PREMIÈRE PARTIE, ART. IV
étrange qu'il pût supporter la vie. Qui se trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche ? et qui ne se trouve malheureux de n'avoir qu'un œil > On ne s'est peut-être jamais avisé de s'affliger de n avoir pas trois yeux; mais on est inconsolable de n en avoir qu'un.
Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme , que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et de n'être pas dans l'estime dune âme; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.
Si d'un côté cette fausse gloire que les hommes cherchent est une grande marque de leur misère et de leur bassesse, c'en est une aussi de leur exce lence ; car quelques possessions qu'il ait sur la terre, de quelque santé et commodité essentielle quil jouisse, il n'est pas satisfait, s il nest dans 1 estime des hommes. Il estime s grande la raison de l'homme, qUe, quelaue avantage qu'il ait dans le monde, il se croit malheureux, s il n est placé aussi avantageusement dans la raison de l'homme. C'est la plus belle place du monde : rien ne peut le détourner de ce désir, et c'est la qualité la plus ineffaçable du cœur de 1 homme. Jusque-là que ceux' qui méprisent le plus les hommes, et qui les égalent aux betes, veulent encore en êtreadm.rés et se contredisent à eux-mêmes par leur propre sentiment; la nature, qui est plus puissante que
toute leur raison, les convaincant plus fortement de la grandeur de l'homme, que la raison ne les convainc de sa bassesse.
L'homme n'est qu'un roseau le plus foible de la nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour L'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble que ce qui le tue (19), parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.
Il est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui faire trop voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre; mais il est très -avantageux de lui représenter l'un et l'autre.
Que l'homme donc s'estime son prix. Qu'il s'aime , car il a en lui une nature capable de bien; mais qu'il n'aime pas pour cela les bas-