XXI. (3a
Nous supposons que tous les hommes conçoivent et sentent de la même sorte les objets qui se présentent à eux : mais nous le supposons bien gratuitement, car nous n'eu avons aucune preuve. Je vois bien qu'on applique les mêmes mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient, par exemple, de la neige, ils expriment tous deux la vue de ce même objet parles mêmes mots, en disant l'un et l'autre qu'elle est blanche; et de cette conformité d'application on tire une puissante con-
jecture d'une conformité d'idée : mais cela n'est pas absolument convaincant, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative.
Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme qu'il sera demain jour, etc.; mais souvent la nature nous dément , et ne s'assujettit pas à ses propres règles.
Plusieurs choses certaines sont contredites; plusieurs fausses passent sans contradiction : ni la contradiction n'est marque de fausseté , ni l'incontradiction n'est marque de vérité.
Quand on est instruit, on comprend que, la nature portant l'empreinte de son auteur gravée dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous voyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches. Car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d'infinités de propositions à exposer? Elle sera aussi infinie dans la multitude et la délicatesse de leurs principes; car qui ne voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent que d'euxmêmes, et qu'ils sont appuyés sur d'autres, qui, en ayant d'autres pour appui , ne souffrent jamais de derniers ?