‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 59 sur 102 · SENTIMENTS DES JES. TOUCHANT LA SIMONIE · texte numérisé non relu

SENTIMENTS DES JES. TOUCHANT LA SIMONIE

qui achètent; et Giezi , qui reçut de l'argent pour un miracle, en quoi il est la figure des simoniaques qui vendent. Car il est sans doute que, quand Simon, dans les Actes , offrit de V argent aux apôtres pour avoir leur puissance , il ne se servit ni des termes d'acheter, ni de vendre, ni de prix, et qu'il ne fit autre chose que d'offrir de l'argent, comme un motif pour se faire donner ce bien spirituel. Ce qui étant exempt de simonie, selon vos auteurs, il se fût bien garanti de l'anathème de saint Pierre, s'il eût été instruit de vos maximes. Et cette ignorance fit aussi grand tort à Giezi, quand il fut frappé de la lèpre par Elisée; car, n'ayant reçu de l'argent de ce prince guéri miraculeusement que comme une reconnoissance, et non pas comme un prix égal à la vertu divine qui avoit opéré ce miracle , il eût obligé Elisée à le guérir, sur peine de péché mortel, puisqu'il auroit agi selon tant de docteurs graves, et qu'en pareils cas vos confesseurs sont obligés d'absoudre leurs pénitents, et de les laver de la lèpre spirituelle, dont la corporelle n'est que la figure.

Tout de bon, mes pères, il seroit aisé de vous tourner là-dessus en ridicule; je ne sais pourquoi vous vous y exposez. Car je n'aurois qu'à rappor* ter vos autres maximes , coin me cell e-ci d'Escobar dans la Pratique de la Simonie selon la Société de Jésus, tr. 6 , ex. 2 , n. 44 : (( Est-ce simonie , lorsque « deux religieux s'engagent l'un à l'autre en cette « sorte : donnez-moi votre voix pour me faire élire

« provincial, et je vous donnerai la mienne pour «vous faire prieur? Nullement.» Et cet autre, tr. 6, n. i4-' «Ce n'est pas simonie de se faire « donner un bénéfice en promettant de l'argent , «quand on n'a pas dessein de payer en effet; «parce que ce n'est qu'une simonie feinte, qui « n'est non plus vraie, que du faux or n est pas «vrai or. » C'est par cette subtilité de conscience qu'il a trouvé le moyen, en ajoutant la fourbe à la simonie, de faire avoir des bénéfices sans argent et sans simonie. Mais je n'ai pas le loisir d'en dire davantage ; car il faut que je pense à me défendre contre votre troisième calomnie sur le sujet des banqueroutiers.

Pour celle-ci, mes pères , il n'y a rien de plus grossier. Vous me traitez d imposteur sur le sujet d'un sentiment de Lessius, que je n'ai point cité de moi-même, mais qui se trouve allégué par Escobar, dans un passage que j'en rapporte ; et ainsi, quand il seroit vrai que Lessius ne seroit pas de l'avis qu'Escobar lui attribue , qu'y a-t-il de plus injuste que de s'en prendre à moi ? Quand je cite Lessius et vos autres auteurs de moi-même, je consens d'en répondre. Mais comme Escobar a ramassé les opinions de vingt-quatre de vos pères, je vous demande si je dois être garant d'autre cbose que de ce que je cite de lui; et s'il faut, outre cela, que je réponde des citations qu'il fait lui-même dans les passages que j'en ai pris. Cela ne seroit pas raisonnable. Or, c'est de quoi il s'agit en cet endroit. J'ai rapporté dans ma

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lettre ce passage d'Escohar, tr. 3, ex. 2, n. iG3, traduit fort fidèlement, et sur lequel aussi vous ne dites rien : « Celui qui fait banqueroute peut-il en « sûreté de conscience retenir de ses biens autant « qu'il est nécessaire pour vivre avec honneur, « ne indccorè vivat? » Je réponds que oui avec Lessius, cum Lessio asseroposse, etc. Sur cela vous me dites que Lessius n'est pas de ce sentiment. Mais pensez un peu où vous vous engagez. Car, s'il est vrai qu'il en est, on vous appellera imposteurs, d'avoir assuré le contraire; et s'il n'en est pas, Escobar sera l'imposteur : de sorte qu'il faut maintenant, par nécessité, que quelqu'un de la Société soit convaincu d'imposture. Voyez un peu quel scandale î Aussi vous ne savez prévoir la suite des choses. 11 vous semble qu'il n'y a qu'à dire des injures aux personnes, sans penser sur qui elles retombent. Que ne faisiez -vous savoir votre difficulté à Escobar (*), avant de la publier? il vous eût satisfait. Il n'est pas si malaisé d'avoir des nouvelles de Valladolid, où il

