PREMIÈRE PARTIE, ART. IV
sesses qui y sont. Qu'il se méprise , parce que cette capacité est vide; mais qu'il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu'il se haïsse , qu'il s'aime : il a en lui la capacité de connoître la vérité, et d'être heureux; mais il n'a point de vérité, ou constante , ou satisfaisante. Je voudrois donc porter l'homme à désirer d'en trouver, à être prêt et dégagé des passions pour la suivre où il la trouvera ; et sachant combien sa connoissance s'est obscurcie par les passions, je voudrois qu'il haït en lui la concupiscence qui la détermine d'elle-même, afin qu'elle ne l'aveuglât point en faisant son choix, et qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi.
Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir (20); et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
J^es stoïques disent : Rentrez au -dedans de vous-mêmes , et c'est là où vous trouverez votre repos : et cela n'est pas vrai. Les autres disent : Sortez dehors, et cherchez le bonheur en vous divertissant : et cela n'est pas vrai (ai). Les maladies viennent : le bonheur n'est ni dans nous , ni hors de nous; il est en Dieu et en nous.
La nature de l'homme se considère en deux
manières : l'une selon sa fin, et alors il est grand et incompréhensible ; l'autre selon l'habitude , comme l'on juge de la nature du cheval et du chien , par l'habitude d'y voir la course , et animum arcendi; et alors l'homme est abject et vil. Voilà les deux voies qui en font juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes; car l'un nie la supposition de l'autre : l'un dit : Il n'est pas né à cette fin, car toutes ses actions y répugnent ; l'autre dit : Il s'éloigne de sa fin quand ij. fait ces actions basses. Deux choses instruisent l'homme de toute sa nature; l'instinct et l'expérience.
Je sens que je peux n'avoir point été : car le moi consiste dans ma pensée; donc moi qui pense n'aurois point été , si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel, ni infini; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel, infini.