ILOTES
Mais un gentilhomme campagnard du temps de Henri m , qui est savant dans un siècle d'ignorance, philosophe parmi les fanatiques, et qui peint sous son nom nos foiblesses et nos folies , est un homme qui sera toujours aime'. V.
(79) Le paragraphe XLJ de V article IX.
C'est des Catalans que Tacite a dit en exagérant : Ferox gens nu/lam esse •vitam sine armis pulat ; ce peuple fe'roce croit que ne pas combattre c'est ne pas vivre. Mais il n'y a point de nation dont on ait dit , et dont on puisse dire : Elle aime mieux la mort que la guerre. V-
(80) Le paragraphe XLVH de V article IX.
L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et Ce'sar sont sortis de chez eux dans le dessein de conquérir la terre : ce n'est point cela. Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce, et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des injures du roi de Perse. Il battit l'ennemi commun , et continua ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius s'étendoit jusqu'à l'Inde , de même que le duc de Marlborough seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villa rs. A l'égard de César, il étoit un des premiers de la république : il se brouilla avec Pompée , comme les jansénistes avec les molinistes ; et alors ce fut à qui s'extermineroit. Une seule bataille où il n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste, la pensée de Pascal est peut-être fausse en un sens : il falloit la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues ; et il est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge , ait renoncé au plaisir pour faire une guerre si pénible. V.
(81) En écrivant ma pensée , elle m'échappe quelquefois, etc.
Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus philosophiques que celles de Pascal. Platon ragardoit l'homme comme un être qui naît avec la faculté de recevoir des sensations , d'avoir des idées , de sentir du plaisir et de la douleur ; les objets que le hasard lui présente , l'éducation , les lois , le gouvernement , la religion , agissent sur lui, et forment son intelligence, ses opinions , ses passions , ses vertus et ses vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a fait , si tout cela avoit été autrement. Soumettons-les à d'autres agents , et il deviendra ce que nous voulons qu'il soit, ce qu'il faudroit qu'il fût pour son bonheur et pour celui de ses semblables; qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit fain; de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme tout entier qu'il faut former , et il ne faut abandonner au hasard , ni
aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets qui peuvent agir sur lui. G. (*)
(82) Le paragraphe LU de V article IX.
Cela est encore plus utile que plaisant à considérer ; car cela prouve que nulle socie'lë d'hommes ne peut subsister un seul jour sans lois. Ii en est de toute société' comme du jeu , il n'y en a point sans règle. Y.
(83) Platon et Aristote étoient d'honnêtes gens qui
rioient comme les autres avec leurs amis.
Cette expression , honnêtes gens , a signifie' , dans l'origine , les hommes qui avoicntde la probité. Du temps de Pascal , elle signifîoit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui ont de la naissance ou de l'argent. C.
Non , monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels von.êtes. V.
(84) Je mets en fait que , si tous les hommes sayoient ce qu'ils disent les uns des autres , il n'y auroit pas quatre amis dans le monde.
Dans l'excellente comédie du Plain dealer, l'homme au franc procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer di^ à un personnage : Tu te prétends mon ami; voyons , comment le prouverois-tu ? — Ma bourse est à toi. — Et à la première fille venue. Bagatelle. — Je me battrois pour toi. — Et pour un démenti. Ce n'est pas là un grand sacrifice. — Je dirai du bien de toi à la face de ceux qui te donneront des ridicules. — Oh ! si cela est, tu m'aimes. V.
(85) La mort est plus aisée à supporter sans y penser . que la pensée de la mort sans péril.
On ne peut pas dire qu'un homme supporte la mort aisément ou malaisément , quand il n'y pense point du tout. Qui ne sent rien ne supporte rien. V.
(86) A mesure qu'on a plus d'esprit , on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.
(*) Platon n'a point eu ces idées , monsieur, c'est vous qui les avez. Platon fit de nous des androgynes à deux corps , donna des ailes à nos âmes , et les leur ôta. Platon rêva sublunement , comme je ne sais quels autres écrivains ont rêvé bassement. V.
Il y a très - peu d'hommes vraiment originaux ] presque tous se gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et de re'ducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans une route nouvelle 5 mais parmi cette foule d'hommes qui vont de compagnie , chacun a de petites différences dans la de'marche , que les vues tînes aperçoivent. V.
(87) Il y a donc deux sortes d'esprits ; l'un , et c'est
là l'esprit de justesse* l'autre , et c'est là l'esprit de géométrie.
L'usage veut , je crois , aujourd'hui , qu'on appelle esprit géométrique l'esprit me'thodique et conséquent. V.
(88) Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment.
Notre raisonnement se réduit à céder au sentiment en fait de goût, non en fait de science. V.
(89) Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.
En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le goût qui tient lieu de montre , et celui qui n'en juge que par règle , en juge mal. V.
(90) L'homme n'est ni ange , ni bête , et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.
Qui veut détruire les passions, au lieu de les régler, veut faire l'ange. Y.
(91) Le paragraphe XV de V article X.
L'homme le plus mal taillé ne cède pas non plus son pain à l'autre , mais le plus fort l'enlève au plus foible ; et chez les animaux et chez les hommes , les gros mangent les petits. M. Pascal a.très-grande raison de dire que ce qui distingue l'homme des animaux , c'est qu'il recherche l'approbation de ses semblables ; et c'est celte passion qui est la mère des talents et des vertus. Y.
(92) Si la foudre tomboit sur les lieux bas , les poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature, manqueroient de preuves.
Une comparaison n'est preuve ni en poésie ni en prose : elle sert en poésie d'embellissement, et en prose elle sert à éclaircir et à rendre les choses plus sensibles. Les poètes qui ont comparé les malheurs des
4go n o r e h .
grands à la foudre qui trappe les montagnes, feroientdes comparaisons contraires , si le contraire arrivoit. V.
(93) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi parmi eux , mais un auguste monarque ; point de Paris, mais une capitale du royaume.
