‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 63 sur 102 · DES BANQUEROUTIERS. 2Ô · texte numérisé non relu

DES BANQUEROUTIERS. 2Ô

cupidité ce qu'elle désire, et ce qui la fait agir, on lui enseigne à éluder la loi de Dieu par le changement d'un terme qui ne change point les choses. Mais que les disciples de cette école écoutent de quelle sorte le grand pape Innocent III, dans sa lettre à l'archevêque de Cantorhéry, de l'an j 199, a foudroyé toutes les damnables subtilités de ceux «qui, étant aveuglés par le désir du « gain , prétendent pallier la simonie sous un « nom honnête : simoniam sub honesto nornine « palliant. Comme si ce changement de nom pou- « voit faire changer et la nature du crime et la « peine qui lui est due. Mais on ne se moque point « de Dieu (ajoute ce pape) ; et quand ces secta- « teurs de Simon pourroient éviter en cette vie <( la punition qu'ils méritent, ils n'éviteront point « en l'autre le supplice éternel que Dieu leur « réserve. Car l'honnêteté du nom n'est pas ca- « pable de pallier la malice de ce péché, ni le « déguisement d'une parole empêcher qu'on n'en « soit coupable : Cum nec honestas nominis cri- « minis malitiam palliabit , nec vox poterit abolere « reatum. »

Le dernier point, monsieur, est sur le sujet des banqueroutes. Sur quoi j'admire votre hardiesse. Les jésuites, que vous défendez, avoient rejeté la question d'Escobar sur Lessius très-mal à propos ; car l'auteur des lettres navoit cité Lessius que sur la foi d'Escobar, et n'a voit attribué qu'à Escobar seul ce dernier point dont ils se plaignent, savoir que les banqueroutiers

peuvent retenir de leurs biens pour vivre honnêtement, quoique ces biens eussent été gagnés par des injustices et des crimes connus de tout le monde. C'est aussi sur le sujet du seul Escobar qu'il les a pressés, ou de désavouer publiquement cette maxime, ou de déclarer qu'ils la soutiennent; et en ce cas, il les renvoie au parlement. C'étoit à cela qu'il falloit répondre, et non pas dire simplement que Lessius , dont il ne s'agit pas, n'est pas de l'avis dEscobar, duquel seul il s'agit. Pensez- vous donc qu'il n'y ait qu'à détourner les questions pour les résoudre? Ne le prétendez pas, monsieur. Vous répondrez sur Escobar avant qu'on parle de Lessius. Ce n'est pas que je refuse de le faire. Et je vous promets de vous expliquer bien nettement la doctrine de Lessius sur la banqueroute, dont je m'assure que le parlement ne sera y>as moins choqué que la Sorbonne. Je vous tiendrai parole avec l'aide de Dieu , mais ce sera après que vous aurez répondu au point contesté touchant Escobar. Vous satisferez à cela précisément, avant que d'entreprendre de nouvelles questions. Escobar est le premier en date; il passera devant, malgré vos fuites. Assurez-vous qu'après cela Lessius le suivra de près.

Quoique d'une autre main, et d'un mérite bien inférieur aux Lettres Provinciales , cette pièce m'a semblé trop intéressante pour ne pas la réimprimer dans cette édition.

Que la doctrine de Lessius sur l'homicide est la même que celle de Victoria. Combien il est facile de passer de la spéculation à la pratique. Pourquoi les jésuites se sont servis de cette vaine distinction , et combien elle est inutile pour les justifier.

Du 3o septembre i656.

ES REVERENDS PERES

Je viens de voir votre dernier écrit, où vous continuez vos impostures jusqu'à la vingtième, en déclarant que vous finissez par là cette sorte d'accusation, qui faisoit votre première partie, pour en venir à la seconde, où vous devez prendre une nouvelle manière de vous défendre, en montrant qu'il y a bien d'autres casuistes que les vôtres qui sont dans le relâchement, aussibien que vous. Je vois donc maintenant, mes pères, à combien d'impostures j'ai à répondre : et puisque la quatrième où nous en sommes demeurés est sur le sujet de l'homicide, il sera à propos, en y répondant, de satisfaire en même temps aux u, i3, 14, i5, 16, 17 et 18e, qui sont sur le même sujet.

Je justifierai donc, dans cette lettre, la vérité de mes citations contre les faussetés que vous m'imposez. Mais parce que vous avez osé avancer dans vos écrits, « que les sentiments de vos

',l66 TREIZIÈME LETTRE.

