‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 54 sur 102 · ECRITE AUX REVERENDS PERES JESUITES · texte numérisé non relu

ECRITE AUX REVERENDS PERES JESUITES

Qu'on peut réfuter par des railleries les erreurs ridicules. Précautions avec lesquelles on le doit faire ; qu'elles ont été observées par Montalte, et qu'elles ne l'ont point été par les jésuites. Bouffonneries impies du père Le Moine et du père Garasse.

Du 18 août i656.

ES REVERENDS PERES

J'ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j'ai écrites à un de mes amis sur le sujet de votre morale , où Fun des principaux points de votre défense est que je n'ai pas parlé assez sérieusement de vos maximes : c'est ce que vous répétez dans tous vos écrits, et que vous poussez jusqu'à dire : « Que j'ai tourné les choses saintes « en raillerie. »

Ce reproche, mes pères, est bien surprenant et bien injuste; car en quel lieu trouvez -vous que je tourne les choses saintes en raillerie ? Vous marquez en particulier « le contrat Moha- « tra , et l'histoire de Jean d'Alba. » Mais est-ce cela que vous appelez des choses saintes? Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable, que ce soit un blasphème de n'en pas

iq8 onzième lettre.

parler avec respect? Et les leçons du père Bauny, pour le larcin , qui portèrent Jean d'Alba à le pratiquer contre vous-mêmes, sont-elles si sacrées, que vous ayez droit de traiter d'impies ceux qui s'en moquent ?

Quoi! mes pères, les imaginations de vos auteurs passeront pour les vérités de la foi, et on ne pourra se moquer des passages d'Escobar, et des décisions si fantasques et si peu chrétiennes de vos autres auteurs, sans qu'on soit accusé de rire de la religion ? Est-il possible que vous ayez osé redire si souvent une chose si peu raisonnable? et ne craignez-vous point, en me blâmant de m'être moqué de vos égarements, de •me donner un nouveau sujet de me moquer de ce reproche , et de le faire retomber sur vousmêmes, en montrant que je n'ai pris sujet de rire que de ce qu'il y a de ridicule dans vos livres; et qu'ainsi, en me moquant de votre morale, j'ai été aussi éloigné de me moquer des choses saintes, que la doctrine de vos casuistes est éloignée de la doctrine sainte de l'Évangile?

En vérité, mes pères, il y a bien de la différence entre rire de la religion , et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ce seroit une impiété de manquer de respect pour les vérités que l'esprit de Dieu a révélées: mais ce seroit une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l'esprit de l'homme leur oppose.

Car, mes pères, puisque vous m'obligez d'en-

SE RAILLER DES ERREURS. ICjQ

trer en ce discours, je vous prie de considérer que, comme les vérités chrétiennes sont dignes d'amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont dignes de mépris et de haine, parce qu'il y a deux choses dans les vérités de notre religion, une beauté divine qui les rend aimables, et une sainte majesté qui les rend vénérables ; et qu'il y a aussi deux choses dans les erreurs; l'impiété qui les rend horribles, et l'impertinence qui les rend ridicules. C'est pourquoi , comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux sentiments d'amour et de crainte , et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte qui en est le principe, et l'amour qui en est la fin , les saints ont aussi pour l'erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s'emploie également à repousser avec force la malice des impies, et à confondre avec risée leur égarement et leur folie,

Ne prétendez donc pas , mes pères , de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d'un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie, puisqu'il est aisé de faire connoître à ceux qui ne le sauroient pas que cette pratique est juste, qu'elle est commune aux pères de l'Eglise , et qu'elle est autorisée par l'Ecriture , par l'exemple des plus grands saints , et par celui de Dieu même.

Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-là même qu'à l'heure de leur mort, qui est le temps

où leur état est îe plus déplorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée à la vengeance et à la fureur qui les condamnera à des supplices éternels : In intérim vestro ridebo et subsannabo. Et les saints, agissant par le même esprit, en useront de même, puisque, selon David, quand ils verront la punition des méchants, «il en trembleront et en riront en « même temps : Videbunt justi et timebunt : et « super eum ridebunt. » Et Job en parle de même : Innocens subsannabit eos.

