DTSPUTE SUR LE SENS DE JANSENIUS
toujours hérétiques. Mais vous avez seulement changé leur hérésie selon le temps. Car, à mesure qu'ils se justifioient de l'une, vos pères en substituoient une autre, afin qu'ils n'en fussent jamais exempts. Ainsi, en i653, leur hérésie étoit sur la qualité des propositions. Ensuite elle fut sur le mot à mot. Depuis vous la mîtes dans le cœur. Mais aujourd'hui on ne parle plus de tout cela; et l'on veut qu'ils soient hérétiques, s'ils ne signent «que le sens de la doctrine de Jan- « sénius se trouve dans le sens de ces cinq pro- « positions. »
Voilà le sujet de votre dispute présente. Il ne vous suffît pas qu'ils condamnent les cinq propositions, et encore tout ce qu'il y auroit dans Jansénius qui pourroit y être conforme et contraire à saint Augustin; car ils font tout cela. De sorte qu'il n'est pas question de savoir, par exemple, « si Jésus-Christ n'est mort que pour les « prédestinés,» ils condamnent cela aussi-bien que vous; mais si Jansénius est de ce sentiment -là ou non. Et c'est sur quoi ,je vous déclare plus que jamais que votre dispute me touche peu, comme elle touche peu l'Église. Car, encore que je ne sois pas docteur non plus que vous, mon père, je vois bien néanmoins qu'il n'y va point de la foi , puisqu'il n'est question que de savoirquel est le sens de Jansénius. S'ils croyoient que sa doctrine fût conforme au sens propre et littéral de ces propositions, ils la condamneroient; et ils ne refusent de le faire que parce qu'ils sont
persuadés qu'elle en est bien différente : ainsi quand ils l'entendroient mal, ils ne seroient pas hérétiques, puisqu'ils ne l'entendent qu'en un sens catholique.
Et pour expliquer cela par un exemple, je prendrai la diversité de sentiments qui fut entre saint Basile et saint Athanase, touchant les écrits de saint Denis d' Alexandrie, dans lesquels saint Basile, croyant trouver le sens d'Arius contre l'égalité du père et du fils, il les condamna comme hérétiques : mais saint Athanase , au contraire, y croyant trouver le véritable sens de l'Église, il les soutint comme catholiques. Pensez-vous donc, mon père, que saint Basile, qui tenoit ces écrits pour ariens, eût droit de traiter saint Athanase d'hérétique, parce qu'il les défendoit ? Et quel sujet en eût-il eu , puisque ce n'étoit pas l'arianisme qu'Athanase défendoit, mais la vérité de la foi qu'il pensoit y être ? Si ces deux saints fussent convenus du véritable sens de ces écrits, et qu'ils y eussent tous deux reconnu cette hérésie, sans doute saint Athanase n'eût pu les approuver sans hérésie : mais , comme ils étoient en différend touchant ce sens, saint Athanase étoit catholique en les soutenant, quand même il les eût mal entendus; puisque ce n'eût été qu'une erreur de fait, et qu'il ne défendoit, dans cette doctrine, que la foi catholique qu'il y supposoit.
Je vous en dis de même, mon père. Si vous conveniez du sens de Jansénius ? et que vos ad-
l'église faillible dans les faits. 385 versaires fussent d'accord avec vous, qu'il tient, par exemple, qu'on ne peut résister à la grâce , ceux qui refuseroient de le condamner seroient hérétiques. Mais lorsque vous disputez de son sens, et qu'ils croient que, selon sa doctrine, on peut résister à la grâce , vous n'avez aucun sujet de les traiter d'hérétiques, quelque hérésie que vous lui attribuiez vous-mêmes, puisqu'ils condamnent le sens que vous y supposez , et que vous n'oseriez condamner le sens qu'ils y supposent. Si vous voulez donc les convaincre, montrez que le sens qu'ils attribuent à Jansénius est hérétique; car alors ils le seront euxmêmes. Mais comment le pourriez-vous faire, puisqu'il est constant, selon votre propre aveu, que celui qu'ils lui donnent n'est point condamné?
