence que Dieu ne révéla ni à HabaCuc, nia Michée, ni à Baruch qu'un jour un Anglais nommé Flamsteed mettroit dans son catalogue prés de trois mille étoiles aperçues avec le télescope. Voyez , je vous prie , quelle conséquence on tireroit du sentiment de Pascal. Si les auteurs de la Bible ont parlé du grand nombre des étoiles en connoissance de cause ils étoientdonc inspirés sur la physique. Et comment de si grands phy-

Pens^ks. 33

5i4 A OT^S,

siciens ont-ils pu dire que la lune s'est arrêtée à midi sur Aïalon , et le soleil sur Gabaon dans la Palestine ; qu'il faut que le blé pour-ïsse pour germer et produire, et cent autres choses semblable?? Concluons donc que ce n'est pas la physique, mais la morale qu'il faut chercher dans la Bible j qu'elle doit faire des chrétiens, et non des philosophes. V-

(169) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaiement que quand on le fait par un faux principe de conscience.

Les crimes , regardés comme tels , font beaucoup moins de mal â l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet sans remords , parce que l'habitude , ou une fausse conscience , nous les fait regarder comme indifférentes , ou même comme vertueuses.

10. Combien , depuis Constantin , n'y a-t-il pas eu de princes qui ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels, ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente!

Combien n'onl-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent tous les hommes , et dont chaque homme semble avoir le droit de décider pour luimême!

Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quironqne n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur croyance , et forcé des pères de choisir entre le parjure, et l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une existence précaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince qui les ordonne , qui en permet l'exécution , ou qui tarde de les détruire !

2°. En ordonnant la guerre , qui n'est pas nécessaire pour la sûreté de son peuple ...un prince se rend responsable de tous les maux qu'elle entraîne, et ilest coupable d'autant de meurtres que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres inutiles sont regardées comme justes , et entreprises sans remords , sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité nationale !

3°. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à une querelle étrangère } le sang qui appartient à sa patrie ; qu'il s'engage à assassiner, en bataille rangée , qui il plaira au prince qui le soudoie; et ce métier est regardé comme honorable.

4°. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être condamné par une loi expresse , est un assassin. Ni une loi vague, qui permet troit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des cas , ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts , ne peuvent le justifier : car la permission de tuer un homme n'en donne pas le droit : et c'est

mal se justifier d'un meurtre que de dire qu'on est dans l'habitude d'en commettre.

Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne blesse aucune des lois de la nature ; pour une action ou indifférente , ou blâmable , mais qui n'est un crime qu'aux yeux des pre'jugés 5 pour une action imaginaire enfin , se rend coupable de meurtre. La loi l'oblige , dit-il , de prononcer ainsi : mais la loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de président à mortier qu'à la qualité d'homme.

Nous oserons demander si les juges d'Anne Du Bourg , de Dolet , de Morin , de Petit d'Herbe , des bergers de Brie , de Monceau , de La Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles, dictées par la nature et la raison , qui sont plus anciennes tt plus sacrées que les registres olim.

5°. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la violence , pour les exposer en vente dans des marchés publics , comme des bêtes de somme ; s'accoutumer à ne mettre aucune différence entre eux et les animaux ; les contraindre au travail , à force de coups ; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour qu'ils rapportent 5 les abandonner dans la vieillesse ou dans la maladie, lorsque l'on n'espère plus de regagner par leur travail ce qu'il en coûteroit pour les soigner 5 ne leur permettre d'être pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes misères , devenus comme eux la propriété de leur maître , qui peut les leur arracher et les vendre ; que pour voir leurs femmes et leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans humanité comme sans pudeur ! Voilà comme nous traitons d'autres hommes : ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient blancs 5 mais ils sont noirs , et cela change toutes nos idées. Le trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes 5 il n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un objet de profit : s'il les plaint, s'il évite de leur faire souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que nous avons pour les animaux qui nous servent : et tel est l'excès de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce , que , revenu en Furope , il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes , et placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit : en vain les lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut rendre légitime , parce qu'il viole les droits de la nature; en vain les lois ontelles voulu mettre une borne à la cruauté des maîtres ; leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le colon, renfermé dans sa plantation , seul avec quelques satellites , au milieu de ses noirs , est sûr de n'avoir que des témoins dont la loi rejette le témoignage. Là , juge à la fois et partie , il prodigue en sûreté les tortures et les suppliées ; le noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui, tremblant

5l6 SfOTES.

d'être traites comme complices, n'osent même montrer une stérile

pitié.

La jeune Américaine assiste à ces supplices ; elle y préside quelquefois ; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans frémir les hurlements des malheureux ; on semble craindre qu'un jour sa pitié' ne tente de de'sarmer le cœur de son époux.