Mais c'est une chose bien remarquable sur ce sujet, que, dans les premières paroles que Dieu a dites à l'homme depuis sa chute , on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante , selon les pères. Car, après qu'Adam eut désobéi, dans l'espérance que le démon lui avoit donnée d'être fait semblable à Dieu, il paroît par l'Écriture que Dieu, en punition, le rendit sujet à la mort, et qu'après l'avoir réduit à cette misérable condition qui étoit due à son péché, il se moqua de lui en cet état par ces paroles de risée : « Voilà l'homme qui est devenu comme l'un de « nous : Ecce si dam quasi unus ex nobis : » Ce qui est une ironie sanglante et sensible dont Dieu le piquoit vivement , selon saint Chrysostôme et les interprètes. Adam, dit Rupert, « méritoit « d'être raillé par cette ironie, et on lui faisoit « sentir sa folie bien plus vivement par cette « expression ironique que par une expression « sérieuse. » Et Hugues de Saint-Victor, ayant dit

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la même chose, ajoute «que cette ironie étoit « due à sa sotte crédulité; et que cette espèce de « raillerie est une action de justice, lorsque celui « envers qui on en use la méritée. »

Vous voyez donc , mes pères, que la moquerie est quelquefois plus propre à faire revenir les hommes de leurs égarements , et qu'elle est alors une action de justice; parce que, comme dit Jérémie, «les actions de ceux qui errent sont « dignes de risée, à cause de leur vanité : vana « surit, et risu cligna. » Et c'est si peu une impiété de s'en rire , que c'est l'effet d'une sagesse divine, selon cette parole de saint Augustin : <f Les sages rient des insensés, parce qu'ils sont «sages, non pas de leur propre sagesse, mais « de cette sagesse divine qui rira de la mort des « méchants. » ,

Aussi les prophètes remplis de l'esprit de Dieu ont usé de ces moqueries , comme nous voyons par les exemples de Daniel et d'Elie. Enfin il s'en trouve des exemples dans les discours de Jésus- Christ même; et saint Augustin remarque que, quand il voulut humilier Nicodème , qui se croyoit hahile dans l'intelligence de la loi : « Comme il le voyoit enflé d'orgueil par sa quart lité de docteur des Juifs, il exerce et étonne « sa présomption par la hauteur de ses de- « mandes , et l'ayant réduit à l'impuissance de « répondre : Quoi ! lui dit-il, vous êtes maître « en Israël, et vous ignorez ces choses? Ce qui « est le même que s'il eût dit: Prince superbe,

« reconnoissez que vous ne savez rien. » Et saint Chrysostôme et saint Cyrille disent sur cela qu'il méritoit d'être joué de cette sorte.

Vous voyez donc , mes pères , que , s'il arrivoit aujourd'hui que des personnes qui feroient les maîtres envers les chrétiens, comme Nicodème et les pharisiens envers les Juifs, ignorassent les principes de la religion, et soutinssent , par exemple, «qu'on peut être sauvé sans avoir jamais « aimé Dieu en toute sa vie, » on suivroit en cela l'exemple de Jésus-Christ, en se jouant de leur vanité et de leur ignorance.

Je m'assure , mes pères , que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n'est pas une conduite contraire à celle des saints de rire des erreurs et des égarements des hommes : autrement il faudroit blâmer celle des plus grands docteurs de l'Eglise qui l'ont pratiquée , comme saint Jérôme dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovinien, Vigilance, et les pélagiens; Tertullien , dans son apologétique contre les folies des idolâtres ; saint Augustin contre les religieux d'Afrique, qu'il appelle les Chevelus; saint Irénée contre les gnostiques; saint Bernard et les autres pères de l'Eglise, qui , ayant été les imitateurs des apôtres , doivent être imités par les fidèles dans toute la suite des temps, puisqu'ils sont proposés, quoi qu'on en dise, comme le véritable modèle des chrétiens, même d'aujourd'hui.

