‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 4 sur 102 · ET DU STYLE RE PASCAL. V · texte numérisé non relu

ET DU STYLE RE PASCAL. V

Mais l'esprit du jeune Pascal , naturellement sérieux, eut bientôt besoin d'un autre aliment. Il le trouva dans une circonstance dont on a trop peu tenu compte. Le goût de la littérature avoit porté les écrivains à se réunir chez Valentin Conrart, dès 1629, et leurs assemblées avoient reçu la sanction de l'autorité en i635. L'Académie Françoise étoit illustre dès sa naissance; mais elle paroissoit ne s'occuper que des mots. Les savants , qui s'occupoient des choses , furent en quelque sorte électrisés par cet exemple. Dès 1640, il se forma dans Paris une société de physique et de mathématiques , composée d'hommes instruits dans les sciences , qui se donnèrent d'abord rendez-vous chez le père Mersenne , minime. De ce nombre étoient nos célèbres philosophes , René Descartes , Pierre Gassendi , Gilles Personne de Roberval , Pierre Fermât , Claude Gaspard Bachet , et Gérard Desargues, excellent géomètrfc. Thomas Hobbes , anglois; Henri Oldenbourg, allemand; Robert Boyie, anglois; Nicolas Stenon , danois, et divers autres illustres étrangers, s'y trouvèrent dans leurs voyages, et portèrent le goût de ces assemblées savantes dans leurs pays. Telle fut la première origine de la Société royale de Londres, de notre Académie royale des Sciences, etc. Formée d'abord dans la cellule du père Mersenne , la réunion des savants de Paris passa dans l'hôtel du maître des requêtes Montmor, ensuite chez Melchisedech Thévenot , fameux voyageur, garde de la Bibliothèque du roi , etc. Enfin , lorsque ces premières conférences scientifiques eurent lieu, en 1640 , MM. Pascal père et fils eurent l'honneur d'y être admis, et le fils n'avoit alors que dix-sej>t ans.

Ses premiers travaux furent consacrés aux sciences exactes , et contribuèrent à leurs progrès. Ce n'est pas ici le lieu de nous en occuper , ni de parler de la cycloïde, de l'expérience du Puy-de-Dôme , de la presse hydraulique , etc. ; mais en cultivant les fruits il ne négligeoit pas les fleurs. Tous ses ouvrages sont bien écrits en françois , et dès i65o , âgé de vingt-sept ans , Pascal adressa une lettre éloquente à

Vj DES PROVINCIALES

la reine Christine de Suède. Cette lettre est digne d'être lue , et nous la consignons ici , en regrettant de n'avoir pas la réponse de la reine.

Lettre de Pascal à la reine Christine {de Suède)-, en lui envoyant la machine arithmétique (*), en i65o.

Madame , si j'avois autant de santé que de zèle , j'irois moi-même pre'senter à Votre Majesté un ouvrage de plusieurs anne'es , que j'ose lui offrir de si loin ; et je ne souffrirois pas que d'autres mains que les miennes eussent l'honneur de le porter aux pieds de la plus grande princesse du monde. Cet ouvrage, madame, est une machine pour faire les règles d'arithmétique sans plume etsans jetons. Votre Majesté n'ignore pas la peine et le temps que coûtent les productions nouvelles., surtout lorsque les inventeurs veulent les porter eux-mêmes à la dernière perfection ; c'est pourquoi il seroit inutile de dire combien il y a que je tra\aille à celle-ci; et je ne pourrois mieux l'exprimer qu'en disant que je m'y suis al tache avec autant d'ardeur que si j'eusse prévu qu'elle devoit paroître un jour devant une personne si auguste. Mais, madame , si cet honneur n'a pas été le véritable motif de mon travail , il en sera du moins la récompense; et je m'estimerai trop heureux, si à la suite de tant de veilles , il peut donner à Votre Majesté une satisfaction de quelques moments. Je n'importunerai pas non plus Votre Majesté du particulier de ce qui compose cette machine : si elle en a quelque curiosité , elle pourra se contenter dans un discours que j'ai adressé à M. de Bourdelot (**). J'y ai touché en peu de mots toute l'histoire de cet ouvrage , l'objet de son invention , l'occasion de sa recherche , les difficultés de son exécution , les degrés de son progrès . le succès de son accomplissement , et les règles de son usage. Je dirai donc seulement ici le sujet qui me porte à l'offrir à Votre Majesté , ce que je considère comme le couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je sais, madame, que je pourrai être suspect d'avoii recherché de la gloire en le présentant à Votre Majesté , puisqu'il ne sauroit passer que pour extraordinaire, quand on verra qu'il s'adresse

(*) La machine arithmétique de Pascal a été parfaitement décrite par Diderot, dans le premier volume de l' Encyclopédie. Le privilège du roi pour cette machine est donné à Compiègne , le 22 mai 1649.

(* *) L'abbé Bourdelot (dont le vrai nom étoit Pierre Michon) , savant médecin , avoit obtenu du Pape une permission d'exercer cette profession , quoique prêtre. Il fut appelé en Suède par la reine Christine , et devint ensuite médecin du grand Condé.

