‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 35 sur 102 · DES DOMESTIQUES. 10 T · texte numérisé non relu

DES DOMESTIQUES. 10 T

Voyez- vous combien cela est judicieux? Je n'attendois rien moins , lui dis-je , d'un livre tiré de vingt-quatre jésuites. Mais, ajouta le père, notre père Bauny a encore bien appris aux valets à rendre tous ces devoirs-là innocemment à leurs maîtres , en faisant qu'ils portent leur intention, non pas aux péchés dont ils sont les entremetteurs, mais seulement au gain qui leur en revient. C'est ce qu'il a bien expliqué dans sa Somme des péchés , en la page 710 de la première impression : « Que les confesseurs, dit-il , « remarquent bien qu'on ne peut absoudre les « valets qui font des messages déshonnêtes, s'ils « consentent aux péchés de leurs maîtres ; mais « il faut dire le contraire , s'ils le font pour leur « commodité temporelle. » Et cela est bien facile à faire ; car pourquoi s'obstineroient-ils à consentir à des péchés dont ils n'ont que la peine ?

Et le même père Bauny a encore établi cette grande maxime en faveur de ceux qui ne sont pas contents de leurs gages ; c'est dans sa Somme, pages 21 3 et 214 de la sixième édition; <f Les valets qui se plaignent de kurs gages , « peuvent-ils d'eux-mêmes les croître en se garce nissant les mains d'autant de bien apparte- « nant à leurs maîtres , comme ils s'imaginent « en être nécessaire pour égaler lesdits gages à « leur peine ? Ils le peuvent en quelques rente contres, comme lorsqu'ils sont si pauvres en « cherchant condition , quils ont été obligés

« d'accepter l'offre qu'on leur a faite , et que les « autres valets de leur sorte gagnent davantage « ailleurs. »

Voilà justement, mon père, lui dis-je, le passage de Jean d'Alba. Quel Jean d'Àlba ? dit le père. Que voulez-vous dire ? Quoi ! mon père , ne vous souvenez-vous plus de ce qui se passa en cette ville l'année 1647? Et ou étiez-vous donc alors ? Jenseignois, dit-il, les cas de conscience dans un de nos collèges assez éloigné de Paris. Je vois donc bien , mon père , que vous ne savez pas cette histoire ; il faut que je vous la dise. C'étoit une personne d'honneur qui la contoit l'autre jour en un lieu où j'étois. Il nous disoit que ce Jean d'Alba , servant vos pères du collège de Clermont de la rue Saint-Jacques, et n'étant pas satisfait de ses gages , déroba quelque chose pour se récompenser ; que , vos pères s'en étant aperçus, le firent mettre en prison, l'accusant de vol domestique , et que le procès en fut rapporté au Châtelet, le sixième jour d'avril 1647, si j'ai bonne mémoire ; car il nous marqua toutes ces particularités-là , sans quoi à peine lauroit-on cru. Ce malheureux, étant interrogé, avoua qu'il avoit pris quelques plats d'étain à vos pères; mais il soutint qu'il ne les avoit pas volés pour cela , rapportant pour sa justification cette doctrine du père Bauny, qu'il présenta aux juges avec un écrit d'un de vos pères , sous lequel il avoit étudié les cas de conscience , qui lui avoit appris la même chose. Sur quoi M. de Montrouge,

* ji:an dalba condamné. io3

l'un des plus considérés de cette compagnie, dit en opinant: « Qu'il n'étoit pas d'avis que, sur u des écrits de ces pères, contenant une doctrine « illicite , pernicieuse et contraire à toutes les « lois naturelles , divines et humaines , capable « de renverser toutes les familles, et d'autoriser « tous les vols domestiques , on dût absoudre « cet accusé ; mais qu'il étoit d'avis que ce trop t( fidèle disciple fût fouetté devant la porte du « collège, par la main du bourreau, lequel en a même temps brûleroit les écrits de ces pères « traitant du larcin , avec défense à eux de plus « enseigner une telle doctrine , sur peine de la « vie. »

On attendoit la suite de cet avis , qui fut fort approuvé , lorsqu'il arriva un incident qui fît remettre le jugement de ce procès. Mais cependant le prisonnier disparut , on ne sait comment, sans qu'on parlât plus de cette affaire-là ; de sorte que Jean d'Alba sortit, et sans rendre sa vaisselle. Voilà ce qu'il nous dit, et il ajoutoit à cela que l'avis de M. de Montrouge est aux registres du Châtelet, où chacun le peut voir. Nous prîmes plaisir à ce conte.

A quoi vous amusez-vous? dit le père. Qu'est-ce que tout cela signifie ? Je vous parle des maximes de nos casuistes ; j'étois prêt à vous parler de celles qui regardent les gentilshommes , et vous m'interrompez par des histoires hors de propos. Je ne vous le disois qu'en passant , lui dis-je , et aussi pour vous avertir d'une chose importante

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sur ce sujet, que je trouve que vous avez oubliée en établissant votre doctrine de la probabilité. Eh quoi ! dit le père , que pourroit-il y avoir de manque après que tant d'habiles gens y ont passé ? C'est, lui répondis-je, que vous avez bien mis ceux qui suivent vos opinions probables, en assurance à l'égard de Dieu et de la conscience : car, à ce que vous dites, on est en sûreté de ce côté-là en suivant un docteur grave. Vous les avez encore mis en assurance du côté des confesseurs ; car vous avez obligé les prêtres à les absoudre sur une opinion probable , à peine de péché mortel : mais vous ne les avez point mis en assurance du côté des juges ; de sorte qu'ils se trouvent exposés au fouet et à la potence en suivant vos probabilités. C'est un défaut capital que cela. Vous avez raison , dit le père , vous me faites plaisir; mais c'est que nous n'avons pas autant de pouvoir sur les magistrats que sur les confesseurs , qui sont obligés de se rapporter à nous pour les cas de conscience : car c'est nous qui en jugeons souverainement. J'entends bien , lui dis-je ; mais si d'une part vous êtes les juges des confesseurs , n'êtes-vous pas de l'autre les confesseurs des juges ? Votre pouvoir est de grande étendue : obligez-les d'absoudre les criminels qui ont une opinion probable , à peine d'être exclus des sacrements ; afin qu'il n'arrive pas , au grand mépris et scandale de la probabilité , que ceux que vous rendez innocents dans la théorie soient fouettés ou pendus dans la

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