Je n'ai donc pas cru faillir en les suivant. Et,

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comme je pense lavoir assez montré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de Tertullien, qui rendent raison de tout mon procédé. «Ce que j'ai fait n'est qu'un jeu avant un «véritable combat. J'ai plutôt montré les bles- « sures qu'on vous peut faire que je ne vous en « ai fait. Que s'il se trouve des endroits où l'on «soit excité à rire, c'est parce que les sujets « mêmes y portoient. Il y a beaucoup de choses « qui méritent d'être moquées et jouées de la « sorte , de peur de leur donner du poids en les «combattant sérieusement. Rien n'est plus dû à « la vanité que la risée; et c'est proprement à la « vérité qu'il appartient de rire , parce qu'elle « est gaie, et de se jouer de ses ennemis, parce « qu'elle est assurée de la victoire. Il est vrai qu'il « faut prendre garde que les railleries ne soient « pas basses et indignes de la vérité. Mais , à cela « près , quand on pourra s'en servir avec adresse , <( c'est un devoir que d'en user. » Ne trouvez-vous pas, mes pères, que ce passage est bien juste à notre sujet? « Les lettres que j'ai faites jusqu'ici « ne sont qu'un jeu avant un véritable combat. » Je nai fait encore que me jouer, « et vous mon- « trer plutôt les blessures qu'on vous peut faire « que je ne vous en ai fait. » J'ai exposé simplement vos passages sans y faire presque de réflexion. « Que #si on y a été excité à rire , c'est « parce que les sujets y portoient d'eux-mêmes. » Car qu'y a-t-il de plus propre à exciter à rire que devoir une chose aussi grave que la morale chré-

tienne remplie d'imaginations aussi grotesques que les vôtres? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu'on dit « que Jésus-Christ a « lui-même révélées à des pères de la Société , » que quand on y trouve « qu'un prêtre qui a reçu « de largent pour dire une messe peut, outre «cela, en prendre d'autres personnes, en leur « cédant toute la part qu'il a au sacrifice : qu'un « religieux n'est pas excommunié pour quitter « son habit lorsque c'est pour danser, pour filouct ter , ou pour aller incognito en des lieux de « débauche; et qu'on satisfait au précepte d'ouïr « la messe en entendant quatre quarts de messe ce à la fois de différents prêtres : » lors , dis-je , qu'on entend ces décisions et autres semblables, il est impossible que cette surprise ne fasse rire, parce que rien n'y porte davantage qu'une disproportion surprenante entre ce qu'on attend et ce qu'on voit. Et comment auroit-on pu traiter autrement la plupart de ces matières ? puisque ce seroit ce les autoriser que de les traiter sérieu- <c sèment , » selon Tertullien.

Quoi ! faut-il employer la force de l'Ecriture et de la tradition pour montrer que c'est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d'épée par derrière, et dans une embûche; et que c'est acheter un bénéfice que de donner de l'argent comme un motif pour se le faire résigner? Il y a donc des matières qu'il faut mépriser, et « qui méritent d être jouées et moquées. » Enfin ce que dit cet ancien auteur , « que rien n'est

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« plus dû à la vanité que la risée; » et le reste de ces paroles s'applique ici avec tant de justesse, et avec une force si convaincante , qu'on ne sauroit plus douter qu'on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance.

Et je vous dirai aussi, mes pères , qu'on en peut rire sans blesser la charité, quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos écrits, a Car la charité oblige quelque- « fois à rire des erreurs des hommes, pour les « porter eux-mêmes à en rire et à les fuir, selon <c cette parole de saint Augustin : Hœc tu miseri- « corditer irride, ut eis ridenda ac fugienda com- « mendes. » Et la même charité oblige aussi quelquefois à les repousser avec colère , selon cette autre parole de saint Grégoire de JSazianze : « L'esprit de charité et de douceur a ses émo- « tions et ses colères.» En effet, comme dit saint Augustin , « qui oseroit dire que la vérité doit « demeurer désarmée contre le mensonge , et « qu il sera permis aux ennemis de la foi d'ef- « frayer les fidèles par des paroles fortes , et de « les réjouir par des rencontres desprit agréa- « blés ; mais que les catholiques ne doivent écrire « qu'avec une froideur de style qui endorme les « lecteurs ? »

Ne voit-on pas que , selon cette conduite , on laisseroit introduire dans l'Église les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses , sans qu'il fût permis de s'en moquer avec mépris, de peur d'être accusé de blesser la bienséance, ni

de les confondre avec véhémence, de peur d'être accusé de manquer de charité?