Cet empire absolu , sur la terre et sur l'onde , Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde , Cette grandeur sans borne et cet illustre rang.
Corneille, Cinna, acte 11 , se. 1.
Ceux qui e'erivent en beau françois les gazettes pour le profit des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers , ne manquent jamais de dire : « Cette auguste famille entendit vêpres dimanche , et « le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux dés en haute « personne. On fit l'opération de la fistule à son éminence. » V.
(94) Le paragraphe XXV de V article X.
Cela est très-faux : on ne doit pas dire beauté géométrique , ni beauté médicinale , parce qu'un théorème et une purgation n'affectent point les sens agréablement , et qu'on ne donne le nom de beauté qu'aux choses qui charment les sens , comme la musique , la peinture , la poésie, l'architecture régulière, etc. La raison qu'apporte M. Pascal est tout aussi fausse : on sait très-bien en quoi consiste l'objet de la poésie ; il consiste à peindre avec force , netteté, délicatesse et harmonie 5 la poésie est l'éloquence harmonieuse. Il falloit que M. Pascal eût bien peu de goût pour dire que fatal laurier, bel astre , et autres sottises, sont des beautés poétiques; et il falloit que les éditeurs de ces pensées fussent des personnes bien peu versées dans les belles-lettres , pour imprimer une réflexion si indigne de son illustre auteur. V.
(95) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage , est de savoir celle qu'il faut mettre la première.
Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé une histoire , ni une tragédie par la fin , ni aucun travail. Si on ne sait souvent par où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre , dans un sermon , dans tous ces ouvrages de pur appareil ; où il faut parler sans rien dire. V.
(96) 11 est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir, qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.
N'OTES. 49 !
Le plaisir 'n'est pas la monnoie , mais la denrée pour laquelle on donne tant de monnoie qu'on veut. V.
(97) Quelle vanité que la peinture , qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux.
Ce n'est pas dans la bonté' du caractère d'un homme que consiste assure'ment le mérite de son portrait , c'est dans la ressemblance. On admire César en un sens, et sa statue ou image sur toile en un autre sens. V.
(98) Il (Épiclète ) veut que l'homme soit humble.
Si Épictète a voulu que l'homme fût humble , vous ne deviez donc pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V. (*)
(99I Montaigne , né dans un état chrétien , fait profession de la religion catholique.
On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés étoit croyant , tout grand homme vivant est incrédule. Leur première loi est de chercher à nuire ; l'intérêt de leur cause ne marche qu'après. C
(100) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que
nous n'avons aucune certitude de la vérité des principes
Les pyrrhoniens absolus ne méritoientpas que Pascal parlât d'eux. V .
(101) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé par un Dieu bon , ou par un démon méchant....
La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la raison que Dieu nous adonnée, c'est croire fermement et aveuglément un homme qui ose parler au nom de Dieu , au lieu de recourir soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un philosophe étranger , qui entendit parler de la foi, dit que c'étoit se mentir à soimême. Ce n'est pas là de la certitude ; c'est de l'anéanlissement. C'est le triomphe de la théologie sur la foiblesse humaine. V.
(*) Effectivement Pascal , dans un autre endroit ( voyez ie partie, art. iv, §. xii, 3; alinéa), a dit : Ils (les anciens philosophes) n'ont jamais reconnu pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité. (Voy. ci-après la note 124)
( L'Éditeur. )
(102) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre.
Ce n"est point le raisonnement , c'est l'expérience et le tâtonnement qui démontrent cette singularité et lant d'autres. V.
(io3) Tousse plaignent, princes, sujets, etc.
Je sais qu'il est doux de se plaindre ; que , de tout temps , on a vanté le passé pour injurier le présent ; que chaque peuple a imaginé un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province à Paris 5 on m'introduit dans une très-belle salle où douze cents personnes écoutent une musique délicieuse : après quoi toute cette assemblée se divise en petites sociétés qui vont faire un très-bon souper, et après ce souper elles ne sont pas absolument mécontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur dans cette ville , et les métiers les plus abjects bien récompensés , les infirmités très-soulagées , les accidents prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir , ou travaille pour jouir un jour , et ce dernier partage n'e^t pas le plus mauvais. Je dis alors à Pascal : IVlon grand homme , êtes- vous fou?
Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs et de crimes , et nous en avons eu notre bonne part. Mais certainement , lorsque Pascal écrivoit , nous n'étions pas si à plaindre. INous ne sommes pas non plus si misérables aujourd'hui.
Prenons toujours ceci , puisque Dieu nous l'envoie ; Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.
(104) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que proposent les stoïciens ?
La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même, quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la douleur, mais l'y rendoient souvent insensible 5 et comme il est une foule de douleurs que notre prudence et nos lumières ne peuvent ni prévenir, ni soulager, comme la crainte de la douleur est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le rendent misérable, les stoïciens jugèrent, avec raison , que l'on ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis la nature un remède à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans notre âme un enthousiasme durable , qui , s'augmentant en même temps que la douleur , par nos efforts , pour nous roidir contre elle , nous y rendît presque insensibles ; cet enthousiasme avoit contre la douleur la même force que le délire , et cependant laissoit à l'âme le libre usage de toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien dit : La douleui
NOTES. l[Cp
n'est point un mal , et il cessa presque de la sentir. Le même remède 6 "applique encore, avec plus de succès, aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage s'élève si haut , que les opprobres, les injustices , ne peuvent y atteindre. L'amour de l'ordre , porté jusqu'à l'enthousiasme, fut sa seule passion , et la rendit inaccessible à toute autre. Le bonheur du stoïcien consistoit dans le sentiment de la force et de la grandeur de son âme ; la foiblesse et le crime étoient donc les seuls maux qui pussent le troubler , et , occupé de se rapprocher des dieux , en faisant du bien aux hommes , il savoit mourir quand il ne lui en restoit plus à faire.
Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son inventeur un génie profond et une âme sublime. C.
Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons ; mais il est bien respectable. V.