ET DU STYLE DE PASCAL. Yij

à elle; et qu'au lieu qu'il ne devroitlui être offert que par la considération tle son excellence , on jugera qu'il est excellent par cette seule raison qu'il lui est offert. Ce n'est pas néanmoins cette espérance qui m'a inspiré un tel dessein. Il est trop grand, madame, pour avoir d'autre objet que Votre Majesté même. Ce qui m'y a véritablement porté est l'union qui se trouve en sa personne sacrée de deux choses qui me comblent également d'admiration et de respect , qui sont l'autorité souveraine et la science solide. Car j'ai une vénération toute particulière pour ceux qui sont élevés au suprême degré, ou de puissance, ou de connoissance. Les derniers peuvent, si je ne me trompe , aussibien que les premiers , passer pour des souverains. Les mêmes degrés se rencontrent entre les génies qu'entre les conditions j et le pouvoir des rois sur leurs sujets n'est , ce me semble , qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs, sur lesquels ils exercent le droit de persuader , ce qui est , parmi eux , ce que le droit de commander est dans le gouvernement politique. Ce second empire me paroît même d'un ordre d'autant plus élevé , que les esprits sont d'un ordre plus élevé que les corps ; et d'autant plus équitable qu'il ne peut être départi et conservé que par Je mérite, au lieu que l'a u Ire peut l'être par la naissance ou la fortune. Il faut donc avouer que chacun de ces empires est grand en soi ; mais , madame, que Votre Majesté me permette de le dire , elle n'y est pas blessée; l'un sans l'autre me paroît défectueux. Quelque puissant que soit un monarque, il manque quelque chose à sa gloire , s'il n'a la prééminence de l'esprit ; et, quelque éclatant que soit un sujet, sa condition est toujours rabaissée par sa dépendance. Les hommes qui désirent naturellement ce qui est. le plus parfait , avoient jusqu'ici continuellement aspiré à rencontrer ce souverain par excellence. Tous les rois et tous les savants en étoient autant d'ébauches, qui ne remplissoient qu'à demi leur attente; ce chef-d'œuvre étoit réservéà notre siècle. Et afin que cette grande merveille parût accompagnée de tous les sujets possibles d'étonnement , le degré où les hommes n'avoient pu atteindre est rempli par une jeune Reine, dans laquelle se rencontrent ensemble l'avantage de l'expérience avec la tendresse de l'âge (*) , le loisir de l'étude avec l'occupation d'une royale naissance , et l'éminence de la science avec la foiblesse du sexe. C'est Votre Majesté, madame , qui fournit à l'univers cet exemple unique qui lui manquoit; c'est elle en qui la puissance est dispensée parles lumières de la science , et la science relevée par l'éclat de l'au-

(*) Christine, fille de Gustave-Adolphe , roi de Suède, et de Marie-Éléonore de Brandebourg , étoit née en 1626. Elle succéda à son père en i632. Elle avoit vingt-quatre ans lorsque Pascal lui adressoit cette lettre tout à la fois élégante , respectueuse et fière.

VllJ DES PROVINCIALES

torité. C'est cette union si merveilleuse qui fait que, comme Votre Majesté ne voit rien qui soit au-dessus de sa puissance , elle ne voit rien aussi qui soit au-dessus de son esprit, et qu'elle sera l'admiration de tous les siècles. Régnez donc, incomparable princesse, d'une manière toute nouvelle ; que votre génie vous assujettisse tout ce qui n'est pas soumis à vos armes ; re'gnez par le droit de la naissance , pendant une longue suite d'années , sur tant de triomphantes provinces j mais re'gnez toujours par la force de votre me'rite sur toute l'étendue de la terre. Pour moi, n'e'tant pas né sous le premier de vos empires, je veux que tout le monde sa^he que je fais gloire de vivre sous le second j et c'est pour le témoigner que j'ose lever les yeux jusqu'à ma Reine, en lui donnant cette première preuve de ma dépendance. Voilà , madame , ce qui me porte à faire à Votre Majesté ce présent , quoique indigne d'elle. Ma foiblesse n'a pas arrêté mon ambition. Je me suis figuré qu'encore queleseulnomde Votre Majesté semble éloigner d'elle tout ce qui lui est disproportionné , elle ne rejette pas néanmoins tout ce qui lui est inférieur ; autrement sa grandeur seroit sans hommages , et sa gloire sans éloges. Elle se contente de recevoir un grand effort d'esprit, sans exiger qu'il soit l'effort d'un esprit grand comme le sien. C'est par cette condescendance quYlledaigne entrer en communication avec le reste des hommes ; et toutes ces considérations jointes me font lui protester, avec toute la soumission dont l'un des plus grands admirateurs de ses héroïques qualités est capable, que je ne souhaite rien avec tant d'ardeur , que de pouvoir être adopté, madame, de Votre Majesté, pour son très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,

Blaise Pascal.

Peu de temps après cette lettre , lorsque Pascal atteignent l'âge de trente ans , il se fit dans sa vie un très-grand changement. La cruelle maladie dont il est mort si jeune , commençoit à le tourmenter. Il avoit une sœur religieuse à Port-Royal des Champs. A la persuasion de cette pieuse fille , il renonça aux sciences humaines , pour ne s'occuper que de son salut. Il se lia spécialement avec les deux coryphées de Port-Royal , Antoine Arnauld et Pierre Nicole. Lorsque la Sorbonne fut soulevée contre Arnauld par l'influence du parti jésuitique , Pascal fut naturellement appelé à la défense de cet illustre docteur , son ami intime. Ce fut l'occasion de ces dix-huit Lettres , composées par Pascal , mais revues avec soin par Arnauld et par Nicole , qui lui en avoient aussi fourni les matériaux.

Page 1