A UNE DAME CAPTIVE
Copie. Bibl. ■! • Génère. Vol. 107.
Mademoiselle et très chère sœur, il me faicl bien mal de l'affliction où vous estes, non-seullement pourceque les enfans de Dieu doibvent porter les fascheries les uns des aultres, mais (Tau liant que la cause pour laquelle vous endurez m'est commune avec vous. Car, à ce que j'entens, on vous afflige et vous tient-on comme captive pour avoir voullu suyvre Jésus-Christ. Cependant vous avez à vous resjouir pour le bon tesmoignage que vous rend vostre conscience devant Dieu. C'est que vous ne souffrez point pour vos maléfices, mais pource que Sathan ne peult souffrir que vous sortiez des liens de la servitude en laquelle vous avez langui jusques icy. Cependant vous avez à invoquer Dieu , le priant qu'il luy plaise avoir pitié du vous , et vous remettre du tout en sa main , pour espérer telle délivrance qu'il luy plaira de vous envover. Toutesfois s'il v a voit remède bon et licite pour eschapper des mains de celuy qui vous tient,
* En note de la main de Charles de Jomillers : • 11 escrivit ceste lettre à une bonne demoiselle laquelle il ne cognoissoit, qui estant en chemin pour venir à Genève fut accostée pur un sien parent, lequel ne la vouloit point laisser en sa liberté. Deux des frères dlcelle \indrent icy pour avoir ses lettres. Mais craignant qu'ils la demandassent à leur ad van ta ge, et pour leur en servir au dommage de la demoiselle, il Inscrivit et usa de ce stile tout expressé ment. .
il fauldra demander conseil à Dieu, affin que par son Esprit il vous enseigne d'en bien user. Pource que je ne suis pas informé du faict, mesmes que je ne congnois ne vostre personne ne vostre qualité, j'en escriray selon le rapport des gentilshommes présens porteurs. Ils m'ont dit, comme vous estes en train de venir par deçà, voire mesmes en chemin , que la chose estant descouverte , quelque prestre , qui est de vos parens , vous a saisie et vous tient comme en prison, dont il n'y a moien de sortir que vous ne faciez semblant d'habiter encores quelque peu de temps par delà. Or il promect de vous retirer en leur maison où vous aurez liberté de servir purement à Dieu, sans vous mesler parai y les idolastries qui régnent au pays. Devant que vous donner conseil là-dessus, je proteste que je ne vouldroys nullement vous donner occasion de fleschir, ou chercher quelque voie oblique qui fust pour vous destouruer du droit chemin, lequel Dieu vous monstre par sa parolle. Combien que j'aye entendu que Dieu vous a donné une constance admirable, dont je bénis et magnifie son nom, toutesfois je me vouldroys plus tost efforcer à vous augmenter de plus en plus un tel courage et vertu , que d'en rien amoindrir. Car quant nous sommes en ceste extrémité-là de n'avoir moien de nous deslivrer de la tyrannie des ennemys de vérité, sinon par subterfuges qui nous recullent etesloignent du bon chemin, il n'y a nul double que Dieu ne nous appelle à signer de nostre sang la confession de foy que nous luy devons. Parquoy s'il estoit question de vous faire décliner ne çà ne là, plus tost mourir. Et aflîn de ne point eslre esbranlé ny par menaces, ny par rien qui soit, regardez
au Fils de Dieu, lequel n'a point espargné sa vie pour nostre salut , affin que nous ne tenions point la nostre trop prétieuse, quand il est besoing de servir à sa gloire, Regardez à ceste couronne céleste laquelle est apprestée à ceux qui auront vertueusement bataillé. Et surtout gardez de ne reculler, au lieu que nous devons faire tous nos efforts pour nous avancer au but que Dieu nous propose. Mais si ce moien vous est offert de vous retirer avec vos frères qui désirent de servir à Dieu d'un mesme accord avec vous, je ne suis point d'advis que vous le refusiez. Au reste vous avez à prier Dieu , ce que je feray avec vous , qu'il vous donne esprit de con-r seil et prudence pour juger ce qui sera bon et expédient de faire, esprit de discrétion pour ne vous point tromper en prenant le mal pour le bien , esprit de vertu pour estre constante à suy vre du tout sa volunté. De Genesve ce 13 de septembre 1553.