‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 39 sur 102 · POUR LE BIEJN TEMPOREL · texte numérisé non relu

POUR LE BIEJN TEMPOREL

« la chose soit de grand prix au jugement d'un « homme prudent. » Et Layman et Filiutius en parlent de même. Ce n'est rien dire, mon père : où ira-t-on chercher un homme prudent , dont la rencontre est si rare, pour faire cette estimation? Que ne déterminent -ils exactement la somme? Comment! dit le père, étoit-il si facile , à votre avis, de comparer la vie d'un homme et d'un chrétien à de l'argent? C'est ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos casuistes. Cherchez-moi , dans tous les anciens pères , pour comhien d'argent il est permis de tuer un homme. Que vous diront-ils? sinon, non occides : «Vous « ne tuerez point. » Et qui a donc osé déterminer cette somme? répondis-je. C'est, me dit-il , notre grand et incomparable Molina, la gloire de notre Société, qui, par sa prudence inimitable, Ta estimée « à six ou sept ducats, pour lesquels il « assure qu'il est permis de tuer, encore que celui « qui les emporte s'enfuie. » C'est en son tom. IV, tr. 3, disp. 16, d. 6. Et il dit de plus au même endroit : « Qu'il n'oseroit condamner d'aucun « péché un homme qui tue celui qui lui veut « ôter une chose de la valeur d'un écu , ou moins : « unius aurei, vel minoris adhuc valoiis. » Ce qui a porté Escobar à établir cette règle générale, n. 44 •> a que régulièrement on peut tuer un « homme pour la valeur d'un écu , selon Mo- « lina. »

O mon père ! d'où Molina a-t-il pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance

sans aucun secours de l'Ecriture, des conciles, ni des pères? Je vois bien qu'il a eu des lumières bien particulières et bien éloignées de saint Augustin sur l'homicide, aussi-bien que sur la grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre ; et je connois parfaitement qu'il ny a plus que les gens d'Eglise qui s'abstiendront de tuer ceux qui leur feront tort en leur honneur ou en leur bien. Que voulez-vous dire? répliqua le père. Cela seroit-ii raisonnable , à votre avis, que ceux qu'on doit le plus respecter dans le monde fussent seuls exposés à l'insolence des méchants? Nos pères ont prévenu ce désordre ; car Tannerus, t. II, d. 4, q- 8, d. 4 7 n. 76, dit : « Qu'il est « permis aux ecclésiastiques , et aux religieux « même, de tuer, pour défendre non-seulement « leur vie, mais aussi leur bien, ou celui de leur «communauté.» Molina, qu'Escobar rapporte, n. 43 ; Bécan, in 2, 2, t. II, q. 7 , de Hom. concl. 2, n. 5;Reginaldus,L. xxi,c. 5,n. 68; Layman,L.in, tr. 3, p. 3,c. 3, n. 4; Lessius , Liv. 11 , c. 9, d. 11, n. ni\ et les autres, se servent tous des mêmes paroles.

Et même, selon notre célèbre père Lamy, il est permis aux prêtres et aux religieux de prévenir ceux qui les veulent noircir par des médisances , en les tuant pour les en empêcher. Mais c'est toujours en dirigeant bien l'intention. Voici ses termes, t. V, disp. 36, n. 1 18 : « Il est permis « à un ecclésiastique ou à un religieux, de tuer « un calomniateur qui menace de publier des

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« crimes scandaleux de sa communauté, ou de « lui-même, quand il n'y a que ce seul moyen « de l'en empêcher, comme s'il est prêt à ré- « pandre ses médisances si on ne le tue prompcr tement : car, en ce cas , comme il seroit permis « à ce religieux de tuer celui qui lui voudroit « ôter la vie , il lui est permis aussi de tuer celui v qui lui veut ôter l'honneur ou celui de sa « communauté, de la même sorte qu'aux gens « du monde. » Je ne savois pas cela , lui dis-je , et j'avois cru simplement le contraire sans y faire de réflexion , sur ce que j'avois ouï dire que l'Église abhorre tellement le sang, qu'elle ne permet pas seulement aux juges ecclésiastiques d'assister aux jugements criminels. Ne vous arrêtez pas à cela , dit-il ; notre père Lamy prouve fort bien cette doctrine , quoique , par un trait d'humilité bienséant à ce grand homme , il la soumette aux lecteurs prudents. Et Caramuel, notre illustre défenseur, qui la rapporte dans sa Théologie fondamentale, p. 543, la croit si certaine, qu'il soutient « que le contraire n'est pas probable : » et il en tire des conclusions admirables, comme celle-ci ,, qu'il appelle «la conclusion des conclusions , conclus ionum conclusio : « Qu'un prêtre non-seulement peut , en « de certaines rencontres , tuer un calomnia- « teur, mais encore qu'il y en a où il le doit « faire : etiam aliquando débet occidere. » Il examine plusieurs questions nouvelles sur ce principe; par exemple celle-ci : Savoir si les jésuites

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peuvent tuer les jansénistes? Voilà, mon père, m'écriai-je, un point de théologie bien surprenant ! et je tiens les jansénistes déjà morts par la doctrine du père Lamy. Vous voilà attrapé, dit le père : Caramuel conclut le contraire des mêmes principes. Et comment cela, mon père? Parce, me dit-il, qu'ils ne nuisent pas à notre réputation. Voici ses mots, n. 1146 et 1 147 , p. 547 et 548: « Les jansénistes appellent les jé- « suites pélagiens ; pourra-t-on les tuer pour «cela? Non, d'autant que les jansénistes nob- « scurcissent non plus l'éclat de la Société qu'un « hibou celui du soleil; au contraire, ils l'ont « relevée, quoique contre leur intention : occidi « non possunt , quia nocere non potuerunt. »

Eh quoi ! mon père, la vie des jansénistes dépend donc seulement de savoir s'ils nuisent à votre réputation? Je les tiens peu en sûreté, si cela est. Car, s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent tort , les voilà tuables sans difficulté. Vous en ferez un argument en forme; et il n'en faut pas davantage avec une direction d'intention pour expédier un homme en sûreté de conscience. O qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures, d'être instruits en cette doctrine ! Mais que malheureux sont ceux qui les offensent! En vérité , mon père, il vaudroit autant avoir affaire à des gens qui n'ont point de religion, qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à cette direction. Car enfin lintention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est

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