Ces crimes sont publies, la loi les tolère, l'opinion ne les flétrit pas. On ose même en faire l'apologie; sans cela , dit-on, nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien , si on ne peut en avoir qu'à force de crimes , il faut savoir se passer de sucre, il faut renoncer à une denre'e souillée du sang de nos frères. Mais qui a dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce prix? Quelles tentatives a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi ! c'est sur la foi d'un pre'juge' qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a autorise' cette horrible violation des droits de la nature, et qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries ! A peine quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin , en faveur de l'humanité , des cris que les gens en place n'ont point entendus , et qu'un monde frivole a bientôt oubliés.

Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La terre se plaît à être cultive' par des mains libres ; et combien de malheureux en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et épuisé, iroient chercher en Amérique une terre féconde et nouvelle î Alors , à ce petit nombre de colons corrompus et barbares , qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or , parce qu'en Europe la considération s'achète avec de l'or, nous verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et honnêtes, qui, regardant les colonies comme leur patrie, sauroient combattre pour les défendre.

Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des déserteurs , des voleurs domestiques , des faux-sauniers , qui ont vendu au peuple , à bas prix , une denrée nécessaire, des filles qui ont mieux aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte , de tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de leur sévérité rend inutiles? Ces hommes à qui on distribueroit des terres, devenus cultivateurs et propriétaires , perdroient , avec les motifs du crime , la tentation de le commettre. Est-ce qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme , ils ne pourroient pas cultiver , comme ouvriers , ou comme fermiers, les mêmes terres qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient alors , et l'on ne seroit pas obligé , chaque année , d'aller chercher en Afrique de nouvelles victimes.

Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le gouvernement vîoleroit la propriété des colons. Comment l'usage, ou même une loi positive, pourroit- elle jamais donnera un homme un véritable droit de propriété sur le travail , sur la liberté, sur l'être entier d'un autre "homme innocent , et qui n'y a point consenti? En déclarant les nègres

libres on n'ôteroit pas au colon sa propriété ; on l'empêcheroit de faire un crime , et l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le droit de le commettre.

On dit que les nègres sont paresseux : veut-on qu'ils trouvent du plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas , fourbes, traîtres, sans mœurs : eh bien ! ils ont tous les vires des esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les libres : et , plus près que vous de la nature , ils vaudront beaucoup mieux que vous.

Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe , tel que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie de l'Europe? L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort des nègres deviendroit plus supportable ; et cet ordre politique une fois bien établi, seroit aisément remplacé par une liberté entière; il y auroit servi de degré, il adouciroit ce passage de la servitude à la liberté, qui , sans cela , seroit peut-être trop brusque.

Sait-on si la Sardaigne , et surtout la Sicile , ne sont pas propres à la culture des cannes à sucre , et ne suffiroient point pour l'approvisionnement de l'Europe? /

Et si , au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs frères , nous leur avions appris à cultiver leur sol; si , au lieu de leur apporter nos liqueurs fortes , nos maladies et nos vices , nous leur avions porté nos lumières , nos arts et notre industrie , croit -on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies? Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à la misère une des quatre parties du monde ?Et quand même il n'y auroit pas à gagner pour tous les peuples dans un tel changement, les nations ne devroient-elles pas se lasser de suivre, dans leur conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougiroit d'adopter les principes?

6°. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de ravager un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance des hommes. Cependant il y a des pays où les seigneurs ont le droit de faire manger par des bêtes fauves le blé que le paysan a semé ; où celui qui tueroit l'animal qui dévaste son champ seroit envoyé aux galères , seroit puni de mort ; car on a vu des princes faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces mêmes pays il y a plus d'hommes employés à veiller à la sûreté du gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que , pour défendre des lièvres , les gardes tirent sur les paysans ; et comme tous les juges sont seigneurs de fiefs , il n'y a point d'exemple qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là , des provinces entières y sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de ces cantons y sont privés du droit de défendre leur champ par un enclos., ou de l'employer

5 I 8 KOTES.

d'une manière pour laquelle cette clôture seroit ne'ccssaire. Il faut que le cultivateur laisse l'herbe qu'il a serae'e pourrir sur terre jusqu'à ce qu'un garde-chasse aitde'clare' que les œufs de perdrix n'ont plus rien à craindre , et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a longtemps que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont un attentat contre la proprie'te' , une insulte aux malheureux , qui meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les cerfs ont ravage'e. Cependant aucun confesseur de roi ne s'est encore avise' de faire naître à son pe'nitent le moindre scrupvde sur cet objet.

