‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 40 sur 102 · POUR LE BIEN TEMPOREL · texte numérisé non relu

POUR LE BIEN TEMPOREL

blessé. Il ne s'aperçoit point de cette direction secrète, et il ne sent que celle du coup qu'on lui porte. Et je ne sais même si on n'auroit pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés, que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.

Tout de bon, mon père, je suis un peu surpris de tout ceci; et ces questions du père Lamy et de Caramuel ne me plaisent point. Pourquoi? dit le père : êtes- vous janséniste? J'en ai une autre raison, lui dis-je. C'est que j'écris de temps en temps à un de mes amis de la campagne ce que j'apprends des maximes de vos pères. Et quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s'il ne se pourroit pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, s'imaginant que cela vous fait tort, ne tirât de vos principes quelque méchante conclusion. Allez, me dit le père, il ne vous en arrivera point de mal, j'en suis garant. Sachez que ce que nos pères ont imprimé eux-mêmes, et avec l'approbation de nos supérieurs , n'est ni mauvais, ni dangereux à publier.

Je vous écris donc sur la parole de ce bon père ; mais le papier me manque toujours, et non pas les passages. Car il y en a tant d'autres, et de si forts, qu'il faudroit des volumes pour tout dire.

Je suis , etc.

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Maximes corrompues des casuistes touchant les juges , les usuriers, le contrat Mohatra , les banqueroutiers, les restitutions, etc. Diverses extravagances des mêmes casuistes.

De Paris, ce a8 mai i656.

Monsieur,

Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes ; cependant il y a des gens qui essaient de le deviner , mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne : les autres attribuent mes lettres à quatre ou cinq personnes, qui, comme moi, ne sont ni prêtres, ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons me font connoître que je n'ai pas mal réussi dans le dessein que j'ai eu de n'être connu que de vous, et du bon père qui souffre toujours mes visites, et dont je souffre toujours les discours, quoique avec bien de la peine. Mais je suis obligé à me contraindre; car il ne les continueroit pas, s'il s'apercevoit que j'en fusse si choqué ; et ainsi je ne pourrois m'acquitter de la parole que je vous ai donnée, de vous faire savoir leur morale. Je vous assure que

(*) Ce fut encore M. Nicole qui revit cette lettre.

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vous- devez compter pour quelque chose la violence que je me fais. Il est bien pénible de voir renverser toute la morale chrétienne par des égarements si étranges, sans oser y contredire ouvertement. Mais , après avoir tant enduré pour votre satisfaction, je pense qu'à la fin j'éclaterai pour la mienne, quand il n'aura plus rien à me dire. Cependant je me retiendrai autant qu'il me sera possible; car plus je me tais , plus il me dit de choses. Il m'en apprit tant la dernière fois, que j'aurai bien de la peine à tout dire. Vous verrez des principes bien commodes pour ne point restituer. Car, de quelque manière qu'il pallie ses maximes, celles que j ai à vous dire ne vont en effet qu'à favoriser les juges corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les femmes perdues et les sorciers, qui sont tous dispensés assez largement de restituer ce qu'ils gagnent chacun dans leur métier. C'est ce que le bon père m'apprit par ce discours.

Dès le commencement de nos entretiens, me dit-il, je me suis engagé à vous expliquer les maximes de nos auteurs pour toutes sortes de conditions. Vous avez déjà vu celles qui touchent les bénéficiers , les prêtres , les religieux , les domestiques et les gentilshommes ; parcourons maintenant les autres , et commençons par les juges.

Je vous dirai d'abord une des plus importantes et des plus avantageuses maximes que nos pères aient enseignées en leur faveur. Elle est de notre

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savant Castro Palao, l'un de nos vingt-quatre vieillards. Voici ses mots : « Un juge peut-il, dans « une question de droit , juger selon une opinion « probable, en quittant l'opinion la plus pro- «bable? Oui, et même contre son propre sen- « timent : imb contra propriam opinionem. » Et c'est ce que notre père Escobar rapporte aussi au tr. 6, ex. 6, n. 45. O mon père ! lui dis-je, voilà un beau commencement ! les juges vous sont bien obligés : et je trouve bien étrange qu'ils s'opposent à vos probabilités , comme nous l'avons remarqué quelquefois, puisqu'elles leur sont si favorables. Car vous leur donnez par là le même pouvoir sur la fortune des hommes que vous vous êtes donné sur les consciences. Vous voyez , me dit-il , que ce n'est pas notre intérêt qui nous fait agir, nous n'avons eu égard qu'au repos de leurs consciences ; et c'est à quoi notre grand Molina a si utilement travaillé , sur le sujet des présents qu'on leur fait. Car, pour lever les scrupules qu'ils pourroient avoir d'en prendre en de certaines rencontres , il a pris le soin de faire le dénombrement de tous les cas où ils en peuvent recevoir en conscience, à moins qu'il n'y eût quelque loi particulière qui le leur défendît. C'est en son t. I, tr. 2, d. 88, n. 6. Les voici : « Les juges peuvent recevoir des présents « d<?s parties , quand ils les leur donnent ou par c( amitié, ou par reconnoissance de la justice « qu ils ont rendue, ou pour les porter à la rendre « à l'avenir, ou pour les obliger à prendre un