(io5) Ce désir (de la vérité et du bonheur ) nous est laissé tant pour nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés.
Comment peut-on dire que îe désir du bonheur , ce grand présent de Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste supplice ? O éloquence fanatique ! V.
(106) Quelle chimère est-ce donc que l'homme ? Vrai discours de malade. V.
(107) Que ceux qui combattent la religion apprennent au moins quelle elle est avant que de la combattre (*). Si cette religion se vantoit d'avoir une vue claire de Dieu , et de le posséder à découvert et sans voile (**) Mai< puisqu'elle dit , au contraire , que les hommes sont dans les ténèbres (***) et dans l'éloignement de Dieu....
(108) En vérité, je ne puis m'empêcherde leur dire ce que j'ai dit souvent , que cette négligence n'est pas supportable.
(*) Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V. (**) Elle seroit bien hardie. V.
(***) Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche dans les ténèbres. V.
/j(;i NOTES.
A quoi bon nous apprendre que vous l'avez dit souvent? V.
(109) L'immortalité de l'âme, etc. ; tout V alinéa.
Il ne s'agit pas encore ici de la sublimite' et de la sainteté de la religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme , qui est le fondement de toutes les religions connues , excepte' de la juive : je dis excepté de la juive, parce que ce dogme n'est exprime' dans aucun endroit du Pentateuque , qui est le livre de la loi juive ; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun passage qui désignât ce dogme ; parce que , pour établir l'existence reconnue de cette opinion si importante, si fondamentale, il ne suffit pas de la supposer , de l'inférer de quelques mots dont on force le sens naturel ; mais il faut qu'elle soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire; parce que , si la petite nation juive avoit eu quelque connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Epiphane, il n'est pas à croire que la secte des sadducéens, rigides observateurs de la loi , eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la loi juive.
Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays de la Palestine ? qu'importe que Zoroastre aux Perses , Nurna aux Romains, Platon aux Grecs , aient enseigné l'existence et la permanence de l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre raison , résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il? Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut savoir si Dieu ne peut .iccorder le don de la pensée à tel être qu'il daignera choisir ? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos veines? Jescher a parlé ; il suffit.
Quand il est question de l'âme , il faut combattre Epicure , Lucrèce, Pomponace , et ne pas se laisser subjuguer par une faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques , jusqu'à couvrir d'un capuce une tête d'Archimède. V.
(1 10) La mort nous doit mettre dans un état éternel de bonheur ou de malheur, ou d'anéantissement.
Il n'y feut ni malheur éternel , ni anéantissement dans les systèmes des Bracmanes, des Egypliens, et chez plusieurs sectes grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable, ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre : « Que devient « Thomme après la mort? Ce qu'il étoit avant de naître. » Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien , contre un Chrétien nidifièrent qui ne pense point à sa religion , qui s'étourdit sur elle Mais il faut parler à tous les hommes , il faut convaincre un Chinois et un Mexicain , un déiste et un athée. J'entends des déistes et des athée*
qui raisonnent , et qui par conséquent me'ritent qu'on raisonne avec eux: je n'entends pas des petits-maîtres. V.
(i 1 1) Comme je ne sais d'où je viens , aussi ne sais-je où je vais ; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde je tombe pour jamais, ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité , sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage.
Si vous ne savez où vous allez , comment savez-vous que vous tombez infailliblement ou dans le ne'ant, ou dans les mains d'un Dieu irrite'? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité ? N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit ?
Ipsa suis pollens opibus , nihil indiga nostrî , Nec benè promeritis capitur , née tangitur ira.
Ltjcr. lib. ii, v. 649. V.
(1 12) Un homme dans un cachot , ne sachant si son arrêt est donné , n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là,
non à s'informer si cet arrêt est donné , mais à jouer et à se divertir.
Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal. Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la rechercbe d'une chose qu'on peut connoître , et dont la connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui seroit persuade' que cette connoissance est impossible à acquérir, que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans folie , demeurer dans le doute ; il peut y demeurer tranquille, s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur des hommes de conuoissances auxquelles leur esprit ne sauroit atteindre.
Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est donné , mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son arrêt , pourroit l'attendre tranquillement , et ne seroU alors que raisonnable et ferme. 11 faut doue commencer par prouver qu'il n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance certaine sur la vie future. C.
(ii3) Ce repos brutal entre la crainte de l'enfer — Ce
sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières
du monde consistent à faire ainsi l'emporté.
Cotte capucinade n'auroit jamais été re'pe'te'e par un Pascal si le fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination. Comment n'a t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient dire autant à ceux qui se moquoient de Nuraa et d'Égérie ; les énergumènes d'Egypte aux esprits sensés qui noient d'Isis , d'Orisis et d'Horus ; le sacristain de tous les pays aux honnêtes gens de tous les pays? V.
(i 14) Si on leur fait rendre compte de leurs sentiments et des raisons qu'ils ont de douter de la religion , ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils persuaderont plutôt du contraire.
Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez disputer ; mais contre des philosophes trompés par des arguments séduisants. V.
(i i5) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore être chrétiens.
11 s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme est vraie , et non pas si elle annonce plus d'esprit, une chue plus élevée que l'opinion contraire ; si elle est plus gaie , ou de meilleur air. Il faut croire cette grande vérité, parce qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou s'en défier, que d'après son caractère ; et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin , ni Théodose , ni iVîahomet , ni Innocent m , ni Marie d'Angleterre , ni Philippe n , ni Aureng-zeb , ni Jacques Clément , ni Ravaillac , ni Balthazar Gérard , ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique , ni les capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier massacre des Vaudois , n'ont jamais élevé le moindre doute sur l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes : et ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C.
(116) Par les lumières naturelles nous sommes incapables de connoitre ni ce qu'il est (Dieu ) , ni s'il est.
Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché originel par la raison ; et qu'il dise qu'on ne peut connoitre par la
NOTES. /i97
raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette pensée qui engagea le père Hardouin.à mettre Pascal dans sa liste ridicule des athe'es. Pascal eût manifestement rep té cette ide'e , puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet , nous sommes oblige's d'admettre des choses que nous ne concevons pas. « J'existe, donc quelque chose « existe (le toute éternité , » est une proposition évidente : cependant, comprenons-nous l'éternité ? V.
(i 17) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité
parce que je ne me sentirois pas assez fort —
Encore une fois , est-il possible que ce soit Pascal qui ne se sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu ! V. (*)
(118) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit : Il n'y a point de vide , donc il y a un Dieu.
Voilà un plaisant argument : jamais la Bible n'a dit comme Descartes : Tout est plein , donc il y a un Lieu. V.
(119) Ne parier point que Dieu est , c'est parier qu'il n'est pas.
Il est évidemment faux de dire : Ne point parier que Dieu est , c'est parier qu'il n'est pas ; car celui uui doute et demande à s'éclaircir , ne parie assurément ni pour , ni contre. D'ailleurs cet article paroît un peu indécent et puéril : cette idée de jeu , de perte et de gain, ne convient pointa la gravité du sujet. De plus, l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du monde , si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de tout m/m cœur que vous ayez raison ; mais , jusqu'à ce que vous me Payez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on dire à Pascal , par convaincre ma raison : j'ai inlérêt, sans doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu n'est venu que pour si peu de personnes , si le petit nombre des élus est si
(*) En employant les expressions mêmes de ces deux savants , ne pourroit-on pas dire : // est étrange que Voltaire et Condoreet se soient mépris à ce point sur l'intention de Pascal. Est-il possible que leur méprise n'ait pas été volontaire , puisqu'un peu d'attention leur eût fait lire l'article comme je l'ai présenté dans cette édition. Voyez, au surplus, l'article mêni» et ma note. ( L'Éditeur. )
Pensées. 3a
4(jO NOTE S.
eflrayant , si je ue puis rien du tout par moi-même , dites-moi , je vous prie , quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je pas un intérêt visible à être persuade du contraire ? De quel front osez-vous me montrer un bonheur infini , auquel, d'un million d'hommes , un seul à peine a droit d'aspirer ! Si vous voulez me convaincre , prenez-vous-y d'une autre façon, et n'allez pas tantôt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de pile , et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne serviroit qu'à faire des athées , si la voix de toute la nature ne nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces subtilités ont de foiblesse. V.
(120) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes.
Coutume n'e=;t pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême probabilité. Ce n'est point par les sens , par le corps , que nous nous attendons à mourir ; mais notre raison , sachant que tous les hommes sont morts , nous convainc que nous mourrons aussi. L'éducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des chrétiens , comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas croire que nous mourrons , comme elle nous fait croire à Mahomet ou à Paul , selon que nous avons été élevés à Constantinople ou à Rome. Ccsont choses fort différentes. V.
(ï2i) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre.
Epîctète esclave f et Marc-Aurèle empereur, parlent continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V.
(122) Dieu étant caché , toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché , n'est pas la véritable.
Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché ? On aimeroit mieux qu'il fût manifeste. V.
(i23) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion chrétienne , etc. j tout cet alinéa et le suivant.
Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit années avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite Constançius-le-Pâle , et enUn Constantin, la missent sur le trône. C.
(124) Us (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité.
Cela Appelai Tapeinéma chez les Grecs : Platon la recommande fcpictete encore davantage. V. """dnae ,
(125) Que Ton considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans , elc.
Mais q„e l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus nrn plietes, r tous Mllt ,e contraire de JeWC ^ 'e™ oSnP -
Juifs , qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V.
(126) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette reli
g.on, sa doctrine , et qu'on juge, après tout cela , s'il
est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât. * i
Lecteurs sages , remarquez que ce coryphée des jansénistes „'a dit dans tout ce bvre sur la religion chrétienne , que ce au'ont 1 , jesmtç, 11 l'a dit seulement avec „„e éloqne^ fe ? £' * ' £ mâle. Port-royal.stes et Ignatiens , tous ontprêché les mêmes doLe tons on, cne croyez au, livres juifs dictés par Dieu même e de ' te tez le mdarsme. Chantez les prières juives que vous étendez pont, et croyez que le peuple de Dieu a condamné votre Dieu • mourir . une potence. Croyez que votre Dieu juif, ia seconde n r onne de D,eu, co-éternel avec Dieu le père,' est né d> me vie 'e puve , a ete engendré par une troisième personne de Dieu e , Ù'Z en cependant des frères juifs qui n'étoient que des homme', C oyez quêtant m0rt par le supplice le plus infime, il a par ce ,„3L' morne ote de dessus la terre tout péché et tou, mal , quoiq JTpm' lu et en son nom la terre ait été inondée de plus de crimes cl de ma heurs que jamais. e mal"
Les fanat.quesde Port-Royal elles fanatiques jésuites se sont réuni» pour prêcher ces dogmes étranges avec le même enthou ia me ei ™ même temps ifl se sont fait une guerre mortelle , ,1s se son, m ,',, e,lementanathcmatises avec fureur in «5.111^ ^rr„' i ^ «imueiie-
de possédés ait enlin dS^ *" ""e * °" de"* hct>™
Souvenez-vous , sages lecteurs , des temps mille fois plus horribles leces,ne.gnm,nes nommô papiste, et «,/„,„«„„, qui précnoicnt le fond des mêmes dogmes , et qui se poursuivirent pir'le fé, l "a flamme et par le poison pendant deuz cents années, pou q„^u
5oo notes.