7°. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen , destine'e à l'utilité' publique. Dans toute administration bien réglée le ne'cessaire physique de chaque homme doit être exempt de tout impôt ; mais , au contraire , le cre'dit des riches a fait retomber ce fardeau sur les pauvres , dans presque tous les pays où le peuple n'a point de représentant. Ainsi toute portion de l'impôt qui n'est point employe'e pour le public doit être regarde'e comme un véritable vol , et comme un vol fait aux pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit à cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce témoignage, qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme qu'il reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit pas ; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son temps et de ses forces ; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui être permis de jouir d'un superflu sans travail, tandis que d'autres hommes mauquent souvent du nécessaire malgré un travail opiniâtre. Il faut doue , pour avoir droit à une part sur le trésor public, que cette part soit employée , par celui qui la reçoit , d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si l'opinion flétrissoit celui qui s'en écarte , alors les impôts cesseroient d'être un fardeau pénible , le peuple respireroit , le prix de son travail lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au métier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du peuple.

8°. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor public , pour satisfaire ou ses fantaisies , ou son orgueil; ce trésor n'est pas à lui, il est au peuple. Une partie du superflu du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une nation des peines du gouvernement; mais cet emploi du tribut devient criminel , du moment où une partie de l'impôt se lève sur le peuple. Les courtisans parlent, sans cesse des dépenses nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses peuples , menant une vie simple et frugale , sans gardes , sans appareil , sans courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que luij j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus atten -

drissant , plus imposant même que celui de la cour la plus brillante , et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à un peuple d'avoir du pain que d'éblouir les étrangers par la triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale de\roit être celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne l'a connue ; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs discours , l'ont oubliée dans leur conduite.

90. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens , de leur arracher les secrets qu'ils n'ont pas confiés , ne peut être regardé que comme une violation ouverte de la foi publique. Il est clair encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir un aliment à la curiosité du prince , ou aux petites passions des ministres , et de donner au chef des espions les moyens de nuire à qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne peut se connoître par cette voie, parce que cet espionnage est public, et que, si l'on confie encore quelquefois à la poste des réflexions ou des épigrammes, on n'y livre ni ses projets , ni ses complots. Les espions répandus dans les maisons particulières sont un autre ressort de la police moderne , aussi infâme et aussi inutile. On raconte qu'un ministre de Charles 1e1 d'Angleterre, Falkland , dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens , que jamais il n'intercepta une lettre , que jamais il n'employa un espion : mais, malheureusement pour l'espèce humaine, eet, exemple est unique jusqu'ici , et l'usage contraire, proscrit par la raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout 5 on l'exerce sans remords , et même sans honte. L'opinion flétrit , à la vérité , les espions subalternes ; mais elle s'arrête là , et elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui , calomniant la nation auprès du prince , osent lui faire accroire que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires.

J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la prospérité publique : et je ne les ai choisies que dans nos mœurs. J'aurois pu étendre cette liste ; et si j'avois parcouru l'histoire de toutes les nations , si j'avois voulu m'arrêter sur les actions particulières , cette liste auroit été immense.

Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour ainsi dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables; former leur âme de manière que le plaisir de faire du bien soit le premier de tous leurs plaisirs ; que le sentiment d'avoir fait leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur en a pu coûter pour le remplir. H faut allumer , dans ceux que l'enthousiasme des passions peut égarer, un enthousiasme pour la vertu , capable de les défendre Alors qu'on laisse à leur raison le soin de juger de ce qui est juste el

5lO NOTES.

de ce qui est injuste, 'et que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de maximes de morale , adopte'es dans le pays où ils naissent j ou sur un code dont une classe d'hommes, jalouse de re'gner sur les esprits , se soit réservé l'interpre'tation. C.

On voit bien , dans cette terrible note , que le louant est plus véritablement philosophe que le loué : cet e'diteur écrit comme le secrétaire de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour elles-mêmes , l'autre par esprit de parti. L'un est homme , et veut rendre la nature humaine honorable 5 l'autre est chrétien, parce qu'il est janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et embouchent la trompette j l'auteur des notes pour agrandir notre espèce, et Pascal pour l'anéantir. Pascal a peur , et il se sert de toute la force de son esprit pour inspirer sa peur. L'autre s'abandonne à son courage, et le communique. Que puis-je conclure? Que Pascal se portait mal, et que l'autre se porte bien.

Bonne ou mauvaise santé

Fait notre philosophie. V.

(170) Est-ce courage à un homme mourant d'aller, dans îa foiblesse et dans l'agonie , affronter un Dieu tout-puissant et éternel ?

Cela n'est jamais arrivé j et ce ne peut être que dans un violent transport au cerveau qu'un homme dise : Je crois un Dieu , et je le brave. V.

(171) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se

font égorger.

La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des témoins qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait tant de fanatiques j mais encore si ces témoins sont effectivement morts pour cela , si on a conservé leurs dépositions , s'ils ont habité les pays où l'on dit qu'ils sont morts. Pourquoi Josèphe, né dans le temps de la mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode , Josèphe, peu attache au judaïsme , n'a-t-il pas dit un mot de tout cela ? Voilà ce que Pascal eût débrouillé avec succès. V.

