‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 53 sur 102 · DE L'AMOUR DE DIEU · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR DE DIEU

« mais aussi ceux qui y consentent? » Ne suffisoit-il pas davoir permis aux hommes tant de choses défendues par les palliations que vous y avez apportées ? falloit-il encore leur donner l'occasion de commettre les crimes mêmes que vous n'avez pu excuser par la facilité et l'assurance de l'absolution que vous leur en offrez , en détruisant à ce dessein la puissance des prêtres , et les obligeant d'absoudre , plutôt en esclaves qu'en juges, les pécheurs les plus envieillis, sans changement de vie , sans aucun signe de regret, que des promesses cent fois violées ; sans pénitence, s'ils n'en veulent point accepter; et sans quitter les occasions des vices, s'ils en reçoivent de l'incommodité?

Mais on passe encore au-delà, et la licence qu'on a prise d'ébranler les règles les plus saintes de la conduite chrétienne se porte jusqu'au renversement entier de la loi de Dieu. On viole le grand commandement , qui comprend la loi et les prophètes : on attaque la piété dans le cœur : on en ôte l'esprit qui donne la vie : on dit que l'amour de Dieu n'est pas nécessaire au salut; et on va même jusqu'à prétendre que cette dispense d'aimer Dieu est V avantage que Jésus- Christ a apporté au inonde. C'est le comble de l'impiété. Le prix du sang de Jésus-Christ sera de nous obtenir la dispense de l'aimer ! Avant l'incarnation, on étoit obligé d'aimer Dieu; mais depuis que Dieu a tant aimé le monde , qu'il lui a donné son fils unique , le monde, racheté par

lui , sera déchargé de l'aimer ! Étrange théologie de nos jours! On ose lever V anatheme que saint Paul prononce contre ceux qui n aiment pas le Seigneur Jésus] On ruine ce que dit saint Jean, que qui n aime point , demeure en la mort; et ce que dit Jésus-Christ même, que qui ne l'aime point, ne garde point ses préceptes ! Ainsi on rend dignes de jouir de Dieu dans l'éternité ceux qui n'ont jamais (*) aimé Dieu en toute leur vie! Voilà le mystère d'iniquité accompli. Ouvrez enfin les yeux, mon père; et si vous n'avez point -été touché par les autres égarements de vos casuistes, que ces derniers vous en retirent par leurs excès. Je le souhaite de tout mon cœur pour vous et pour tous vos pères; et je prie Dieu qu'il daigne leur faire connoître combien est fausse la lumière qui les a conduits jusqu'à de tels précipices, et qu'il remplisse de son amour ceux qui en osent dispenser les hommes.

Après quelques discours de cette sorte, je quittai le père, et je ne vois guère d'apparence d'y retourner. Mais n'y ayez pas de regret; car s'il étoit nécessaire de vous entretenir encore de leurs maximes, j'ai assez lu leurs livres pour pouvoir vous en dire à peu près autant de leur morale, et peut-être plus de leur politique, qu'il n'eût fait lui-même. Je suis, etc.

(*) Rien sur cette matière n'est comparable à la prosopopée par laquelle Boileau introduit Dieu jugeant tous les hommes. C'est dans son Épître XII.

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