J. DE BONNEVILLE
1 Pseudonyme du réformateur.
DE CiLVIN
AUX PRISONNIEKS DE LYON * Imprimée. Histoire des Martyrs, L. IV, p. 25».
Mes frères, je crois qu'avez esté advertisque j'estoye absent de la ville , quand les nouvelles vindrentde vostre prison , et ne suis pas retourné de huit jours après. Pourquoy il n'est jà besoin que je m'excuse de ce que j'ay tant différé à vous escrire. Or combien que ce nous ait esté un message triste selon la chair, mesme selon le juste amour que nous vous portons en Dieu, comme nous y sommes tenus , si nous faut-il néantmoins renger
* Les «achots où languissait encore Matlûeu Diraonet renfermaient plusieurs autres prisonniers, Denis Peloquin, de Blois, Louis de MaFsae, gentilhomme du Bourbonnais, et un de ses cousins. C'est à ces deux derniers, récemment arrêtés à Lyon, qu'est adressée la lettre du réformateur.
Les prisonniers entretenaient une pieuse correspondance hors de leurs cachots. Peloquin écrivait à ses parents : • — Très chers frères
et sœurs ne vous arrêtez point, je vous prie, aux jugemens du
monde, lequel est tant aveugle qu'il ne peut trouver vie en la mort, ne bénédiction en malédiction, sachans que le moyen pour nous confermer a Jésus-Christ... c'est que nous portions la croix avec luy, car le serviteur n'est pas plus que le maistre... »> — Louis de Marsac écrivait à Calvin: « — Monsieur et frère... Je ne vous pourrois réciter la grande consolation que j'ay receue... des lettres qu'avez envoyées a mon frère Denis Peloquin, lequel trouva moyen de la bailler à un de nos frères qui estoit en un croton au-dessus de moy, et m'en fit la lecture, pource que je ne les pouvois lire, d'autant que je ne voyois rien en mon croton. Je vous prie donc de persévérer pour nous assister tousjours de semblable consolation, car icelle nous invite à pleurer et prier. » Ifist. des Martyrs, p. â36,25<.
à la volonté de ce bon Père et Seigneur souverain , et non-seulement trouver juste et raisonnable ce qu'il dispose de nous, mais l'accepter de cœur bénin et amiable, comme bon et propre pour nostre salut, attendant patiemment qu'il monstre par effect qu'ainsy soit. Au reste nous avons au milieu de nostre tristesse de quoy nous esjouyr, en ce qu'il vous a si puissamment assistez, car il a bien esté requis qu'il vous fortifiast par son Esprit, à ce que la confession de sa sacrée vérité vous fust plus précieuse que vostre vie. Nous savons tous , voire par trop, combien il est difficile aux hommes de s'oublier* Ainsy il faut bien que ce bon Dieu desploye son bras fort, quand, pour le glorifier, nous ne craignons point ne tourments, ne honte, ne la mort mesme. Or comme il vous a muny de sa vertu pour soustenir le premier assaut, il reste de le prier qu'il vous renforce de plus en plus selon que vous aurez à combattre. Et puisqu'il nous a promis la victoire finale, ne doutez point que s'il vous a fait sentir une partie de sa vertu , vous aurez plus ample tesmoignage pour effect et expérience à l'advenir, qu'il ne commence pas pour laisser son ouvrage imparfait, comme il est dit au pseaume ; sur tout quand il faict cest honneur aux siens , de les employer pour maintenir sa vérité , et qu'il les amène au martyre comme par la main , il ne les laisse jamais dépourvus des armes qui y sont requises. Mais qu'il vous souvienne cependant de lever les yeux à ce royaume éternel de Jésus-Christ, et de penser pour quelle querelle vous bataillez ; car ce regard non-seulement vous fera surmonter toutes tentations qui vous pourront survenir de l'infirmité de vostre chair, mais aussy vous
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rendra invincible contre toutes les cautelles de Sathan , et ce qu'il pourra brasser pour obscurcir la vérité de Dieu. Car je sçay bien que par sa grâce vous estes si bien fondez, que vous n'y allez point à l'adventure ; mais que vous pouvez dire avec ce vaillant champion de Jésus- Christ : Je sçay de qui je tiens ma foy.
C'est la cause pourquoy je ne vous envoyé point une telle confession de foy que m'avoit requise nostre bon frère Peloquin , car Dieu fera beaucoup mieux profiter celle qu'il vous donnera de faire selon la mesure de vostre esprit qu'il vous a desparty, que tout ce qui vous seroit suggéré d'ailleurs. Mesme estant prié par aucuns de nos frères qui ont naguères espandu leur sang pour la gloire de Dieu, de revoir et corriger leur confession qu'ils avoyent faite , j'ai esté bien aise de la voir pour en estre édifié , mais je n'ay voulu y adjouter, ne y diminuer un seul mot, pensant que ce qui auroit été changé , ne feroit que diminuer l'authorité et efficace que mérite la sagesse et constance qu'on voit clairement estre venue de l'Esprit de Dieu. Soyez donc asseuréque ce bon Dieu qui se monstre au besoin, et accomplit sa vertu en nostre faiblesse , ne vous délaissera point que vous n'ayez de quoy magnifier puissamment son nom. Seulement procédez-y en sobriété et révérence, sachans que Dieu n'acceptera pas moins le sacrifice que vous luy ferez selon vostre portée et faculté que vous avez receuë de luy, que si vous compreniez toutes les révélations des anges, et fera valoir ce qu'il vous aura mis en la bouche , tant pour confermer les siens , que pour confondre les adversaires. Car comme vous estes assez advertis que nous avons à résister constamment aux ubo-
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minations de la Papauté , si nous ne voulons renoncer le Fils de Dieu qui nous a tant chèrement acquis à soy, aussy méditez ceste gloire et immortalité céleste à laquelle nous sommes conviéz et sommes certains de parvenir par la croix, ignominie et mort. C'est chose estrange au sens humain que les enfans de Dieu soyent saouléz d'angoisses , cependant que les meschants s'égayent en leurs délices ; mais encore plus que les esclaves de Sathan nous tiennent les pieds sur la gorge , comme on dit, et facent leur triomphe de nous. Si est-ce que nous avons à nous consoler en toutes nos misères, attendans ceste heureuse issue laquelle nous est promise , que non-seulement il nous délivrera par ses Anges, mais aussy luy-mesme torchera les larmes de nos yeux. Et par ce moien à bon droict nous avons de quoy despiter l'orgueil de ces pouvres aveugles, qui à leur ruyne eslèvent leur rage contre le ciel. Cependant combien que nous ne soyons pas à présent en pareille condition que vous, si ne laissons-nous à batailler quant et quant, par prière, solicitude et compassion, comme vos membres, puisqu'il a pieu au Père céleste par sa bonté infinie de nous unir en un corps, sous son Fils, nostre chef.
