‹ Lettres ... publChapitre 20 sur 40 · mS. te · texte numérisé non relu

mS. te

DS CAiVIN. 207

pour vous retenir et amuser, toutes fois vou9 ne laissez point de gémir de la captivité malheureuse où vous estes, désirant d'en sortir. Et de faict vostre bon zèle s'est desjà déclairé en partye , en ce qu'au lieu d'empescher la compagnie qui délogeoit, vous l'avez confirmée en son bon propos, et au lieu de la retarder, avez tasché de l'advancer, ne regrettant aultre chose sinon que vous ne pouviez suivre quant et quant. Or maintenant, pource que Sathan a beaucoup de moiens de nous faire refroidir en bien , et que nostre nature y est assez promte , il vous fault attiser le feu que Dieu par son Esprit a ci-devant allumé en vostre cœur, jusques à ce que le bon désir vienne à son effect. C'est que vous quictiez toutes choses comme pernicieuses, lesquelles vous séparent de celuy auquel gist tout nostre bien , et avec lequel si nous ne sommes conjoincts, nous sommes privés de vie et de salut. Cependant nous n'entendons pas de condamner tous ceux qui vivent par delà , comme si le Hoyaulme de Dieu estoit enclos entre nos montagnes, lequel nous sçavonsestre estendu par tout. Mais c'est raison, quelque part que nous soions , que Dieu soit honoré par nous , et ne sommes nullement à excuser, quand nous polluons la terre qu'il a sanctifiée à nostre usage. Si nous sommes en lieu où il ne nous soit permis de nous aquitter de nostre devoir, et que la crainte de mort nous mène à mal faire , nous devons en congnoissant le vice de nostre infirmité chercher le remède; c'est de nous retirer de telle servitude. Puisque nostre Seigneur vous a ouvert les yeux pour vous faire voir quel mal c'est de vous polluer en superstition, il ne vous reste sinon d'en sortir* Encore avez- vous moins d'excuse

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nous arme de sa vertu pour estre victorieux devant que nous esprouver. Mais pource que les commencemens en sont difficiles , et la poursuite encore plus, il n'y a rien meilleur que de prier Dieu qu'il vous tende la main et vous donne courage pour surmonter tous les obstacles. De quoy aussy nous le suplions avec vous , et qu'il luy plaise de se monstrer vostre protecteur jusques à la lin , vous maintenant non -seulement contre les inicques, mais aussy contre Sathan leur chef. Après m' estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle vostre femme.... etc. Ce 19 juin 1547.

Orig. autographe. Bibl. de Geoè?e. Vol. 194.

Monseigneur, suivant ce que vous m'aviez escrit j'ay bien esté d' ad vis que le frère maistre François de la Rivière 1 se retirast là, au moins pour quelque temps. Car quant ainsi seroit qu'il luy convint retourner icy, il n'auroit pas long voyage à faire. Et apportant quelque recommandation de Basle, il pourroit s'adresser à Berne pour estre envoyé à Lausanne avec quelque provision en attendant. Toutefois cela ne m'eust pas faict con-

1 Le ministre François Perucel, dit la Rivière.

clurre, sinon que vos lettres y eussent aydé. Je luy ay seulement dict que vous seriez joieux de sa venue , affin que vostre famille receust instruction de luy quelques fois par sepmaines. Car je me suis voulu garder d'entrer en plus grande obligation , affin que cela demeurast en vostre pure liberté.

Quant à la maison je vous prie m'en vouloir mander ce qu'il vous plaira que j'en face. Mais que j'aye vos lettres à la my-aoust. Car selon les uz de la ville, j'ay congé de renoncer au marcbé pour la demie année suivant, le signifiant six sepmaines devant le terme. En ce faisant , vous ne serez pas chargé sans propos ; comme je crains qu'en le tenant plus longtemps , ce ne fust despensc à nul profict.