Pour vous le montrer clairement, je prendrai pour principe ce que vous reconnoissez vousmêmes, « que la doctrine de la grâce efficace ji'a « point été condamnée , et que le pape n'y a « point touché par sa constitution. » Et en effet, quand il voulut juger des cinq propositions, le point de la grâce efficace fut mis à couvert de toute censure. C'est ce qui paroît parfaitement par les avis des consulteurs auxquels le pape les donna à examiner. J'ai ces avis entre mes mains, aussi-bieu que plusieurs personnes dans Paris, et entre autres M. l'évêque (*) de Mont-
(*) L'évêque de Montpellier. Ce fut François du Bosquet, Provinciales. a5
pellier, qui les apporta de Rome. On y voit que leurs opinions furent partagées; et que les principaux d'entre eux, comme le maître du sacré palais, le commissaire du saint office, le général des augustins, et d'autres, croyant que ces propositions pou voient être prises au sens de la grâce efficace, furent d'avis qu'elles ne dévoient point être censurées : au lieu que les autres , demeurant d'accord qu'elles n'eussent pas dû être condamnées si elles eussent eu ce sens, estimèrent quelles le dévoient être; parce que, selon ce qu'ils déclarent , leur sens propre et naturel en étoit très -éloigné. Et c'est pourquoi le pape les condamna , et tout le monde s'est rendu à son jugement.
Il est donc sûr, mon père, que la grâce efficace n'a point été condamnée. Aussi est-elle si puissamment soutenue par saint Augustin, par saint Thomas et toute son école, par tant de papes et de conciles, et par toute la tradition, que ce seroit une impiété de la taxer d'hérésie. Or, tous ceux que vous traitez d'hérétiques déclarent qu'ils ne trouvent autre chose dans Jansénius que cette doctrine de la grâce efficace; et c'est la seule chose qu'ils ont soutenue dans
qui, d'évêque de Lodève , fut fait en 1 655 évêque de Montpellier, et mourut en 1676. C'étoit un des plus savants évêques de son temps , dans la science qui convient le plus à un évoque, c'est-à-dire, dans les matières ecclésiastiques.
( Note de redit, de 181 2.)
l'écltse faillible dans les faits. 387 Rome. Vous-même lavez reconnu, Cavill. p. 35, où vous avez déclaré « qu'en parlant devant le « pape , ils ne dirent aucun mot des proposi- « tions, ne verbum quiclem, et qu'ils employèrent « tout le temps à parler de la grâce efficace. » Et ainsi, soit qu'ils se trompent ou non dans cette supposition , il est au moins sans doute que le sens quils supposent n'est point hérétique , et que , par conséquent , ils ne le sont point. Car, pour dire la chose en deux mots, ou Jansénius n'a enseigné que la grâce efficace, et en ce cas il n'a point d erreur; ou il a enseigné autre chose, et en ce cas il n'a point de défenseurs. Toute la question est donc de savoir si Jansénius a enseigné en effet autre chose que la grâce efficace; et si 1 on trouve que oui, vous aurez la gloire de l'avoir mieux entendu ; mais ils n'auront point le malheur d'avoir erré dans la foi.
Il faut donc louer Dieu, mon père, de ce qu'il n'y a point en effet d'hérésie dans l'Eglise, puisqu'il ne s'agit en cela que d'un point de fait qui n'en peut former; car l'Église décide les points de foi avec une autorité divine, et elle retranche de son corps tous ceux qui refusent de les recevoir. Mais elle n'en use pas de même pour les choses de fait; et la raison en est que notre salut est attaché à la foi qui nous a été révélée, et qui se conserve dans l'Eglise par la tradition; mais qu'il ne dépend point des autres faits particuliers qui n'ont point été révélés de Dieu. Ainsi
on est obligé de croire que les commandements de Dieu ne sont pas impossibles; mais on n'est pas obligé de savoir ce que Jansénius a enseigné sur ce sujet. C'est pourquoi Dieu conduit l'Église dans la détermination des points de la foi, par l'assistance de son esprit qui ne peut errer; au lieu que, dans les choses de fait, il a laissé agir par les sens et par la raison, qui en sont naturellement les juges; car il n'y a que Dieu qui ait pu instruire l'Église de la foi. Mais il n'y a qu'à lire Jansénius pour savoir si des propositions sont dans son livre; et de là vient que c/est une hérésie de résister aux décisions de foi , parce que c'est opposer son esprit propre à l'esprit de Dieu. Mais ce n'est pas une hérésie, quoique ce puisse être une témérité, que de ne pas croire certains faits particuliers , parce que ce n'est qu'opposer la raison, qui peut être claire, à une autorité qui est grande, mais qui en cela n'est pas infaillible.