(*) Escobar. Par tout ce qu'Alegambe rapporte du père Antoine Escobar , il paroît que c'étoit un bon homme laborieux , et dévot à sa façon. On assure que , quand il apprit combien il étoit cité dans les Lettres Provinciales , il en conçut une joie extrême ; il s'en estimoit beaucoup plus , et croyoit valoir plus qu'auparavant. Nous avons son portrait qui est singulier, et qui le représente comme un homme qui ne doutoit de rien , tant il avoit l'air résolu et décisif. Il mourut à Valladolid en Espagne, le 4 juillet 1669 3 âge dtf quatre-vingt-un ans.

2f\0 DOUZIÈME LETTRE.

est en parfaite santé , et où il achève sa grande Théologie morale en six volumes, sur les premiers desquels je vous pourrai dire un jour quelque chose. On lui a envoyé les dix premières lettres; vous pouviez aussi lui envoyer votre objection, et je m'assure qu'il y eût bien répondu : car il a vu sans doute dans Lessius ce passage, d'où il a pris le ne indecorè vivat. Lisez-le bien , mes pères, et vous l'y trouverez comme moi, Lib. 2, c. ]6, n. 45 : Idem colligitur apertè ex juribus citatis , maxime quoad ea bona quœ post cessionem acquirit , de quibus is qui debitor est etiam ex delicto , potes t retinere quantum necessarium est, ut pro sud conditione non indecorè: vivat. Petës an leges id permittant de bonis quœ tempore instant is cessionis habebat? Ita videtur colligi ex DD.

Je ne m'arrêterai pas à vous montrer que Lessius, pour autoriser cette maxime, abuse de la loi , qui n'accorde que le simple vivre aux banqueroutiers, et non pas de quoi subsister avec honneur. Il suffit d'avoir justifié Escobar contre une telle accusation, c'est plus que je ne devois faire. Mais vous, mes pères, vous ne faites pas ce que vous devez : car il est question de répondre au passage d'Escobar, dont les décisions sont commodes, en ce quêtant indépendantes du devant et de la suite, et toutes renfermées en de petits articles , elles ne sont pas sujettes à vos distinctions. Je vous ai cité son passage entier, qui permet « à ceux qui font cession de retenir

SFNTIM. DFS JJIS.SUR LES BANQUEROUTIERS. lt\ I

« de leurs biens, quoique acquis injustement, « pour faire subsister leur famille avec nonce neur. » Sur quoi je me suis écrié dans mes lettres : «Comment! mes pères, par quelle « étrange charité voulez-vous que les biens ap- « partiennent plutôt à ceux qui les ont mal ac- « quis qu'aux créanciers légitimes ? » C'est à quoi il faut répondre : mais c'est ce qui vous met dans un fâcheux embarras, que vous essayez en vain d'éluder en détournant la question , et citant d'autres passages de Lessius, desquels il ne s'agit point. Je vous demande donc si cette maxime d'Escobar peut être suivie en conscience par ceux qui font banqueroute? Et prenez garde à ce que vous direz. Car si vous répondez que non, que deviendra votre docteur, et votre doctrine de la probabilité? Et si vous dites que oui, je vous renvoie au parlement.

Je vous laisse dans cette peine, mes pères; car je n'ai plus ici de place pour entreprendre l'imposture suivante sur le passage de Lessius touchant l'homicide; ce sera pour la première fois, et le reste ensuite.

Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins de faussetés scandaleuses par où vous finissez chaque imposture : je repartirai à tout cela dans la lettre où j'espère montrer la source de vos calomnies. Je vous plains, mes pères, d'avoir recours à de tels remèdes. Les injures que vous me dites n'éciairciront pas nos différends, et les menaces que vous me faites

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en tant de façons ne m'empêcheront pas de me défendre. Vous croyez avoir la force et l'impunité, mais je crois avoir la vérité et l'innocence. C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affoiblir la vérité, et ne servent qu'à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l'irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n'ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l'une sur l'autre. Qu'on ne prétende pas de là néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n'a qu'un cours borné par l'ordre de Dieu , qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu'elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu'elle est éternelle et puissante comme Dieu même.

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