1Dts différemment interprétés. Songez que ce fut en allant à la m< que Ion commit les massacres d'Irlande et de la Saint- lWthélemi ; qui cefut après la messe, et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères, tant d'enfants dans la croisade cmtre les \lbi eoil que les assassins de tant de rois ne les ont assassi-é. que pour la messe Ne vous y trompez pas ; les convulsionnai res qui restent encore en feroient tout autant s'ils avoient pour apôtres les mêmes têtes brûLnles qui mirent le feu à la cervel'e de Damiens-
O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une guerre
civile. . , ,
Pascal a été géomètre et éloquent; la reunion de ces deux grands mérites étoit alors bien rare : mais il n'y joignoit pas la vraie philosophie. L'auteur de l'éloge inclique avec adresse ce que j'avance hardiment. 11 vient enfin un temps de dire La véiité. V .
(127) H faut encore que la véritable religion nous rende raison des étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.
Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse ; car la fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon , les do-mes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre , rendoient aussi bie&n raison de ces contrariétés apparentes. La religion chrétienne n'en demeurera pas moins vraie , quand même on n'en tkeroit pas ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir qu'à faire biilh ri esprit. 11 est nécessaire , pour qu'une religion soit vraie , qu elle .oit révélée et point du tout qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues;'elle n'est pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que l'astronomie. V.
(128) Sera-ce celle qu enseignoient les philosophes ? Les philosophes n'ont point enseigné de religion : ce n'est pas leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne s est dit inspiré de Dieu ; car dès lors il eût cessé d'être philosophe et il eût fait le prophète. 11 ne s'agit pas desavoir si Jésus-Christ doit 1 emporter sur Aristote; il s'agit de prouver que la rebgion de Jesus- Christ est la véritable, et que celles de Mahomet, de Zoroastre de Confucius, d'Hermès, et toutes les antres, sont fausses. Il n est pas vrai que les philosophes nous aient proposé , pour tout bien un bien qui est en nous Lisez Platon, Marc-Aurèle, Epictète; ils veulent qu'on aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes émanés. V.
129) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait.. )
IN O TE S. ^>Ol
maïs il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la
présomption.
Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le ron^an théologique de la chute de l'homme , ou plutôt des anges : et cette cosmogonie , aussi ingénieuse que fabuleuse, a été' la source de toutes les fables saci ées qui ont inondé la terre. Les sauvages de l'Occident , policés si tard, et. après tant de révolutions et aprts tant de barbaries , n'ont pu en être instruits que dans nos derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de l'Orient ont copié les anciens bracmanes , avant qu'une de ces mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit parvenue jusqu'à nous. V.
(i3o) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu , il jouiroit de la vérité et de la félicité avec assurance , etc. ; jusqu'à lajîn de V alinéa.
Il est sûr , par la foi et par notre révélation , si au-dessus des lumières des hommes, que nous sommes tombés ; mais rien n'est moins manifeste par la raison. Car je voudrois bien savoir si Dieu ne pouvoit pas , sans déroger à sa justice , créer l'homme tel qu'il est aujourd'hui ; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir ce qu'il est? L'état présent, de l'homme n'est-il pas un bienfait du Créateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davanlage? Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissances et plus de bonheur? Qui vous a dit qu il eu comporte davan âge? Vous vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné , si ignorant , si peu heureux ; que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez d'une vie courte et si infortunée ; remerciez Dieu de ce qu'elle n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi done ! selon vous , pour raisonner conséquemment , il faudroit que tous les hommes accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent sur le péché originel. V.
(i3i) — Et cependant, sans ce mystère (celui de la transmission du péché originel), le plus incompréhensible
de tous , nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes
De sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.
Quelle étrange explication ! L'homme est inconcevable , sans un mystère inconcevable. C'est bien assez de ne rien entendre à notre origine, sans l'expliquer par une chose qu'on n'entend pas. Nous ignorons comment l'homme naît , comment il croît, comment il digère , corn-
5o2 TV O TES.
ment il pense, comment ses membres obéissent à sa volonté' : serai* je bien reçu à expliquer ces obscurités par un système inintelligible ? Ne vaut-il pas mieux dire , je ne sais rien. Un mystère ne fut jamais une explication : c'est une chose divine et inexplicable.
Qu'auroit répondu M. Pascal à un homme qui lui auroit dit : Je sais que le mystère du péché originel est l'objet de ma foi et non de ma raison ; je connois fort bien sans mystère ce que c'est que l'homme ; je vois qu'il vient au monde comme les autres animaux ; que l'accouchement des mères est plus douloureux à mesure qu'elles sont plus délicates ; que quelquefois des femmes et des animaux femelles meurent dans l'enfantement ; qu'il y a quelquefois des enfants mal organisés , qui vivent privés d'un ou de deux sens, et de la faculté du raisonnement ; que ceux qui sont le mieux organisés , sont ceux qui ont les passions les plus vives ; que l'amour de soi-même est égal chez tous les hommes , et qu'il leur est aussi nécessaire que les cinq sens ; que cet amour-propre nous est donné de Dieu pour la conservation de notre être , et qu'il nous a donné la religion pour régler cet ainourpropre ; que nos idées sont justes ou inconséquentes, obscures ou lumineuses, selon que nos organes sont plus ou moins solides , plus ou moins déliés, et selon que nous sommes plus ou moins passionnés; que nous dépendons en tout de l'air qui nous environne , des aliments que nous prenons , et que dans tout cela il n'y a rien de contradictoire.
L'homme à cet égard n'est point une énigme , comme vous vous le figurez pour avoir le plaisir de la deviner ; l'homme paroît être à sa place dans la nature. Supérieur aux animaux, auxquels il est semblable par les organes; inférieur à d'autres êtres, auxquels il ressemble probablement par la pensée , il est, comme tout ce que nous voyons, mêlé de mal et de bien , de plaisir ou de peine ; il est pourvu de passions pour agir, et de raison pour gouverner ses actious. Si l'homme étoit parfait il seroit Dieu ; et ces prétendues contrariétés , que vous appelez contradictions , sont les ingrédients nécessaires qui entrent dans le composé de l'homme , qui est , comme le reste de la nature „ ce qu'il doit être.