C'est ce que tous les théologiens reconnoissent, comme il paroît par cette maxime du cardinal Bellarmin, de votre Société : « Les con- « ciles généraux et légitimes ne peuvent errer « en définissant les dogmes de foi; mais ils peu- « vent errer en des questions de fait. » De Sum. Potent. Lib. iv, c. 11. Et ailleurs : « Le pape, « comme pape, et même à la tête d'un concile « universel, peut errer dans les controverses parce ticulières de fait, qui dépendent principale- « ment de l'information et du témoignage des
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« hommes. » C. 2. Et le cardinal Baronius de même : « Il faut se soumettre entièrement aux « décisions des conciles dans les points de foi ; « mais pour ce qui concerne les personnes et « leurs écrits, les censures qui en ont été faites « ne se trouvent pas avoir été gardées avec tant « de rigueur, parce qu'il n'y a personne à qui il « ne puisse arriver d'y être trompé. » Ad an. 681 , 11. 3(). C'est aussi pour cette raison que M. l'archevêque de Toulouse (*) a tiré cette règle des lettres de deux grands papes, saint Léon et Pelage II : « Que le propre objet des conciles est « la foi , et que tout ce qui s'y résout hors de la « foi peut être revu et examiné de nouveau; au « lieu qu'on ne doit plus examiner ce qui a été « décidé en matière de foi; parce que, comme « dit Tertullien, la règle de la foi est seule im~ « mobile et irrétractable. »
De là vient qu'au lieu qu'on n'a jamais vu les conciles généraux et légitimes contraires les uns aux autres dans les points de foi, « Parce que, « comme dit M. de Toulouse, il n'est pas seule- « ment permis d'examiner de nouveau ce qui a « été déjà décidé en matière de foi ; » on a vu quelquefois ces mêmes conciles opposés sur des points de fait où il s'agissoit de l'intelligence du sens d'un auteur, « Parce que,» comme dit
(*) M. de Marca. On sait que cet illustre prélat fut archevêque de Toulouse avant que de venir au siège de Paris, dont la mort l'empêcha de prendre possession.
encore M. de Toulouse , après les papes qu'il cite , « tout ce qui se résout dans les conciles « hors de la foi peut être revu et examiné de « nouveau. » C'est ainsi que le quatrième et le cinquième concile paroissent contraires l'un à l'autre, en l'interprétation des mêmes auteurs: et la même chose arriva entre deux papes , sur une proposition de certains moines de Scythie ; car, après que le pape Hormisdas l'eut condamnée en l'entendant en un mauvais sens, le pape Jean II , son successeur, l'examinant de nouveau, et l'entendant en un bon sens , l'approuva et la déclara catholique. Diriez- vous, pour cela, qu'un de ces papes fut hérétique? Et ne faut-il donc pas avouer que, pourvu que l'on condamne le sens hérétique qu'un pape auroit supposé dans un écrit, on n'est pas hérétique ponr ne pas condamner cet écrit, en le prenant en un sens qu'il est certain que le pape n'a pas condamné, puisque autrement l'un de ces deux papes seroit tombé dans l'erreur?
J'ai voulu, mon père, vous accoutumer à ces contrariétés qui arrivent entre les catholiques sur des questions de fait touchant l'intelligence du sens d'un auteur, en vous montrant sur cela un père de l'Église contre un autre, un pape contre un pape, et un concile contre un concile , pour vous mener de là à d'autres exemples d'une pareille opposition, mais plus disproportionnée ; car vous y verrez des conciles et des papes d'un côté, et des jésuites de l'autre, qui
JESUITES CONTRAIRES ALX CONCILES. 3g I
Supposeront à leurs décisions touchant le sens dïm auteur, sans que vous accusiez vos confrères, je ne dis pas d'hérésie, mais non pas même de témérité.
Vous savez bien, mon père, que les écrits d'Origène furent condamnés par plusieurs conciles et par plusieurs papes, et même par le cinquième concile général, comme contenant des hérésies, et entre autres celle « de la récon- « ciliation des démons au jour du jugement. » Croyez-vous sur cela qu'il soit d'une nécessité absolue, pour être catholique, de confesser qu'Origène a tenu en effet ces erreurs, et qu'il ne suffise pas de les condamner sans les lui attribuer? Si cela étoit, que deviendroit votre père Haïloix, qui a soutenu la pureté de la foi d'Origène, aussi-bien que plusieurs autres catholiques qui ont entrepris la même chose, comme Pic de La Mirande, et Genebrard, docteur de Sorbonne? Et n'est-il pas certain encore que ce même cinquième concile général condamna les écrits de Théodore t contre saint Cyrille , « comme «impies, contraires à la vraie foi, et contenant « l'hérésie nestorienne ? » Et cependant le père Sirmond, jésuite, n'a pas laissé de le défendre, et de dire , dans la vie de ce père , « que ces « mêmes écrits sont exempts de cette hérésie « nestorienne. »
Vous voyez donc, mon père, que, quand l'Église condamne des écrits, elle y suppose une erreur qu'elle y condamne ; et alors il est de foi
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que cette erreur est condamnée, mais qu'il n'est pas de foi que ces écrits contiennent en effet Terreur que l'Eglise y suppose. Je crois que cela est assez prouvé; et ainsi je finirai ces exemples par celui du pape Honorius, dont l'histoire est si connue. On sait qu'au commencement du septième siècle, l'Eglise étant troublée par l'hérésie des monothélites, ce pape, pour terminer ce différend, fit un décret qui sembloit favoriser ces hérétiques, de sorte que plusieurs en furent scandalisés. Cela se passa néanmoins avec peu de bruit sous son pontificat: mais, cinquante ans après, l'Eglise étant assemblée dans le sixième concile général, où le pape Agathon présidoit par ses légats, ce décret y fut déféré; et après avoir été lu et examiné, il fut condamné comme contenant l'hérésie des monothélites, et brûlé en cette qualité en pleine assemblée, avec les autres écrits de ces hérétiques. Et cette décision fut reçue avec tant de respect et d'uniformité dans toute l'Église, qu'elle fut confirmée ensuite par deux autres conciles généraux, et même par les papes Léon II, et Adrien II qui vivoit deux cents ans après , sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible durant sept ou huit siècles. Cependant quelques auteurs de ces derniers temps, et entre autres le cardinal Bellarmin, n'ont pas cru se rendre hérétiques pour avoir soutenu, contre tant de papes et de conciles , que les écrits d'Honorius sont exempts de l'erreur qu'ils avoient déclaré
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y être : « Parce , dit-il , que des conciles généraux « pouvant errer dans les questions de fait, on u peut dire en toute assurance que le sixième con- « cile s'est trompé en ce fait-là, et que, n'ayant « pas bien entendu le sens des lettres d'Honorius, « il a mis à tort ce pape au nombre des héréti- « ques. » De Sum. Pont. L. iv, c. 1 1.
Remarquez donc bien, mon père, que ce n'est pas être hérétique de dire que le pape Honorius ne l'étoitpas, encore que plusieurs papes et plusieurs conciles l'eussent déclaré, et même après lavoir examiné. Je viens donc maintenant à notre question, et je vous permets de faire votre cause aussi bonne que vous le pourrez. Que direz-vous, mon père, pour rendre vos adversaires hérétiques ? « Que le pape Innocent X a « déclaré que l'erreur des cinq propositions est « dans Jansénius? » Je vous laisse dire tout cela. Qu'en concluez-vous : «Que c'est être hérétique « de ne pas reconnoître que l'erreur des cinq «propositions est dans Jansénius?» Que vous en semble-t-il, mon père? N'est-ce donc pas ici une question de fait de même nature que les précédentes? Le pape a déclaré que l'erreur des cinq propositions est dans Jansénius, de même que ses prédécesseurs avoient déclaré que Terreur des nestoriens et des monothélites étoit dans les écrits de Théodoret et d'Honorius. Sur quoi vos pères ont écrit qu'ils condamnent bien ces hérésies, mais qu'ils rie demeurent pas d'accord que ces auteurs les aient tenues ; de
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même que vos adversaires disent aujourd'hui qu'ils condamnent bien ces cinq propositions, mais qu'ils ne sont pas d'accord que Jansénius les ait enseignées. En vérité, mon père, ces cas-là sont bien semblables; et s'il s'y trouve quelque différence , il est aisé de voir combien elle est à l'avantage de la question présente, par la comparaison de plusieurs circonstances particulières qui sont visibles d'elles-mêmes, et que je ne m'arrête pas à rapporter. D'où vient donc, mon père, que, dans une même cause, vos pères sont catholiques et vos adversaires hérétiques? Et par quelle étrange exception les privez-vous d'une liberté que vous donnez à tout le reste des fidèles?
Que direz-vous sur cela, mon père? « Que le « pape a confirmé sa constitution par un bref? y Je vous répondrai que deux conciles généraux et deux papes ont confirmé la condamnation des lettres d'Honorius. Mais quel fond prétendezvous faire sur les paroles de ce bref, par lesquelles le pape déclare « qu'il a condamné la « doctrine de Jansénius dans ces cinq proposi- « tions?» Qu'est-ce que cela ajoute à la constitution , et que s'ensuit-il de là? Sinon que comme le sixième concile condamna la doctrine d'Honorius, parce qu'il croyoit qu'elle étoit la même que celle des monothélites; de même le pape a dit qu'il a condamné la doctrine de Jansénius dans ces cinq propositions, parce qu'il a supposé qu'elle étoit la même que ces cinq proposi-
tiens. Et comment ne l'eût- il pas cru? Votre Société ne publie autre chose; et vous-même, mon père , qui avez dit quelles y sont mot à mot, vous étiez à Rome au temps de la censure; car je vous rencontre partout. Se fût-il défié de la sincérité ou de la suffisance de tant de religieux graves? Et comment n'eût-il pas cru que la doctrine de Jansénius étoit la même que celle des cinq propositions , dans l'assurance que vous lui aviez donnée quelles étaient mot à mot de cet auteur? 11 est doue visible , mon père , que , s'il se trouve que Jansénius ne les ait pas tenues, il ne faudra pas dire, comme vos pères ont fait dans leurs exemples, que le pape s'est trompé en ce point de fait , ce qu'il est toujours fâcheux de publier : mais il ne faudra que dire que vous avez trompé le pape; ce qui n'apporte plus de scandale, tant: on vous connoît maintenant.
Ainsi, mon père, toute cette matière est bien éloignée de pouvoir former une hérésie. Mais comme vous voulez en faire une à quelque prix que ce soit, vous avez essayé de détourner la question du point de fait pour la mettre en un point de foi ; et c'est ce que vous faites en cette sorte : « Le pape, dites-vous, déclare qu'il a con- « damné la doctrine de Jansénius dans ces cinq « propositions : donc il est de foi que la doctrine a de Jansénius touchant ces cinq propositions «est hérétique, telle qu'elle soit.» Voilà, mon père, un point de foi bien étrange, qu'une doctrine est hérétique telle qu'elle puisse être. Eh
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quoi ! si, selon Jansénius, on peut résister à la grâce intérieure, et s'il est faux, selon lui, que Jésus-Christ ne soit mort que pour les seuls prédestinés, cela sera-t-il aussi condamné, parce que c'est sa doctrine? Sera-t-il vrai, dans la constitution du pape, que Von a la liberté de faire le bien et le mal? et cela sera-t-il faux dans Jansénius? Et par quelle fatalité sera-t-il si malheureux, que la vérité devienne hérésie dans son livre? Ne faut-il donc pas confesser qu'il n'est hérétique, qu'au cas qu'il soit conforme à ces erreurs condamnées? puisque la constitution du pape est la règle à laquelle on doit appliquer Jansénius pour juger de ce qu'il est selon le rapport qu'il y aura; et qu'ainsi on résoudra cette question, savoir si sa doctrine est hérétique , par cette autre question de fait, savoir si elle est conforme au sens de ces propositions ; étant impossible quelle ne soit hérétique , si elle y est conforme ; et qu'elle ne soit catholique, si elle y est contraire. Car enfin, puisque, selon le pape et les évëques, les propositions sont condamnées en leur sens propre et naturel , il est impossible qu'elles soient condamnées au sens de Jansénius, sinon au cas que le sens de Jansénius soit le même que le sens propre et naturel de ces propositions , ce qui est un point de fait.
J^a question demeure donc toujours dans ce point de fait, sans qu'on puisse en aucune sorte l'en tirer pour la mettre dans le droit. Et ainsi on n'en peut faire une matière d'hérésie; mais
POLITIQUE DES JÉSUITES. 3i)J
vous en pourriez bien faire un prétexte de persécution, s'il n'y avoit sujet d'espérer qu'il ne se trouvera point de personnes qui entrent assez dans vos intérêts pour suivre un procédé si injuste, et qui veuillent contraindre de signer, comme vous le souhaitez, que Von condamne ces propositions au sens de Jansénius sans expliquer ce que c'est que ce sens de Jansénius. Peu de gens sont disposés à signer une confession de foi en blanc. Or, ce seroit en signer une en blanc, que vous rempliriez ensuite de tout ce qu'il vous plairoit; puisqu'il vous seroit libre d'interpréter à votre gré ce que c'est que ce sens de Jansénius qu'on n'auroit pas expliqué. Qu'on l'explique donc auparavant , autrement vous nous feriez encore ici un pouvoir prochain , abstrahendo ab omni sensu. Vous savez que cela ne réussit pas dans le monde. On y hait l'ambiguïté , et surtout en matière de foi, où il est bien juste d'entendre pour le moins ce que c'est que l'on condamne. Et comment se pourroit-il faire que des docteurs, qui sont persuadés que JanséniuvS n'a point d'autre sens que celui de la grâce efficace, consentissent à déclarer qu'ils condamnent sa doctrine sans l'expliquer , puisque dans la créance qu'ils en ont, et dont on ne les retire point , ce ne seroit autre chose que condamner la grâce efficace, qu'on ne peut condamner sans crime? Ne seroit-ce donc pas une étrange tyrannie de les mettre dans cette malheureuse nécessité, ou de se rendre coupables devant Dieu,
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s'ils signoient cette condamnation contre leur conscience, ou d'être traités d'hérétiques, s'ils refusoient de le faire?
Mais tout cela se conduit avec mystère. Toutes vos démarches sont politiques. Il faut que j'explique pourquoi vous n'expliquez pas ce sens de Jansénius. Je n'écris que pour découvrir vos desseins, et pour les rendre inutiles en les découvrant. Je dois donc apprendre à ceux qui l'ignorent que votre principal intérêt dans cette dispute étant de relever la grâce suffiante de votre Molina , vous ne le pouvez faire sans ruiner la grâce efficace, qui y est tout opposée. Mais comme vous voyez celle-ci aujourd'hui autorisée à Rome, et parmi tous- les savants de l'Eglise , ne la pouvant combattre en elle-même , vous vous êtes avisés de l'attaquer sans qu'on s'en aperçoive, sous le nom de la doctrine de Jansénius. Ainsi il a fallu que vous ayez recherché de faire condamner Jansénius sans l'expliquer; et que, pour y réussir, vous ayez fait entendre que sa doctrine n'est point celle de la grâce efficace, afin qu on croie pouvoir condamner l'une sans l'autre. De là vient que vous essayez aujourd'hui de le persuader à ceux qui n'ont aucune connoissance de cet auteur. Et c'est ce que vous faites encore vous-même, mon père, dans vos Cavill. p. 9.3, par ce fin raisonnement : « Le pape a condamné « la doctrine de Jansénius; or, le pape n'a pas « condamné la doctrine de la grâce efficace : « donc la doctrine de la grâce efficace est diffé-
politique i> j: s jésuites. 3 g g
« rente de celle de Jansénius. » Si cette preuve étoit concluante, on montreroit de même qu'Honorius, et tous ceux qui le soutiennent, sont hérétiques en cette sorte. Le sixième concile a condamné la doctrine d'Honorius; or, le concile n'a pas condamné la doctrine de l'Eglise : donc la doctrine d'Honorius est différente de celle de l'Eglise ; donc tous ceux qui le défendent sont hérétiques. Il est visible que cela ne conclut rien: puisque le pape n'a condamné que la doctrine des cinq propositions, qu'on lui a fait entendre être celle de Jansénius.
Mais il n'importe ; car vous ne voulez pas vous servir long-temps de ce raisonnement. Il durera assez, tout foible qu'il est, pour le besoin que vous en avez. Il ne vous est nécessaire que pour faire que ceux qui ne veulent pas condamner la grâce efficace, condamnent Jansénius sans scrupule. Quand cela sera fait, on oubliera bientôt votre argument, et les signatures demeurant en témoignage éternel de la condamnation de Jansénius, vous prendrez l'occasion d'attaquer directement la grâce efficace, par cet autre raisonnement bien plus solide, que vous formerez en son temps : « La doctrine de* Jansénius, direz- « vous, a été condamnée par les souscriptions « universelles de toute l'Eglise; or, cette doc- « trine est manifestement celle de la grâce effi- « cace; » et vous prouverez cela bien facilement : « Donc la doctrine de la grâce efficace est con- « damnée par l'aveu même de ses défenseurs. >»
Voilà pourquoi vous proposez de signer cette condamnation d'une doctrine sans l'expliquer. Voilà l'avantage que vous prétendez tirer de ces souscriptions. Mais si vos adversaires y résistent, vous tendez un autre piège à leur refus. Car, ayant joint adroitement la question de foi à celle de fait, sans vouloir permettre qu'ils l'en séparent, ni qu'ils signent l'une sans l'autre, comme ils ne pourront souscrire les deux ensemble , vous irez publier partout qu'ils ont refusé les deux ensemble. Et ainsi, quoiqu'ils ne refusent en effet que de reconnoître que Jansénius ait tenu ces propositions qu'ils condamnent, ce qui ne peut faire d'hérésie, vous direz hardiment qu'ils ont refusé de condamner les propositions en elles-mêmes, et que c'est là leur hérésie.
Voilà le fruit que vous tirerez de leur refus, qui ne vous sera pas moins utile que celui que vous tireriez de leur consentement. De sorte que si on exige ces signatures, ils tomberont toujours dans vos embûches, soit qu'ils signent, ou qu'ils ne signent pas; et vous aurez votre compte de part ou d'autre : tant vous avez eu d'adresse à mettre les choses en état de vous être toujours avantageuses, quelque pente qu'elles puissent; prendre.
Que je vous connois bien, mon père! et que j'ai de douleur de voir que Dieu vous abandonne, jusqu'à vous faire réussir si heureusement dans une conduite si malheureuse! Votre bonheur est digne de compassion , et ne peut
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être envié que par ceux qui ignorent quel est le véritable bonheur. C'est être charitable que de traverser celui que vous recherchez en toute cette conduite; puisque vous ne l'appuyez que sur le mensonge, et que vous ne tendez qu'à faire croire l'une de ces deux faussetés : ou que l'Église a condamné la grâce efficace , ou que ceux qui la détendent soutiennent les cinq erreurs condamnées.
Il faut donc apprendre à tout le monde , et que la grâce efficace n'est pas condamnée par votre propre aveu , et que personne ne soutient ces erreurs; afin qu'on sache que ceux qui refuseroient de signer ce que vous voudriez qu'on exigeât d'eux ne le refusent qu'à cause de la question de fait; et qu'étant prêts à signer celle de foi, ils ne sauroient être hérétiques par ce refus; puisque enfin il est bien de foi que ces propositions sont hérétiques, mais qu'il ne sera jamais de foi qu'elles soient de Jansénius. Ils sont sans erreur, cela suffit. Peut-être interprètent-ils Jansénius trop favorablement; mais peut-être ne l'interprétez -vous pas assez favorablement. Je n'entre pas là-dedans. Je sais au moins que, selon vos maximes, vous croyez pouvoir sans crime publier qu'il est hérétique contre votre propre connoissance ; au lieu que , selon les leurs, ils ne pourroient sans crime dire qu'il est catholique, s'ils n'en étoient persuadés, lis sont donc plus sincères que vous, mon père; ils ont plus examiné Jansénius que vous ; ils ne sont
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pas moins intelligents que vous ; ils ne sont donc pas moins croyables que vous. Mais quoi qu'il en soit de ce point de fait, ils sont certainement catholiques, puisqu'il n'est pas nécessaire, pour l'être, de dire qu'un autre ne lest pas; et que, sans charger personne d'erreur, c'est assez de s'en décharger soi-même.
\ A la fin de cette lettre , dans la première édition , se trouvent ces mots .:
Mon révérend père , si vous avez peine à lire cette lettre, pour ne pas être en assez beau caractère, ne vous en prenez qu'à vous-même. On ne me donne pas des privilèges comme à vous. Vous en avez pour combattre jusqu'aux miracles; je n'en ai pas pour me défendre. On court sans cesse les imprimeries. Vous ne me conseilleriez pas vous-même de vous écrire davantage dans cette difficulté ; car c'est un trop grand embarras d'être réduit à l'impression d'Osnabruck.
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