Je croy que Sainct-André vous a mandé ce qu'avons faict de V Apologie. L'impression n'en sera pas retardée par faulte de la copie. De l'argent, mon advis n'est pas que vous en retiriez rien pour éviter les murmures qui en pourroient sortir, mais plus tost qu'en advertissant ceux qui en ont la charge de s'y gouverner comme il fault , corrigeant les abus , s'il y en avoit , vous subrogiez quelqu'un en vostre lieu. Toutefois vous y adviserez selon vostre bonne discrétion. Mais je n'ay voulu faillir à vous en mander mon semblant, puisqu'il vous avoit pieu de vous en conseiller à moy.

Nous n'avons eu nouvelles d'Allemaigne depuis la prinse du Landgraff1 qui a eu un payement digne de sa

* Intimidé par la défaite de l'électeur de Saxe, le landgrave de Hessc s'était soumis à l'empereur, et n'avait obtenu son pardon qu'en l'implorant à genoux, et en livrant à ce prince sa personne et ses états-]

lascheté. Les choses estant ainsi , je recongnois que nostre Seigneur nous veult du tout ostcr cest Evangile triumphant, pour nous contraindre à combattre soubs la croix de nostre Seigneur Jésus. Mais contentons-nous qu'il face son premier mestier, de garder son Eglise miraculeusement par sa vertu , sans ayde de bras humain. La probation est dure, je le confesse; mais nos pères en ont bien eu d'aussi pressantes , et sont demeurez constans néantmoins ; et n'ont point esté frustréz en leur fermeté. C'est icy qu'il convient practiquer le proverbe : Espérons, et nous verrons. D'advantaige , il ne nous fault point esbahir, si Dieu nous a corrigéz si rudement , attendu la vie. Mais comme vous dictes , que ceux qui n'ont pas encore esté touchés se mirent à tels exemples, pour se réduire, et par ce moien prévenir la main du Juge.

Il y a eu de l'inadvertance aux commis de ceste ville, qu'ils ne me fisrent sçavoir leur partement. Toutefois je ne laisse pourtant d'attendre de vos nouvelles par eux. Je ne sçay s'il y sera venu quelque bruict de nos troubles jusque-là, car on en parle si haultpar le païs circonvoisin, qu'il semble que nous soions tous perdus. Sur tout on me faict mort souvent ou bien navré. Mais tant y a que je n'en sens rien. Et en la ville nous ne voyons point la centiesme partie de ce qui s'en dict. Il y a bien eu quelques murmures et menaces des gens desbauchés qui ne peuvent porter le chastiement. Mesme la femme de celluy qui vous devoit aller veoir1 et vous escrivit de

1 Amédée Perrin. Sa femme, fille d'un riche bourgeois, François Favre d'Echallens, et réprimandée sans cesse par le consistoire, était l'implacable ennemie des ministres et de Calvin.

Berne , s'estoiteslevée bien fièrement. Mais il fallu qu'elle ait gagné les champs pource qu'il ne faisoit pas bon en la ville pour elle. Les aultres baissent bien la teste, au lieu de lever les cornes. Il y en a un qui est en danger de payer un escot bien chier; je ne sçay si la vie n'y demeurera point *. Il semble advis aux jeunes gens que je les presse trop. Mais si la bride ne leur estoit tenue roidde, ce seroit pitié. Ainsi il fault procurer leur bien , maulgré qu'ils en ayent.

Monsieur, après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâce et de Madamoiselle , je prieray nostre bon Dieu qu'il vous ait toujours en sa garde , vous fortifiant par son Sainct-Esprit pour résister à toutes tentations, et vous augmentant en tout bien à son honneur. Et pource que le terme de Madamoiselle approche, nous aurons souvenance de pryer pour sa bonne délivrance. Ma femme se recommande aussi humblement à tous deux. Ce 14 de julliet (1547).

Vostre serviteur et humble frère ,

Jehan Calvin.

1 Jacques Gruet, ancien chanoine de mœurs licencieuses et déréglées, impatient de tout frein dans l'Eglise comme dans l'Etat. Censuré sévèrement par les ministres à cause de ses débauches, il avait proféré contre eux des menaces de mort, qu'il osa afficher jusque sur la chaire de saint Pierre. Son procès, instruit avec la rigueur de ce temps, se termina par une sentence capitale. Condamné, comme séditieux, blasphémateur et athée, il périt sur l'échafaud le 26 juillet 4547.

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