Voilà ce que la raison peut dire. Ce n'est donc point la raison qui apprend aux hommes la chute de la nature humaine ; c'est la foi seule, à laquelle il faut avoir recours. V.
(i32) Le péché originel est une folie devant les hommes; mais on le donne pour tel.
Par quelle contradiction trop palpable dites-vous donc que ce péché originel est manifeste ? Pourquoi dites-vous que tout nous en avertit ? Comment peut-il en même temps être folie, et être démontré par la raison ? V.
NOTES. 5o3
( 1 33) Cette duplicité de l'homme est si visible , qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes.
Cette pensée est prise entièrement de Montaigne , ainsi que beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre De l'Inconstance de nos actions. Mais le sage Montaigne s'exj lique en homme qui doute. Nos diverses volontés ne sont point des contradictions de la n.iture, et l'homme n'est point un sujet simple ; il est compose' d'un nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un peu altère' , il est ne'cessaire qu'il change toutes les impressions du cerveau , et que l'animal ait de nouvelles pensées et de nouvelles volontés. 11 est très-vrai que nous sommes, tantôt abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption $ et cela doit être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. L'n animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on égorge lentement et avec adresse , pour en faire une dissection , éprouvent des sentiments bien contraires : ainsi faisons-nous; et les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires , qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous qui ont dit que nous avions deux âmes pouvoient , par la même raison, nous en donner trente et quarante ; car un homme , dans une grande passion , a souvent trente ou quarante idées différentes de la même chose , et doit nécessairement les avoir , selon que cet objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique; j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est double ; que la poule , qui a tant soin de ses petits, et qui ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître , est double; que la glace, qui représente des objets différents, est double ; que l'arbre , qui est tantôt chargé , tantôt dépouillé de feuilles , est double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens ; mais tout le reste de la nature l'est aussi , et il n'y a pas plus de contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste* V.
(i 34) Depuis le commencement du paragraphe I de l'article V II jusqu'au chiffre de renvoi.
En lisant cette réflexion je reçois une lettre d'un de mes amis , qui demeure dans un pays fort éloigné.
Voici ses paroles :
v Je suis ici comme vous m'y avez laissé ; ni plus gai , ni plus triste , a ni plus riche, ni plus pauvre; jouissant d'une santé parfaite, ayant « tout ce qui rend la vie agréable ; sans amour , sans avarice , sans arnu bition, et sans envie; et tant que tout cela durera , je m'appellerai « hardiment un homme très^heureux. >>
5o4 NOTES.
Il y a beaucoup d'hommes aussi heureux que lui. Il en est des hommes comme des animaux • tel chien couche et. mange avec sa m.ii tresse ; tel autre tourne la broche et est tout aussi content; tel autre devient enrage', et on le tue.
Pour moi, quand je regarde Paris ou Londres, je ne vois aucune raison pour entrer dans ce de'sespoir dont parle M. Pascal ; je vois une ville qui ne ressemble en rien à une île déserte; mais peuplée, opulente, police'e, et où les hommes sont heureux autant que la nature humaine le comporte. Quel est l'homme sage qui sera plein de de'sespoir parce qu'il ne sait pas la nature de sa pensée , parce qu'il ne connoît que quelques attributs de la matière , parce que Dieu ne lui a pas révélé ses secrets? Il faudroit autant se désespérer de n'avoir pas quatre pieds et deux ailes . Pourquoi nous faire horreur de notre être ? notre existence n'est point si malheureuse qu'on veut nous le faire accroire. Regarder l'univers comme un cachot, et tous les hommes comme des criminels qu'on va exe'cuter , est l'ide'e d'un fanatique. Croire que le monde est un lieu de délices , où Ton ne doit avoir que du plaisir, c'est la rêverie d'un Sybarite. Penser que la terre , les hommes et les animaux sont ce qu'ils doivent être dans l'ordre de la Providence, est , je crois , d'un homme sage. V.
(i35) Je vois des multitudes de religions — ; mais elles n'ont ni morale qui me puisse plaire , ni preuves capables de m'arrêter.
La morale est partout la même , chez l'empereur Marc-Aurèle , chez l'empereur Julien , chez l'esclave Epictète , que vous-même admirez dans Saint-Louis et dansTîondebar son vainqueur, chez l'empereur de la Chine Kien-Long , et chez le roi de Maroc. V
(i36) .... Je trouve en une petite partie du monde un peuple particulier.. . Je trouve donc ce peuple grand et nombreux Ils soutiennent qu'ils sont les seuls du monde auxquels Dieu a révélé ses mystères.
Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des hommes ! Grand Dieu ! un reste d'Arabes voleurs , sanguinaires , superstitieux et usuriers , seroit le dépositaire de tes secrets ! Cette horde barbare seroit. plus ancienne que les sages Chinois, que les bracmanes qui ont enseigné la terre , que les Égyptiens qui l'ont étonne'e par leurs immortels monuments ! Cette che'tive nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment au-dessous des fables indiennes et persanes ! Et c'est cette horde d'usuriers fanatiques qui vous en
NOTES. 5o5
impose, ô Pascal! et vous donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et vous faites dire à ce misérable pnq le tout le contraire de c^ que ses livres ont dit ! vous lui imputez tout le contraire de ce qu'i' a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont subjugue votre imagination ardente et perverti votre raison supérieure. V.
(137) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.
Les juifs ont toujours attendu un libérateur; mais leur libérateur est pour eux et non pour nous. Ils attend* nt un Messie qui rendra les Juifs maîtres des chrétiens; et nous espe'rons que le Messie reunira un jour les Juifs aux chrétiens : ils pensent précisément sur cela le contraire de ce que nous pensons. V.
(i38) Ce peuple (les Juifs) , quoique si étrangement abondant, est sorti d'un seul homme.
Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.
( 1 39) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des hommes.
Certes , ils ne sont pas antérieurs aux Egyptiens, aux Chaldéens, aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie, (es vanités impertinentes sont aussi méprisables que communes : mais un peuple ose-t-il çe dire | lus ancien que des peuples qui ont eu des villes et des temples plus de vingt siècles avant lui ? V.