« auteurs sur le meurtre sont conformes aux dé- « cisions des papes et des lois ecclésiastiques, » vous m'obligerez à détruire, dans ma lettre suivante, une proposition si téméraire et si injurieuse à l'Eglise. 11 importe de faire voir qu'elle est exempte de vos corruptions , afin que les hérétiques ne puissent pas se prévaloir de vos égarements pour en tirer des conséquences qui la déshonorent. Et ainsi, en voyant d'une part vos pernicieuses maximes, et de l'autre les canons de l'Eglise qui les ont toujours condamnées , on trouvera tout ensemble , et ce qu'on doit éviter, et ce qu'on doit suivre.

Votre quatrième imposture est sur une maxime touchant le meurtre , que vous prétendez que j'ai faussement attribuée à Lessius. C'est celle-ci : « Celui qui a reçu un soufflet peut poursuivre à « l'heure même son ennemi , et même à coups « d'épée , non pas pour se venger, mais pour « réparer son honneur. » Sur quoi vous dites que cette opinion -là est du casuiste Victoria. Et ce n'est pas encore là le sujet de la dispute; car il n'y a point de répugnance à dire qu'elle soit tout ensemble de Victoria et de Lessius , puisque Lessius dit lui-même qu'elle est aussi de Navarre et de votre père Henriquez , qui enseignent « que celui qui a reçu un soufflet peut « à l'heure même poursuivre son homme, et lui « donner autant de coups qu'il jugera nécessaire « pour réparer son honneur. » Il est donc seulement question de savoir si Lessius est du

DOCTRINE DES JÉSUITES SUR l'hOMICIDE. 267

sentiment de ces auteurs, aussi -bien que son confrère. Et c'est pourquoi vous ajoutez : «Que « Lessius ne rapporte cette opinion que pour la « réfuter; et qu'ainsi je lui attribue un senti- « ment qu'il n'allègue que pour le combattre, « qui est Faction du monde la plus lâche et la « plus honteuse à un écrivain. » Or je soutiens, mes pères, qu'il ne la rapporte que pour la suivre. C'est une question de fait qu'il sera bien facile de décider. Voyons donc comment vous prouvez ce que vous dites, et vous verrez ensuite comment je prouve ce que je dis.

Pour montrer que Lessius n'est pas de ce sentiment, vous dites qu'il en condamne la pratique ; et pour prouver cela, vous rapportez un de ses passages , Liv. n , c. 9 , n. 82 , où il dit ces mots : « J'en condamne la pratique. » Je demeure d'accord que, si on cherche ces paroles dans Lessius, au nombre 82, où vous les citez, on les y trouvera. Mais que dira- 1- on, mes pères, quand on verra en même temps qu'il traite en cet endroit d'une question toute différente de celle dont nous parlons, et que l'opinion, dont il dit en ce lieu -là qu'il en condamne la pratique, n'est en aucune sorte celle dont il s'agit ici, mais une autre toute séparée? Cependant il ne faut, pour en être éclairci, qu'ouvrir le livre même où vous renvoyez ; car on y trouvera toute la suite de son discours en cette manière.

Il traite la question, «savoir si on peut tuer « pour un soufflet,» au n. 79, et il la finit au

nombre 80, sans qu'il y ait en tout cela un seul mot de condamnation. Cette question étant terminée , il en commence une nouvelle en l'art. 8 1 , « savoir si on peut tuer pour des médisances. » Et c'est sur celle-là qu'il dit, au n. 82, ces paroles que vous avez citées : « J'en condamne la « pratique. »

N'est-ce donc pas une chose honteuse, mes pères , que vous osiez produire ces paroles , pour faire croire que Lessius condamne l'opinion qu'on peut tuer pour un soufflet , et que , n'en ayant rapporté en tout que cette seule preuve, vous triomphiez là-dessus, en disant, comme vous faites: « Plusieurs personnes d'hon- « neur dans Paris ont déjà reconnu cette insigne <i fausseté parla lecture de Lessius, et ont appris « par là quelle créance on doit avoir à ce ca- « lomniateur ?» Quoi! mes pères, est-ce ainsi que vous abusez de la créance que ces personnes d honneur ont en vous? Pour leur faire entendre que Lessius n'est pas d'un sentiment, vous leur ouvrez son livre en un endroit où il en condamne un autre ; et comme ces personnes n'entrent pas en défiance de votre bonne foi, et ne pensent pas à examiner s'il s'agit en ce lieu-là de la question contestée, vous trompez ainsi leur crédulité. Je m'assure, mes pères, que, pour vous garantir d'un si honteux mensonge , vous avez eu recours à votre doctrine des équivoques, et que, lisant ce passage tout haut, vous disiez tout bas qu'il s'y agissoit d'une autre matière.

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