(172) S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures.

Il faut aimer, et très-tendrement, les créatures; il faut aimer sa patrie , sa femme , son père , ses enfants : il faut si bien les aimer , que Dieu nous les fait aimer malgré nous.

Les principes contraires sont propres à faire des raisonneurs inhumains, et cela est si vrai, que Pascal , abusant de ce principe , traitait sa sœur avec dureté et rebutait ses services de peur de paroi tre

aimer une créature : c'est ce qui est écrit dans sa vie. S'il falloit en user ainsi , quelle seroit la société humaine ! V.

(173) Nous naissons injustes : car chacun tend à soi. Cela est contre tout ordre.

Cela est selon tout ordre. Il est aussi impossible qu'une société puisse se former et subsister sans amour-propre , qu'il seroit impossible de faire des enfants sans concupiscence , de songer à se nourrir sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles au genre humain ; c'est le fondement de tout commerce ; c'est l'éternel lien des hommes. Sans lui , il n'y auroit pas eu un art inventé , ni une société de dix personnes formée. C'est cet amour-propre que chaque animal a reçu de la nature , qui nous avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet amour-propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement attentives au bien d'autrui. Dans ce cas , les marchands auroient été aux Indes par charité , le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à son prochain , etc. Mais Dieu a établi les choses autrement : n'accusons point l'instinct qu'il nous donne , et faisons-en l'usage qu'il commande. V.

(174) Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent.

L'expérience ne prouve-t-elle pas au contraire qu'on n'a de crédit sur l'esprit des peuples qu'en leur proposant le dilficile , l'impossible même à faire et à croire. Les stoïciens furent respectés parce qu'ils écrasoient la nature humaine. Ne proposez que des choses raisonnables , tout le monde répond , nous en savions autant. Ce n'est pas la peine d'être inspiré pour être commun. Mais commandez des choses dures, impraticables; peignez la Divinité toujours armée de foudres; faites couler le sang devant les autels ; vous serez écouté de la multitude , et chacun dira de vous : Il faut bien qu'il ait raison , puisqu'il débite si hardiment des choses si étranges. V.

( Observation de l'Editeur. ) Cette note termine celles qui portent la date du 10 mai 174^- A sa suite on lit :

Je ne vous envoie point mes autres remarques sur les Pensées de Pascal, qui entraîneroient des discussions trop longues. On a voulu donner pour des lois, des pensées que Pascal avoit probablement jetées sur le papier comme des doutes. Il ne falloit pas croire démontré ce qu'il auroit réfuté lui-même.

(175) Le paragraphe LXXVll de V article XV^JI. Dans ces articles on voit l'homme de parti un peu emporté. Si

b'21 NOTES.

quelque chose peut justifier Louis xiv d'avoir persécute' les jansénistes, c'est assure'ment ce paragraphe. V.

(i 76) Si mes lettres sont condamnées à Rome , ce que j'y condamne est condamné dans le ciel.

He'las ! le ciel , compose' d'étoiles et de planètes , dont notre globe est une partie imperceptible , ne s'est jamais mêlé des querelles d'Arnauld avec la Sorbonne , et de Janse'nius avec Molina. V.

(177) S'il ne falloit rien faire que pour le certain , etc.

Vous avez épuise votre esprit en arguments pour nous prouver que votre religion est certaine , et maintenant vous nous assurez qu'elle n'est pas certaine ; et après vous être si e'trangement contredit , vous revenez sur vos pas ; vous dites qu'on ne peut avancer « qu'il soit « possible que la religion chre'tienne soit fausse. » Cependant c'est vous-même qui venez de nous dire qu'il est possible qu'elle soit fausse , puisque vous avez de'claré qu'elle est incertaine. V.

(178) Les inventions des hommes , etc.

Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en crimes , et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité publique a eu cet objet en vue , et a dit des choses bien vraies et bien utiles. V.

(179) Il faut avoir une pensée de derrière , etc.

Sur un autre papier , Pascal avoit écrit : J'aurai aussi mes pensées de derrière la tête. C.

L'auteur de l'Eloge est bien discret , bien retenu , de garder le silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld l'auroient-ils gardé , s'ils avoient trouvé cette maxime dans les papiers d'un jésuite ? V.

(180) La force est la reine du monde , et non pas l'opinion; mais l'opinion est celle qui use de la force.

Cet article a besoin encore plus (*) d'explication , et semble n'en pas mériter. V.

(*) Pour l'intelligence de cet encore plus , que je n'ai pas cru devoir supprimer, il faut savoir que, dans l'édition de 1778, cette note suivoit immédiatement celles qui se trouvent ci-devant sous les n°s 5o et 5i , et qu'elle se réduisoit au mot idem. ( L'Éditeur. )

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