(140) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du monde , etc.
Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne , puisque avant Moïse , leur législateur, ils demeuroient en Egypte, le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois , selon lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux que le nom de loi n'ait été connu qu'après Homère ; il parle des lois de Minos d;ins VOdyssée. Le mot de loi est dans Hésiode ; et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans Homère, cela ne prouveroit rien. 11 y avoit d';.nciens royaumes, des rois et des juges : donc il y avoit des lois. Celles des Chinois sont bien antérieures à Moïse.
Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris des
5o6 NOTES.
lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de leurs républiques ; car alors ils ne pouvoient connoître les Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur; car alors ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre. Voyez comme Cice'ron les traite , en parlant de la prise de Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée aux Septante , aucune nation n'a connu leurs livres. V.
(i40 C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde , ni sa racine dans la nature.
Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts , sa grossièreté, qui l'ont perdu ; mais que c'est la colère de Dieu qui le punit : il pense , avec satisfaction , qu'il a fallu des miracles pour l'abattre , et que sa nation est toujours la bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en chaire, et dise aux François : « Vous êtes des « misérables qui n'avez ni cœur, ni conduite ; vous avez été battus à « Hochstedt et à Ramillies , parce que vous n'avez pas su vous dé- « fendre, » il se fera lapider. Mais s'il dit : « Vous êtes des catho- « liques chéris de Dieu ; vos péchés infâmes avoient irrité l'Eternel , «qui vous livra aux hérétiques à Hochstedt et à Ramillies ; et quand « vous êtes revenus au Seigneur , alors il a béni votre courage à « Denain » , ces paroles le feront aimer de l'auditoire. V.
(142) Homère fait un roman qu'il donne pour tel , car personne ne doutoit que Troie et Agarnemnon n'avoient non plus été que la pomme d'or.
Jamais aucun écrivain n'a révoqué en doute la guerre de Troie. La fiction de la pomme d'or ne détruit pas la vérité du fond du sujet. L'ampoule apportée par une colombe , et l'oriflamme par un ange , n'empêchent pas que Clovis n'ait en effet régné en France. V.
(i43) De sorte que cela (le sens spirituel des prophéties) ne pouvoit induire en erreur Qui les empêchoit d'entendre les véritables biens , sinon leur cupidité, etc.
En bonne foi, le peuple le plus spirituel de la terre l'auroit-il entendu autrement? Ils étoient esclaves des Romains; ils attendoient un libérateur qui les rendroit victorieux , et qui feroit respecter Jérusalem dans tout le monde. Comment , avec les lumières de leur raison , pouvoient-ils voir ce vainqueur, ce monarque, dans un de leurs concitoyens né dans l'obscurité , dans la pauvreté , et condamné au supplice des
esclaves? comment pouvoient-ils entendre, par le nom de leur capitale , une Je'rusalem céleste, eux à qui le Décalogue n'avoitpas seulement parlé de l'immortalité d«> l'âme ? comment un peuple si attaché à la loi pou\ oit-il , «ans une lumière supérieure , reconnoître dans les prophéties, qui n'étoientpas sa loi, un Dieu caché sous la figure d'un Juif circoncis, qui par sa religion nouvelle a détruit et rendu abominables la circoncision et le sabbat, fondements sacrés de la loi judaïque? Adorons Dieu sans vouloir percer ces mystères. V.
(i44) Le temps du premier avènement de Jésus-Christ est prédit ; le temps du second ne l'est point , etc.
Le temps du second avènement de Jésus-Christ a été prédit encore plus clairement que le premier. Pascal avoit apparemment oublié que Jésus-Christ , dans le chapitre xxi de saint Luc , dit expressément : Lorsque vous verrez une armée environner Jérusalem , sachez que la désolation est proche. Jérusalem sera foulée aux pieds , et il f aura des signes dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles ; les flots de la mer feront un très-grand bruit ; les vertus des deux seront ébranlées , et alors ils verront le fils de l'homme qui viendra sur une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. Cette génération ne passera pas que ces choses ne soie/it accomplies.
Cependant la génération passa , et ces choses ne s'accomplirent point à Ja lettre. En quelque temps que saint Luc ait écrit, il est certain que Titus prit Jérusalem , et qu'on ne vit ni de signes dans les étoiles, ni le fils de l'homme dans les nuées. Mais enfin si ce second avènement n'est point arrivé , si cette prédiction ne s'est point accomplie dans le temps qui paroît marqué, c'est à nous de nous taire, de ne point interroger la Providence , et de croire tout ce que l'Eglise enseigne. V.
(i45) Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Selon les chrétiens charnels , il est venu nous dispenser cYaimerDieu, et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne ni juive.
Cet article est bien plutôt un trait de satire qu'une réflexion chré tienne. On voit que c'est aux jésuites qu'on en veut ici \ mais en vérité aucun jésuite a-t-il jamais dit que Jésus-Christ est venu nous dispenser d'aimer Dieu? La dispute sur l'amour de Dieu est une pure dispute de mots , comme la plupart des autres querelles scientifiques qui ont causé des haines si vives et des malheurs si affreux.
Il paroît. encore un autre défaut dans cet arlicle; c'est qu'on y suppose que l'attente d'un messie étoit un point de religion chez les Juifs : c'étoit seulement une idée consolante répandue parmi cette
5o8 JVOTKS.
nation Les Juifs espéroient un libérateur, mais il ne leur étoif. pa-, ordonne cPy croire comme à un article de foi. Toute leur religion e'toit renfermée dans les livres de la loi Les prophètes n'ont jamais été regardés pat les Juifs comme législateurs. V.
(146) La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien contemporain.
Contemporain : ah ! V.
(147) Si Moïse eut débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui n'en eût pu reconnoître l'imposture.
Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothèques : mais si. quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs siècles après Moïse , comme cela est vraisemblable et vrai
De plus , y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité de? fables ?V.
