‹ Lettres ... publChapitre 29 sur 40 · AUX CINQ PRISONNIERS DE LYON · texte numérisé non relu

AUX CINQ PRISONNIERS DE LYON

Copta. Bibl. de Genève. Vol. 107» .

Mes très chers frères, nous avons sçeu en la fin pourquoy Phérault de Berne n'estoit point retourné par là. C'est qu'il n'avoit pas telle responce comme nous eussions bien désiré; car le Roy a refusé plat et court toutes

* Cette lettre dut précéder de quelques jours le dernier combat des cinq prisonniers. Pressentant leur tin prochaine, ils écrivirent, le 5 mai, aux seigneurs de Berne pour les remercier des témoignages d'affection qu'ils en avaient reçus. « S'il n'a pas plu à Dieu, disaient-ils, de nous conserver la vie par vostre moien, cependant elle a été prolongée par là... malgré la fureur de tous ceux qui auraient voulu depuis longtemps nous exécuter à mort. Puis doncques qu'il luy plaist que nostre sang soit bientost répandu pour la confession de son sainct nom, nous nous estimons encore beaucoup plus heureux que si nous sortions en liberté. Car, comme il est véritable et tout-puissant, il nous fortifiera et ne permettra pas que nous soyons tourmentés au delà de nos forces, et après que nous aurons souffert un peu de temps, il nous recevra dans son royaulme céleste et nous fera reposer éternellement auprès de luy... » — Ce fut le \ 6 mai que les cinq écoliers furent avertis de se préparer à la mort; ils reçurent cette nouvelle avec une pieuse sérénité. Le bûcher était dressé sur la place des Terreaux; ils s'y rendirent en chantant des. psaumes et en répétant des versets des saintes Ecritures. — « Estans venus au lieu du supplice , ils montèrent d'un cœur alaigre sur le monceau de bois, les deux plus jeunes les premiers... Le dernier qui monta fut Martial Alba, le plus âgé des cinq, lequel avait esté longtemps à deux genoux priant le Seigneur. Il demanda instamment au lieutenant Tignac de luy octroyer un don. Le lieutenant luy dit : Que veux-tu? Il luy dit : Que je puisse baiser mes frères, devant que mourir. Le lieutenant le luy accorda. Lors

les rcqucstes que luy ont faict Messieurs de Berne, comme tous le pourrez voir par le double des lettres, en sorte que de cecosté-làil n'y a plus d'attente. MesineS quelque part que nous regardions icy-bas, Dieu nous a coupé la broche partout. Il y a ce bien que nous ne pouvons jamais estre frustrez de Pespoir que nous avons en Luy et ses sainctes promesses. Vous y avez esté tousjours fondez, du temps qu'il sembloit bien que vous peussiez bien estre aydéz des hommes, et que nous le pensions ainsy, et quelque apparence que vous ayez eu d'eschapper par moyens humains , si n'avez-vous point eu les yeux esblouis pour escarter vostre cœur et fiance ne £à ne là. Or à ceste heure la nécessité vous exhorte plus que jamais d'adresser tous vos sens au ciel. Nous ne sçavons pas encores quelle sera l'issue. Mais pource qu'il semble que Dieu se veuille servir de vostre sang pour signer sa vérité , il n'y a rien meilleur que de vous disposer à cëste fin , le priant de vous assujettir tellement à son bon plaisir que rien ne vous empesche de suyvre où il vous appellera. Car vous sçavez, mes frères, qu'il nous fauU estre ainsy mortiffiéz pour luy estre offerts en sacrifice. 11 ne se peult faire que vous ne sousteniez de durs combats, affin que ce qui a esté dict à Pierre ne s'accomplisse en vous, qu'on vous tirera où vous ne vduldrez point. Mais vous sçavez en quelle vertu vous ave2 à baie dit Martial baisa leg quatre estans jà liez, leur disant à chacun : Adieu, adieu, mm frère. » Le feu fut allumé. On entendit la voix des cinq confesseurs s'exhortant encore l'un l'autre au milieu des flammes : « Courage, mes frères, courage... qui furent les dernières paroles oùyes des dits cinq vaillants champions et martyrs du Seigneur. » Hist. de* Martyrs, L. IV, p. 234 .