Quoi ! mes pères, il vous sera permis de dire « qu'on peut tuer pour éviter un soufflet et une «injure,» et il ne sera pas permis de réfuter publiquement une erreur publique d'une telle conséquence? Vous aurez la liberté de dire « qu'un juge peut en conscience retenir ce qu'il « a reçu pour faire une injustice, » sans qu'on ait la liberté de vous contredire? Vous imprimerez, avec privilège et approbation de vos docteurs, « qu'on peut être sauvé sans avoir jamais « aimé Dieu , » et vous fermerez la bouche à ceux qui défendront la vérité de la foi, en leur disant qu'ils blesseroient la charité de frères en vous attaquant, et la modestie de chrétiens en riant de vos maximes? Je doute, mes pères, qu'il y ait des personnes à qui vous ayez pu le faire accroire; mais néanmoins, s'il s'en trouvoit qui en fussent persuadés, et qui crussent que j'aurois blessé la charité que je vous dois, en décriant votre morale, je voudrois bien qu'ils examinassent avec attention d'où naît en eux ce sentiment. Car encore qu'ils s'imaginassent qu'il part de leur zèle, qui n'a pu souffrir sans scandale devoir accuser leur prochain; je les prierois de considérer qu'il n'est pas impossible qu'il vienne d'ailleurs, et qu'il est même assez vraisemblable qu'il vient du déplaisir secret et souvent caché à nous-mêmes , que le malheureux fonds qui est en nous ne manque jamais d'ex-

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citer contre ceux qui s'opposent au relâchement des mœurs. Et pour leur donner une règle qui leur en fasse reconnoître le véritable principe, je leur demanderai si, en même temps qu'ils se plaignent de ce qu'on a traité de la sorte des religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des religieux ont traité la vérité de la sorte. Que s'ils sont irrités non-seulement contre les lettres, mais encore plus contre les maximes qui y sont rapportées, j'avouerai qu'il se peut faire que leur ressentiment parte de quelque zèle, mais peu éclairé; et alors les passages qui sont ici suffiront pour les éclaircir. Mais s'ils s'emportent seulement contre les répréhensions, et non pas contre les choses qu'on a reprises, en vérité, mes pères, je ne m'empêcherai jamais de leur dire qu'ils sont grossièrement abusés et que leur zèle est bien aveugle.

Etrange zèle qui s'irrite contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent! Quelle nouvelle charité qui s'offense de voir confondre des erreurs manifestes, et qui ne s'offense point de voir renverser la morale par ces erreurs ! Si ces personnes étoient en danger d'être assassinées, s'offenseroient-elles de ce qu'on les avertiroit de l'embûche qu'on leur dresse; et au lieu de se détourner de leur chemin pour l'éviter, s'amuseroientelles à se plaindre du peu de charité qu'on auroit eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins? S'irritent-ils lorsqu'on leur dit de ne man-

ger pas d'une viande, parce qu'elle est empoisonnée; ou de n'aller pas dans une ville, parce qu'il y a de la peste ?

D'où vient donc qu'ils trouvent qu'on manque de charité quand on découvre des maximes nuisibles à la religion, et qu'ils croient au contraire qu'on manquerait de charité, si on ne leur découvrait pas les choses nuisibles à leur santé et à leur vie, sinon parce que l'amour qu'ils ont pour la vie leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribue à la conserver, et que lindifférence qu'ils ont pour la vérité fait que nonseulement ils ne prennent aucune part à sa défense, mais qu'ils voient même avec peine qu'on s'efforce de détruire le mensonge ?

Qu'ils considèrent donc devant Dieu combien la morale que vos casuistes répandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse à l'Eglise : combien la licence qu'ils introduisent dans les mœurs est scandaleuse et démesurée : combien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniâtre et violente. Et s'ils ne jugent qu'il est temps de s'élever contre de tels désordres, leur aveuglement sera aussi à plaindre que le votre, mes pères, puisque et vous et eux avez un pareil sujet de craindre cette parole de saint Augustin sur celle de Jésus-Christ dans l'Evangile : « Mal- « heur aux aveugles qui conduisent; malheur « aux aveugles qui sont conduits : vœ cœcis du- « centibus ! vœ cœcis sequentibus ! »

Mais, afin que vous n'ayez plus lieu de donner

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