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« soin particulier de leur affaire , ou pour les x engager à les expédier promptement. » Notre savant Escobar en parle encore au tr. 6, ex. 6, n. 43 , en cette sorte : « S'il y a plusieurs per- « sonnes qui n'aient pas plus de droit d'être exce pédiés lun que l'autre, le juge qui prendra « quelque chose de l'un, à condition, ex pacto , « de l'expédier le premier , péchera-t-il ? Non cer- « tainement, selon Layman : car il ne fait aucune « injure aux autres selon le droit naturel, lors- « qu'il accorde à l'un, par la considération de « son présent, ce qu'il pouvoit accorder à celui « qui lui eût plu : et même , étant également « obligé envers tous par l'égalité de leur droit , « il le devient davantage envers celui qui lui fait « ce don, qui l'engage à le préférer aux autres; « et cette préférence semble pouvoir être estimée « pour de l'argent : Quœ obtigatio videtur pretio « œstimabilis. »

Mon révérend père, lui dis-je, je suis surpris de cette permission, que les premiers magistrats du royaume ne savent pas encore. Car M. le premier président a rapporté un ordre dans le parlement pour empêcher que certains greffiers ne prissent de l'argent pour cette sorte de préférence : ce qui témoigne qu'il est bien éloigné de croire que cela soit permis à des juges , et tout le monde a loué une réformation si utile à toutes les parties. Le bon père , surpris de ce discours 5 me répondit : Dites- vous vrai? je ne savois rien de cela. Notre opinion n'est que probable, le

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contraire est probable aussi. En vérité , mon père, lui dis-je , on trouve que M. le premier président a plus que probablement bien fait, et qu'il a arrêté par là le cours d'une corruption publique , et soufferte durant trop long-temps. J'en juge de la même sorte, dit le père; mais passons cela, laissons les juges. Vous avez raison, lui dis-je; aussi-bien ne reconnoissent-iis pas assez ce que vous faites pour eux. Ce n'est pas cela, dit le père; mais c'est qu'il y a tant de choses à dire sur tous, qu'il faut être court sur chacun.

Parlons maintenant des gens d'affaires. Vous savez que la plus grande peine qu'on ait avec eux, est de les détourner de l'usure , et c'est aussi à quoi nos pères ont pris un soin particulier; car ils détestent si fort ce vice, qu'Escobar dit au tr. 3 , ex. 5 , n. r , « que de dire que l'usure « n'est pas péché , ce seroit une hérésie. » Et notre père Bauny, dans sa Somme des péchés, ch. 14, remplit plusieurs pages des peines dues aux usuriers. 11 les déclare «infâmes durant leur « vie, et indignes de sépulture après leur mort.» O mon père ! je ne le croyois pas si sévère. Il l'est quand il le faut, me dit-il : mais aussi ce savant casuiste ayant remarqué qu'on n'est attiré à l'usure que par le désir du gain , il dit au même lieu : « L'on n'obligeroit donc pas peu « le monde, si , le garantissant des mauvais effets «de l'usure, et tout ensemble du péché qui «en est la cause, on lui donnoit le moyen de

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« tirer autant et plus de profit de son argent, « par quelque bon et légitime emploi , que l'on « en tire des usures. » Sans doute, mon père, il n'y auroit plus d'usuriers après cela. Et c'est pourquoi, dit-il, il en a fourni une «méthode « générale pour toutes sortes de personnes; ^en- . « tilshommes, présidents, conseillers, etc. », et si facile , qu'elle ne consiste qu'en l'usage de certaines paroles qu'il faut prononcer en prêtant son argent : ensuite desquelles on peut en prendre du profit, sans craindre qu'il soit usuraire, comme il est sans doute qu'il l'auroit été autrement. Et quels sont donc ces termes mystérieux, mon père? Les voici, me dit-il, et en mots propres; car vous savez quil a fait son livre de la Somme des péchés en françois, pour être entendu de tout le monde , comme il le dit dans la préface : « Celui à qui on demande de l'argent « répondra donc en cette sorte : Je n'ai point « d'argent à prêter ; si ai bien à mettre à profit « honnête et licite. Si désirez la somme que de- « mandez pour la faire valoir par votre industrie «à moitié gain, moitié perte, peut-être m'y « résoudrai -je. Bien est vrai qu'à cause qu'il y a « trop de peine à s'accommoder pour le profit, «si vous m'en voulez assurer un certain, et « quant et quant aussi mon sort principal, qu'il « ne coure fortune, nous tomberions bien plus « tôt d'accord, et vous ferai toucher argent dans « cette heure. » N'est-ce pas !à un moyen bien aisé de gagner de l'argent sans pécher? Et le

père Baimy n'a-t-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut cette méthode: « Voilà, à mon avis, le moyen par lequel quan- « tité de personnes dans le monde, qui, par « leurs usures, extorsions et contrats illicites, se « provoquent la juste indignation de Dieu , se « peuvent sauver en faisant de beaux, honnêtes « et licites prolits. »