(148) Au temps où il écrivoit ces choses , la mémoire en devoit encore être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs.
Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde juive , leur imitatrice , existât sur la terre? V.
(149) Pour examiner les prophéties , il faut les entendre ; car si l'on croit, qu'elles n'ont qu'un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu ; mais si elles ont deux sens , il est sûr qu'il sera venu en Jésus-Christ.
La religion chrétienne , fondée sur la vérité même , n'a pas besoin de preuves douteuses. Or, si quelque chose pouvoit ébranler les fondement^ de cet'e sainte et raisonnable religion , c'est le sentiment de M. Pascal, il veut que tout ait deux sens dans l'Ecriture ; mais un homme qui auroit le malheur d'être incrédule pourroit lui dire : Celui qui donne deux sens à ses paroles veut tromper les hommes , et cette duplicité est toujours punie par les lois ; comment donc pouvez-vous , sans rougir, admettre dans Dieu ce qu'on punit et ce qu'on déteste dans les hommes ? Que dis - je ? avec quel mépris et avec quelle indignation ne traitez-vous pas les oracles des païens, parce qu'ils avoient deux sens ! qu'une prophétie soit accomplie à la lettre , oserez-vous soutenir que cette prophétie est fausse , parce qu'elle ne sera vraie qu'à la lettre, parce qu'elle ne répondra pas à un sens mystique qu'on lui donnera ?
NOTES. 5og
Non, sans cloute; cela seroit absurde. Comment donc une prophétie qui n'aura pas été re'ellement accomplie, deviendra-t-elle vraie dans un sens mystique? Quoi ! de vraie vous ne pouvez la rendre fausse , et de fausse vous pourriez la rendre vraie? voilà une étrange difficulté'. Il faut s'en tenir à la foi seule dans ces matières, c'est le seul moyen de finir toute dispute. V.
(i5o) La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie desespritsàla charité; car elle est surnaturelle.
11 est à croire cpie M. Pascal n'auroit pas employé' ce galimatias dans son ouvrage , s'il avoit eu le temps de le revoir. V.
(i5i) S'il n'avoit jamais rien paru de Dieu, etc.; tout cet alinéa et les paragraphes III, IJ^ et Jf.
Ces articles me semblent de grands sophismes. Pourquoi imaginer toujours que Dieu, en faisant l'homme, s'est applique' à exprimer grandeur et misère ? quelle pitié! Scilicet is superis labor est'. V.
(i52) Les foiblesses les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses. Par exemple , les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc : il est visible que cela n'a pas été fait de concert.
Les éditeurs des Pensées île Pascal auroient-ils dû imprimer cette pensée, don! l'exposition seule est peut-être capable de faire tort à la religion? A quoi bon dire que ces généalogies , ces points fondamentaux de la religion chrétienne , se contrarient entièrement sans dire en quoi elles peuvent s'accorder? il falloit présenter l'antidote avec le poison. Que penseroit-on d'un avocat quidiroit : Ma partie se contredit , mais cette foiblesse est une force pour ceux qui savent bien prendre les choses? Que diroit-on A deux témoins qui se contredirai eut? On leur diroit : Vous n'êtes pas d'accord , et certainement l'un de vous deux se trompe. V.
(i53) Que Ton reconnoisse la vérité de la religion dans l'obscurité même de la religion , dans le peu de lumière que nous en avons, et dans l'indifférence que nous avons de la connoître.
Voilà d'étranges marques de vérité qu'apporte Pascal. Quelles antres marques a donc (e mensonge ? Quoi ! il suffirait pour être cru , de dire : Je suis obscur , je suis inintelligible. Il seroit bien plus sensé de ne
présenter aux yeux que les lumières de la foi, au Heu de ces ténèbres d'érudition. V.
(i54) S'il n'y ayoit qu'une religion Dieu seroit trop manifeste.
Quoi ! vous dites que s'il n'y avoit qu'une religion, Dieu seroit trop manifeste ! Eh ! oubliez-vous que vous dites souvent qu'un jour il n'y aura qu'une religion ? selon vous, Dieu sera donc alors trop manifeste. V.
(i55) Je dis que la religion des Juifs ne consistoit en aucune de ces choses ', mais seulement en l'amour de Dieu, et que Dieu réprouvoit toutes les autres choses.
Quoi ! Dieu re'prouvoit tout ce qu'il ordonnoit lui-même avec tant de soin aux Juifs , et dans un de'tail si prodigieux ! N'est-il pas plus vrai de dire que la loi de Moïse consistoit et dans l'amour et dans le culte ? Ramener tout à l'amour de Dieu , sent peut-être moins l'amour de Dieu que la haine que tout janse'niste a pour son prochain moliniste. V.
(i56) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture , qui connoît mieux que nous les choses qui sont de Dieu , en parle. Et qu'est-ce donc que le Cœli enarrant gloriam Dei? V.
(157) Toute religion qui ne reconnoît pas maintenant Jésus-Christ est notoirement fausse , et les miracles ne peuvent lui servir de rien.
Qu'est-ce qu'un miracle ? Quelque ide'e qu'on s'en puisse former , c'est une chose que Dieu seul peut faire. Or , on suppose ici que Dieu peut faire des miracles pour le soutien d'une fausse religion : ceci mérite bien d'être approfondi ; chacune de ces questions peut fournir un volume. V.
(i58) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à tant d'imposteurs , etc. ; et tout le reste de ce long paragraphe.
La solution de ce problème est bien aise'e. On vit des effets physiques extraordinaires- des fripons les tirent passer pour des miracles. On vit des maladies augmenter dans la j leine lune; et des sots crurent que la fièvre étoit plus forte , parce que la lune e'toit pleine. Un malade, qui devoit» gue'rir, se trouva mieux le lendemain qu'il eut mange des e'crevi^es; et on conrlut que les e'crevisses puriiioient le sang, parce quelles sont rouges étant cuites.
Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour