‹ Lettres provinciales et PenséesChapitre 78 sur 102 · ÉCRITE AU B. P. ANNAT, JÉSUITE · texte numérisé non relu

ÉCRITE AU B. P. ANNAT, JÉSUITE

On fait voir, en levant l'équivoque du sens de Jansénius, qu'il n'y a aucuue hérésie dans l'Église. On montre, par Je consentement unanime de tous les théologiens, et principalement des jésuites, que L'autorité des papes et des conciles oecuméniques n'est point infaillible dans les questions de fait.

Du 2 3 janvier 1657.

ON REVEREND PERE

Votre procédé m'avoit fait croire que vous désiriez que nous demeurassions en repos de part et d'autre, et je my étois disposé. Mais vous avez depuis produit tant d'écrits en peu de temps , qu'il paroît bien qu'une paix n'est guère assurée quand elle dépend du silence des jésuites. Je ne sais si cette rupture vous sera fort avantageuse; mais, pour moi, je ne suis pas fâché qu'elle me donne le moyen de détruire ce reproche ordinaire d'hérésie dont vous remplissez tous vos livres.

Il est temps que j'arrête une fois pour toutes cette hardiesse que vous prenez de me traiter d'hérétique, qui s'augmente tous les jours. Vous le faites dans ce livre que vous venez de publier d'une manière qui ne se peut plus souffrir, et

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qui me rendrait enfin suspect, si je ne vous y répondois comme le mérite un reproche de cette nature. J'avois méprisé cette injure dans les écrits de vos confrères, aussi-bien qu'une infinité d'autres qu'ils y mêlent indifféremment. Ma quinzième lettre y a voit assez répondu ; mais vous en parlez maintenant d'un autre air, vous en faites sérieusement le capital de votre défense ; c'est presque la seule chose que vous y employez. Car vous dites « que, pour toute ré- « ponse à mes quinze lettres, il suffit de dire « quinze fois que je suis hérétique; et qu'étant « déclaré tel , je ne mérite aucune créance. » Enfin vous ne mettez pas mon apostasie en question , et vous la supposez comme un principe ferme, sur lequel vous bâtissez hardiment. C'est donc tout de bon , mon père , que vous me traitez d'hérétique ; et c'est aussi tout de bon que je vais vous y répondre.

Vous savez bien, mon père, que cette accusation est si importante , que c'est une témérité insupportable de l'avancer, si on n'a pas de quoi la prouver. Je vous demande quelles preuves vous en avez. Quand m'a-t-on vu à Charenton? Quand ai-je manqué à la messe et aux devoirs des chrétiens à leur paroisse? Quand ai-je fait quelque action d'union avec les hérétiques, ou de schisme avec l'Eglise ? Quel concile ai-je contredit? Quelle constitution de pape ai-je violée? Il faut répondre, mon père, ou Vous m'entendez bien. Et que répondez-vous ? Je prie tout

MONTALTE ACCUSÉ d'hÉRESIE. 3^3

le monde de l'observer. Vous supposez premièrement « que celui qui écrit les lettres est de Port- « Royal. » Vous dites ensuite « que le Port-Royal « est déclaré hérétique ; » d'où vous concluez « que celui qui écrit les lettres est déclaré héré- « tique. » Ce n'est donc pas sur moi, mon père, que tombe le fort de cette accusation , mais sur le Port -Royal; et vous ne m'en chargez que parce que vous supposez que j'en suis. Ainsi je n'aurai pas grande peine à m'en défendre , puisque je n'ai qu'à vous dire que je n'en suis pas, et à vous renvoyer à mes lettres, où j'ai dit «que je suis seul,» et en propres termes, « que je ne suis point de Port-Royal , » comme j'ai fait dans la seizième qui a précédé votre livre.

Prouvez donc d'une autre manière que je suis hérétique, ou tout le monde reconnoitra votre impuissance. Prouvez par mes écrits que je ne reçois pas la constitution. Ils ne sont pas en si grand nombre; il n'y a que seize lettres à examiner, où je vous défie, et vous, et toute la terre, d'en produire la moindre marque. Mais je vous y ferai bien voir le contraire. Car , quand j'ai dit, par exemple, dans la quatorzième : « Qu'en tuant, selon vos maximes, ses frères en « péché mortel, on damne ceux pour qui Jésusce Christ est mort,» n'ai-je pas visiblement reconnu que Jésus-Christ est mort pour ces damnés, et qu'ainsi il est faux a qu'il ne soit mort a que pour les seuls prédestinés, » ce qui est con-

damné dans la cinquième proposition ? 11 est donc sûr, mon père, que je n'ai rien dit pour soutenir ces propositions impies, que je déteste de tout mon cœur. Et quand le Port-Royal les tiendroit, je vous déclare que vous n'en pouvez rien conclure contre moi, parce que, grâces à Dieu, je n'ai d'attache sur la terre qu'à la seule Eglise catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, et dans la communion avec le pape son souverain chef, hors de laquelle je suis très-persuadé qu il n'y a point de salut.

Que ferez-vous à une personne qui parle de cette sorte , et par où m'attaquerez-vous , puisque ni mes discours , ni mes écrits ne donnent aucun prétexte à vos accusations d'hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces dans 1 obscurité qui me couvre? Vous vous sentez frappé par une main invisible, qui rend vos égarements visibles à toute la terre; et vous essayez en vain de m'attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre, n'étant attaché ni à quelque communauté, ni à quelque particulier que ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux rien ; je n'ai besoin , par la grâce de Dieu , ni du bien, ni de l'autorité de personne. Ainsi, mon père, j'échappe à toutes vos prises. Vous ne me sauriez prendre de quelque côté que vous le ten-

MONTA.LTE JUSTIFIÉ. JjS

liez. Vous pouvez bien toucher le Port-Royal , mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne , mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez bien préparer des violences contre des prêtres et des docteurs , mais non pas contre moi , qui n'ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n'eûtes-vous jamais affaire à une personne qui fût si hors de vos atteintes , et si propre à combattre vos erreurs, étant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison, sans relation , sans affaires ; assez instruit de vos maximes , et bien résolu de les pousser autant que je croirai que Dieu m'y engagera, sans qu'aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir mes poursuites.

A quoi vous sert-il donc, mon père, lorsque vous ne pouvez rien contre moi, de publier tant de calomnies contre des personnes qui ne sont point mêlées dans nos différends, comme font tous vos pères ? Vous n'échapperez pas par ces fuites; vous sentirez la force de la vérité que je vous oppose. Je vous dis que vous anéantissez la morale chrétienne en la séparant de l'amour de Dieu, dont vous dispensez les hommes; et vous me parlez de la mort du père M es ter , que je n'ai vu de ma vie. Je vous dis que vos auteurs permettent de tuer pour une pomme, quand il est honteux de la laisser perdre; et vous me dites « qu'on a ouvert un tronc à Saint-Merri. » Que voulez-vous dire de même, de me prendre tous les jours à partie sur le livre de la Sainte-Virgi-

nitè (*) , fait par un père de l'Oratoire que je ne vis jamais, non plus que son livre? Je vous admire, mon père, de considérer ainsi tous ceux qui vous sont contraires comme une seule personne. Votre haine les embrasse tous ensemble, et en forme comme un corps de réprouvés , dont vous voulez que chacun réponde pour tous les autres.

11 y a bien de la différence entre les jésuites et ceux qui les combattent. Vous composez véritablement un corps uni sous un seul chef; et vos règles, comme je l'ai fait voir, vous défendent de rien imprimer sans l'aveu de vos supérieurs, qui sont rendus responsables des erreurs de tous les particuliers , « sans qu'ils puissent s'ex- « cuser en disant qu'ils n'ont pas remarqué les « erreurs qui y sont enseignées, parce qu'ils les « doivent remarquer » selon vos ordonnances , et selon les lettres de vos généraux Aquaviva , Wittellcschi , etc. C'est donc avec raison qu'on vous reproche les égarements de vos confrères,

(*) Ce livre de la Sainte- Virginité est une traduction que le père Seguenot , prêtre de l'Oratoire , avoit faite d'un livre de saint Augustin. Jusque-là il n'y avoit rien à reprendre : mais ce père y joignit quelques remarques bizarres et singulières , qui ont mérité une juste censure ; et comme ce livre venoit d'un père de l'Oratoire , dont la congrégation a toujours été attachée à la doctrine de saint Augustin, on chercha à en faire retomber le blâme sur les jansénistes.

(Noie de Védit. de 181 2.}

FANTOME D'UNE NOUVELLE HERESIE. ?>'Jrj

qui se trouvent dans leurs ouvrages approuvés par vos supérieurs et par les théologiens de votre Compagnie. Mais quant à moi , mon père , il en faut juger autrement. Je n'ai pas souscrit le livre de la Sainte-Virginité. On ouvriroit tous les troncs de Paris sans que j'en fusse moins catholique. Et enfin je vous déclare hautement et nettement que personne ne répond de mes lettres que moi , et que je ne réponds de rien que de mes lettres.

Je pourrois en demeurer là, mon père, sans parler de ces autres personnes que vous traitez d'hérétiques pour me comprendre dans cette accusation. Mais comme j'en suis l'occasion , je me trouve engagé en quelque sorte à me servir de cette même occasion pour en tirer trois avantages ; car c'en est un bien considérable de faire paroître l'innocence de tant de personnes calomniées. C'en est un autre, et bien propre à mon sujet, de montrer toujours les artifices de votre politique dans cette accusation. Mais celui que j'estime le plus, est que j'apprendrai par là à tout le monde la fausseté de ce bruit scandaleux que vous semez de tous côtés, «que l'Église est « divisée par une nouvelle hérésie. » Et comme vous abusez d'une infinité de personnes en leur faisant accroire que les points sur lesquels vous essayez d'exciter un si grand orage sont essentiels à la foi, je trouve d'une extrême importance de détruire ces fausses impressions, et d'expliquer ici nettement en quoi ils consistent, pour mon-

trer qu'en effet il n'y a point d'hérétiques dans l'Église.

Car n'est-il pas vrai que, si l'on demande en quoi consiste l'hérésie de ceux que vous appelez jansénistes, on répondra incontinent que c'est en ce que ces gens-là disent « que les comman- « déments de Dieu sont impossibles ; qu'on ne « peut résister à la grâce, et qu'on n'a pas la li- « berté de faire le bien et le mal ; que Jésus-Christ «n'est pas mort pour tous les hommes, mais « seulement pour les prédestinés ; et enfin , qu'ils « soutiennent les cinq propositions condamnées « par le pape?» Ne faites-vous pas entendre que c'est pour ce sujet que vous persécutez vos adversaires? N'est-ce pas ce que vous dites dans vos livres, dans vos entretiens, dans vos catéchismes, comme vous fîtes encore les fêtes de Noël à Saint-Louis, en demandant à une de vos petites bergères : « Pour qui est venu Jésus- « Christ, ma fille? — Pour tous les hommes, « mon père. — Eh quoi, ma fille ! vous n'êtes « donc pas de ces nouveaux hérétiques qui disent « qu'il n'est venu que pour les prédestinés ? » Les enfants vous croient là-dessus , et plusieurs autres aussi ; car vous les entretenez de ces mêmes fables dans vos sermons, comme votre père Grasset à Orléans, qui en a été interdit. Et je vous avoue que je vous ai cru aussi autrefois. Vous m'aviez donné cette même idée de toutes ces personnes-là. De sorte que , lorsque vous les pressiez sur ces propositions, jobservois avec attention

fàetôme d'une nouvelle hérésie. 879 quelle seroit leur réponse; et j'étois fort disposé à ne les voir jamais, s'ils n'eussent déclaré qu'ils y renoncoient comme à des impiétés visibles. Mais ils le firent bien hautement. Car M. de Sainte-Beuve (* ), professeur du roi en Sorbonne, censura dans ses écrits publics ces cinq propositions long-temps avant le pape; et ces docteurs firent paroître plusieurs écrits, et entre autres celui de la grâce victorieuse qu'ils produisirent en même temps, où ils rejettent ces propositions, et comme hérétiques, et comme étrangères. Car ils disent, dans la préface, « que ce « sont des propositions hérétiques et luthé- « riennes, fabriquées et forgées à plaisir, qui ne « se trouvent ni dans Jansénius, ni dans ses dé- « fenseurs; » ce sont leurs termes, lis se plaignent de ce qu'on les leur attribue, et vous adressent pour cela ces paroles de saint Prosper , le premier disciple de saint Augustin, leur maître, à qui les semi-pélagiens de France en imputèrent de pareilles pour le rendre odieux. « Jl y a, dit « ce saint, des personnes qui ont une passion « si aveugle de nous décrier, qu'ils en ont pris « un moyen qui ruine leur propre réputation.

(*) M. Jacques de Sainte-Beuve , l'un des plus habiles théologiens de son siècle , et professeur de Sorbonne au temps de la censure de M. Arnauld , aima mieux quitter sa chaire que de condamner contre les règles un docteur son confrère , dont la doctrine étoit très-orthodoxe, Il est mort en 1677.

38o DIX-SEPTIÈME LETTRE.