O mon père ! lui dis-je , voilà des paroles bien puissantes ! Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l'usure, que je n'entends pas : car j'ai toujours pensé que ce péché consistoit à retirer plus d'argent qu'on n'en a prêté. Vous l'entendez bien peu, me dit-il. L'usure ne consiste presque , selon nos pères , qu'en l'intention de prendre ce profit comme usuraire. Et c'est pourquoi notre père Escobar fait éviter l'usure par un simple détour d'intention ; c'est au tr. 3, ex. 5, n. 4, 33, 44- <( Ce seroit usure, « dit-il, de prendre du profit de ceux à qui on « prête, si on l'exigeoit comme dû par justice : «mais, si on l'exige comme dû par reconnois- « sance , ce n'est point usure. » Et n. 3 : « Il n'est « pas permis d'avoir l'intention de profiter de «l'argent prêté immédiatement; mais de le « prétendre par l'entremise de la bienveillance « de celui à qui on l'a prêté, média benevolentia , « ce n'est point usure. »

Voilà de subtiles méthodes ; mais une des meilleures , à mon sens ( car nous en avons à choisir) , c'est celle du contrat Mohatra. Le

DU CONTRAT M OU AT R A. l3;>

contrat Mohatra , mon père ! Je vois bien, dit-il , que vous ne savez ce que c'est. Il n'y a que le nom d'étrange. Escobar vous l'expliquera au tr. 3 , ex. 3, n. 36 : « Le contrat Mohatra est celui « par lequel on achète des étoffes chèrement et « à crédit, pour les revendre au même instant « à la même personne argent comptant et à bon « marché. » Voilà ce que c'est que le contrat; Mohatra : par où vous voyez qu'on reçoit une certaine somme comptant , en demeurant obligé pour davantage. Mais, mon père, je crois qu'il n'y a jamais eu qu'Escobar qui se soit servi de ce mot-là : y a-t-il d'autres livres qui en parlent ? Que vous savez peu les choses ! me dit le père. Le dernier livre de théologie morale qui a été imprimé cette année même à Paris parle du Mohatra, et doctement; il est intitulé Epilogue Summarum. C'est un abrégé de toutes les Sommes de théologie, pris de nos pères Suarez, Sanchez, Lessius , Fagundez, Hurtado , et d'autres casuistes célèbres, comme le titre le dit. Vous y verrez donc , en la page 54 : « Le Mohatra est quand «un homme, qui a affaire de vingt pistoles , « achète d'un marchand des étoffes pour trente « pistoles , payables dans un an , et les lui « revend à l'heure même pour vingt pistoles « comptant. » Vous voyez bien par là que le Mohatra n'est pas un mot inouï. Eh bien ! mon père, ce contrat-là est-il permis? Escobar, répondit le père, dit au même lieu, « qu'il y a « des lois qui le défendent sous des peines très-

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«rigoureuses. » 11 est donc inutile, mon père? Point du tout, dit-il : car Escobar, en ce même endroit, donne des expédients pour le rendre permis. «Encore même, dit-il, que celui qui « Vend et achète ait pour intention principale le « dessein de profiter, pourvu seulement qu'en « vendant il n'excède pas le plus haut prix des « étoffes de cette sorte , et qu'en rachetant il « n'en passe pas le moindre, et qu'on n'en con- « vienne pas auparavant en termes exprès ni « autrement. » Mais Lessius, de Just, Liv. u , c. 21, d. 16, dit «qu'encore même qu'on eût vendu « dans l'intention de racheter à moindre prix , « on n'est jamais obligé à rendre ce profit , si « ce n'est peut-être par charité , au cas que celui « de qui on l'exige fût dans l'indigence, et en- « core pourvu qu'on le pût rendre sans s'in- «commoder;» Si commode potest. Voilà tout ce qui se peut dire. En effet, mon père, je crois qu'une plus grande indulgence seroit vicieuse. Nos pères , dit-il , savent si bien s'arrêter où il faut ! Vous voyez assez par la l'utilité du Mohatra.

J aurois bien encore d'autres méthodes à vous enseigner; mais celles-là suffisent, et j'ai à vous entretenir de ceux qui sont mal dans leurs affaires. Nos pères ont pensé à les soulager selon l'état où ils sont; car, s'ils n'ont pas assez de bien pour subsister honnêtement, et tout ensemble pour payer leurs dettes, on leur permet den mettre une partie à couvert en faisant

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