tailler, sur laquelle tous ceulx qui seront appuyez, ne se trouveront jamais estonnéz et encores tant moins confus. Ainsy, mes frères, confiez-vous que vous serez fortiûéz au besoing de PEsprit de nostre Seigneur Jésus, pour ne défaillir sous le faix de tentations, quelque pesant qu'il soit, non plus que luyqui en a eu la victoire si glorieuse qu'elle nous est un gain infaillible de nostre triomphe au milieu de nos misères. Puisqu'il lui plaist vous employer jusques à la mort à maintenir sa querelle, il vous tiendra la main forte pour batailler constamment, et ne souffrira pas qu'une seule goutte de vostre sang demeure inutile. Et combien que le fruict ne s'en aperçoive pas si tost , si en sorti ra-t-il avec le temps plus ample que nous ne sçaurions dire. Mais d'autant qu'il vous a faictce privilège que vos liens ont esté renomméz, et que le bruict en a esté espandu partout, il fauldra, en dépit de Satban, que vostre mort retentisse encores plus fort , à ce que le nom de nostre bon Dieu en soit magnifié. Quant à moy je ne doubte, s'il plaist à ce bon Père de vous retirer à soy, qu'il ne vous ayt conservé jusques icy, affin que vostre longue détention soit un préparatif pour mieuix esveiller ceulx qu'il a délibéré d'édifier par vostre fin. Car quoy que les ennemys facent, jamais ils ne pourront ensevelir ce que Dieu a faict reluyre en vous pour estre contemplé de bien loing.

Je ne vous console point ny ne vous exhorte plus au long , sçachant que le Père céleste vous faict sentir que valent ses consolations , et que vous estes assez songneux à méditer ce qu'il vous propose par sa parolle. Il a desjà tant monstré par effect comme sa vertu habitoit en vous, que nous debvons bien nous asseurer qu'il achèvera

jusques au bout. Vous sçavez qu'en partant de ce monde nous n'allons point à Padventure, non-seulement pour la certitude que vous avez qu'il y a une vie céleste, mais aussy pource qu'estant asseurés de l'adoption gratuite de nostre Dieu , vous y allez comme à vostre héritage. Ce que Dieu vous a ordonnez martyrs de son Fils, vous est comme une marque de surabondance. Reste le combat auquel l'Esprit de Dieu non-seulement nous exhorte d'aller, mais aussy de courir. Ce sont tentations dures et fascheuses de voir l'orgueil des ennemys de vérité si énorme, sans qu'il soit réprimé d'en hault; leur raigc si desbridée, sans que Dieu pourveoye aux siens pour les soulager. Mais s'il nous souvient quand il est dict que nostre vie est cachée , et qu'il nous convient ressembler à trespasséz , ce n'est pas une doctrine pour un jour mais permanente , nous ne trouverons pas estrange que les afflictions continuent. Pendant qu'il plaist à Dieu de lascher si longtemps la bride à ses ennemys, nostre debvoir est de nous tenir quoys, combien que le temps de nostre rédemption targe. Au reste s'il a promis d'estre juge de ceulx qui auront asscrvy son peuple, ne doubtonspas qu'il y ayt une horrible punition apprestée à ceulx qui auront despicté sa majesté avec un orgueil si énorme , et qui auront cruellement persécuté ceulx qui invocquent purement son nom. Praticquez donc, mes frères, ceste sentence de David que vous n'avez point oublié la loy du Seigneur, combien que vostre vie soit en vos mains pour la quitter à toute heure. Et puisqu'il employé vostre vie à une cause si digne qu'est le tesmoignage de l'Evangile , ne doubtez pas qu'elle ne luy soit prétieuse. Le temps est prochain que la terre descouvrira le sang qui

forme avec tous au service de Dieu, tel que vous l'estimez. Si je le faisois par mespris , comme beaucoup de gens voilages ne tiennent guères de compte de Dieu, et n'ont nulle dévotion à le servir, je ne serois pas digne que cela me fust pardonné. Mais si la crainte de Dieu me contraint à faire ce que je fais, et ma conscience m'y induit, je croy que pour le moins je vous seray un peu plus supportable en cest endroit. Pour ne vous point fascher par trop long propos, il est bien certain, Monsieur, qu'il règne beaucoup de lourdes corruptions et abus en l'Eglise aujourd'huy, sou bs couverture du nom de Dieu. On dira bien que c'est à bonne intention qu'on y va, mais en se faisant à croire qu'on faict bien sans avoir tesmoignage de la vol un té de Dieu , on compte sans son hoste. Il fault en somme que Dieu soit servy à son gré , non pas à nostre appétit. Je confesse que ce seroit trop grande présomption à moy de me Cer à mon sens propre , cuidant avoir meilleur jugement que les aultres. Mais il n'est pas icy question lequel sera le plus sage en soy. Geste règle est notoire à tous, jusques aux plus rudes et idiots du monde, que Dieu prise plus obéissance que tous sacrifices qu'on luy sçauroit faire, parquoy sans grande subtilité nous pouvons bien conclurre qu'il désavoue tout ce qui ne s'accorde point à son plaisir. Et où est-ce que nous devons chercher le bon plaisir de Dieu, sinon en l'Escriture saincte? Maintenant si je voy une chose contraire à l'Escriture, ne la dois-je point fuir, si je ne veux offenser Dieu à mon escient? Vous trouverez estrange que cecy se dise des choses qui sont tant receues par tout le monde sans contredit. Mais je vous prie , Monsieur, combien que je