« Car ils ont fabriqué à dessein de certaines pro « positions pleines d'impiétés et de blasphèmes, « qu'ils envoient de tous côtés pour faire croire « que nous les soutenons au même sens qu'ils « ont exprimé par leur écrit. Mais on verra par « cette réponse, et notre innocence, et la malice « de ceux qui nous ont imputé ces impiétés , « dont ils sont les uniques inventeurs. »

En vérité , mon père , lorsque je les ouïs parler de la sorte avant la constitution; quand je vis qu'ils la reçurent ensuite avec tout ce qui se peut de respect; qu'ils offrirent de la souscrire, et que M. Arnauld eut déclaré tout cela , plus fortement que je ne le puis rapporter, dans toute sa seconde lettre , j'eusse cru pécher de douter de leur foi. Et en effet , ceux qui avoient voulu refuser l'absolution à leurs amis avant la lettre de M. Arnauld, ont déclaré depuis qu'après qu'il a voit si nettement condamné ces erreurs qu'on lui imputait, il n'y avoit aucune raison de le retrancher ni lui, ni ses amis, de l'Eglise. Mais vous n'en avez pas usé de même; et c'est sur quoi je commençai à me défier que vous agissiez avec passion.

Car , au lieu que vous les aviez menacés de leur faire signer cette constitution , quand vous pensiez qu'ils y résisteroient, lorsque vous vîtes qu'ils s'y portoient d'eux-mêmes, vous n'en pariâtes plus. Et quoiqu'il semblât que vous dussiez après cela être satisfait de leur conduite , vous ne laissâtes pas de les traiter encore d'hérétiques;

DISPUTE STJfc. LE SENS DE JANSÉNIUS. 38l

« parce, disiez-vous, que leur cœur démentoit «leur main, et qu'ils étoient catholiques exté- « rieurement , et hérétiques intérieurement,» comme vous-même l'avez dit dans votre Rép. à quelques demandes, pag. 27 et 47-

Que ce procédé me parut étrange, mon père ! car de qui n'en peut-on pas dire autant? Et quel trouble n'exciteroit-on point par ce prétexte? «Si l'on refuse, dit saint Grégoire, pape, de « croire la confession de foi de ceux qui Ja don- « nent conforme aux sentiments de l'Eglise, on « remet en doute la foi de toutes les personnes «catholiques.» Regist. I. 5, ep. i5. Je craignis donc, mon père, « que votre dessein ne fût de « rendre ces personnes hérétiques sans qu'ils le « fussent,» comme parle le même pape sur une dispute pareille de son temps; «parce, dit-il, « que ce n'est pas s'opposer aux hérésies, mais « c'est faire une hérésie que de refuser de croire « ceux qui par leur confession témoignent d'être « dans la véritable foi : Hoc non est hœresim «purgare, sed facere. Ep. 16.» Mais je connus en vérité qu'il n'y avoit point en effet d'hérétiques dans FEglise, quand je vis qu'ils s'étoient si bien justifiés de toutes ces hérésies, que vous ne pûtes plus les accuser d'aucune erreur contre la foi, et que vous fûtes réduit à les entreprendre seulement sur des questions de fait touchant Jansénius, qui ne pou voient être matière d'hérésie. Car vous les voulûtes obliger à reconnoïtre «que ces propositions étoient dans Jansénius,

«mot à mot, toutes, et en propres termes,» comme vous l'écrivîtes encore vous-mêmes : Sin» gulares , indwiduœ , lot idem verbis apud Jansenium content lœ , dans vos CavUli, p. 39.

Dès lors votre dispute commença à me devenir indifférente. Quand je croyois que vous disputiez de la vérité ou de la fausseté des propositions, je vous écoutois avec attention, car cela touchoit la foi : mais quand je vis que vous ne disputiez plus que pour savoir si elles étoient mot à mot dans Jansénius ou non, comme la religion n'y étoit plus intéressée, je ne m'y intéressois plus aussi. Ce n'est pas qu'il n'y eût bien de l'apparence que vous disiez vrai : car de dire que des paroles sont mot à mot dans un auteur, c'est à quoi l'on ne peut se méprendre. Aussi je ne m'étonne pas que tant de personnes, et en France et à Rome, aient cru sur une expression si peu suspecte que Jansénius les avoit enseignées en effet. Et c'est pourquoi je ne fus pas peu surpris d'apprendre que ce même point de fait, que vous aviez proposé comme si certain et si important, étoit faux, et qu'on vous défia de citer les pages de Jansénius où vous aviez trouvé ces propositions mot à mot y sans que vous l'ayez jamais pu faire.

Je rapporte toute cette suite, parce qu'il me semble que cela découvre assez l'esprit de votre Société en toute cette affaire, et qu'on admirera de voir que , malgré tout ce que je viens de dire , vous n'ayez pas cessé de publier qu'ils étoient

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