sois jeune homme et possible trop facile , qu'en une chose de telle importance je ne me fusse jamais laissé transporter si légèrement sans estre convaincu par bon tesmoignage et suffisant. Et quant Dieu m'a faict la grâce de lire et cscouter patiemment, il a fallu que je me sois rangé. Puisqu'ainsy est, vous sçavez, Monsieur, que de communiquer aux choses mauvaises , il ne me seroit pas licite; de ne m'en pouvoir pas abstenir sans vous desplaire, ce m'est une merveilleuse angoisse. Car si jamais j'ay désiré de vous obéyr, je m'y vouldrois efforcer maintenant plus que je ne lis oncques, pour m'acquitter mieux de mon devoir. Il ne reste que ce moien que je vous supplie qu'il vous plaise me pardonner si je n'ose pas faire ce qui seroit damnable en moy. Et en cela je ne doibs estre accusé de présumption, comme si je cuidois estre plus sage que les aultres. Car puisque Dieu m'a faict la grâce de me déclairer ce qui est bon ou maulvais , il fault que je me règle à ceste mesure. Il est dict que chacun portera son fardeau. Pourtant il n'y auroit nulle excuse pour moy, quand mesme les aultres seraient excuséz, puisque nous devons cheminer selon la mesure de la congnoissance que Dieu nous a donnée. Je ne disputeray pas subtilement sur quoy je fonde, et comment ou pourquoy je congnois les choses qu'on tient pour bonnes estre mauvaises, mais pource que ma capacité ne le porte point, et que je sçay aussy que cela ne vous seroit agréable. Tant y a que les contrariétés qu'a la messe avec ce que toute l'Escriture nous déclaire de la rémission des péchés qui nous a esté acquise par la mort dn Fils de Dieu, et aussy avec le sainct sacrement de la Cène qu'il a institué, sont tant notoires

qu'il tous sera facile d'eu juger, moiennanl que *ous ne refusiez point d'ouvrir les y eux.

(Si bon vous semble vous pourrez icy coucher ce qui en est simplement et en peu de parolles.)

Monsieur, je considère assez que ces choses vous seront estranges, et que je ne mérite pas d'estre escouté en choses si grandes. Mais s'il vous plaist... et cœtera... luy faisant offre de communiquer plus à plain en la présence de l'oncle, afin que la chose ne soit éventée plus loing. (May 1553.)

A UN RECEVEUR DES DÉCIMES * Minute. Bibl. de Genève. Vol joî.

Très cher frère, j'ay devisé avec monsieur d'Espeville de l'affaire de laquelle m'aviez escrit pour en avoir son conseil. Après avoir entendu de moy quelle est la charge, il m'a respondu, soit que le roy face bien ou mal levant tribut sur le temporel des prestres, vostre conscience n'en est point chargée. Quant à la taxe, elle est faicte par l'évesque avec les commis du clergé , qu'ils appellent. Parquoy vous n'avez sinon à recevoir ce qui vous est ordonné, sans que vous soiez meslé parmy mille or-

* En note, de la main de Charles de Jonvilliers : « Copie d'un conseil que donna M. Calvin à un receveur des décimes que le roy levoit sur le temporel des prestres. »

DE CÀIY1K. 391

dures. Vray est qu'il dict bien , quand un amy luy demanderait s'il devroit prendre telle charge , qu'il n'en seroit point d'advis ; mais qu'il n'oseroit point condamner la chose comme mauvaise. A ce que j'ay pu recueillir de ses propos, celuy qui seroit à sa liberté de s'en abstenir, fera bien. Mais si un homme ne s'en peult bonnement exempter, il n'en doit pas faire trop grand scrupule, moiennant qu'il s'aquite fidellement de son devoir, et qu'il n'y ait point de mauvais accessoire ; de quoy vous pouvez mieux juger par expérience. May

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