Sur quoy je le supplierai vous faire (ceste) grâce qu'estans appuyéz sur luy , vous ne chanceliez nullement, mais^lus tost croissiez en vertu; qu'il vous tienne en sa protection et vous en donne telle certitude que vous puissiez mespriser tout ce qui est du monde. Mes frères vous saluent très affectueusement, et plusieurs autres. Ce 7™ de Juillet 4553.
Vostre frère,
Jean Calvin
Pource que ceste lettre , comme j'espère, sera commune à tous deux, seulement j'adjousteray ce mot qu'il n'est jà besoin que je vous face longue exhortation, car c'est assez que je prie Dieu qu'il luy plaise de continuer à vous imprimer de mieux en mieux au cœur ce que j'ay congneu, par vos lettres, que vous goustez très bien. Combien que ce soit chose fascheuse de languir si longtemps, quand il n'y auroit que le fruict que Dieu vous montre qu'il ne vous a pas réservez jusques icy sans cause, vous avez juste occasion do ne vous lasser, ny ennuyer pour la longueur. Et quant à la maladie, c'est prudemment considéré à vous, que Dieu par ce moyen vous veut mieux préparer à plus grand combat, afin que la chair estant bien domptée puisse mieux se résigner. Voilà comme nous devons convertir à nostre profit tout ce que le Père céleste nous envoyé. Si vous pouvez communiquer avec les autres frères, je vous prie les saluer aussi de par moy. Ce bon Dieu vous tienne à tous main forte, vous garde et vous conduise, et face de plus en plus reluyre sa gloire en vous.
A DENIS PELOQUIN ET A LOUIS DE MARSAC • Imprimée. Histoire des Martyr*, L. IV, p. «44
Très chers frères, combien qu'en escrivant vostre lettre vous pensiez que les ennemis de vérité vous deus-
* Réunis dans un même cachot, durant les derniers jours de leur
sent sacrifier bientost , je n'ay poinct laissé de vous escrirela présente, afin que s'il plaist à Dieu qu'elle vienne à temps, vous ayez encore quelques mots de consolation de moy. C'est très bien et très prudemment considéré à vous les grâces de Dieu , quand vous connoissez qu'il a encore mieux confermé en vous ses promesses, vous donnant une telle constance , comme vous l'avez senti naguères en vos dernières responses. C'est bien de luy à la vérité, qu'estes demeuréz ainsi fermes pour ne point flcschir. Ainsy je me tiens bien asseuré que ce sceau qui porte la vraye marque du St-Esprit ne sera jamais effacé. D'autre part il a si puissamment besongné en Michel Girard 1 que la foiblesse qui avoit esté en luy par cydevant, donne tant plus grand leustre à ceste vertu lacaptivité, les deux prisonniers ne lurent séparés que pour mourir. Denis Peloquin fut tiré de sa prison le 4 septembre, et conduit à Villefranche où sa constance héroïque sur le bûcher excita l'admiration et l'attendrissement des spectateurs. Louis de 3Iarsac, associé à deux autres victimes, Etienne Gravot, de Gyen, et Marsac, son cousin, qui l'avait suivi dans les cachots, « rendit grâces à Dieu de l'honneur inestimable qu'il leur présentoit de souffrir pour son nom. » — Au moment où les trois condamnés allaient être conduits au supplice, on leur mit une corde au cou , selon l'usage : « Voyant (Louis de Marsac) qu'on l'espargnoit en cest endroit pour quelque respect de sa qualité, il demanda à haute voix si la cause de ses deux frères estoit différente d'avec la sienne, adjoustant ces mots : Hélas! ne me refusez point le collier d'un ordre tant excellent. » Le lieutenant se rendit à ce vœu, et les trois martyrs, entonnant d'une même voix le cantique de délivrance, montèrent peu après sur le bûcher, dressé à la place des Terreaux, et expirèrent au milieu des flammes. Hist. des Martyrs, L. IV, p. 254. Hist. eccl.y t. I, p. 92.
1 En note, dans Y Histoire des Martyrs : Ce Michel Girard n'a persévéré.
quelle il a receuë d'en haut. Je ne doute pas que les ennemis mesmes ne soient convaincus que ce changement n'est pas procédé de l'homme. Ainsy par plus forte raison nous devons bien avoir les yeux ouverts pour contempler la main de Dieu, laquelle s'est icy estendue d'une façon admirable, pour retirer sa pauvre créature de l'horrible confusion où elle estoit tombée. Du temps qu'il a esté conduit de son sens, il cuidoit avoir beaucoup gagné , ayant racheté quelque peu de temps ceste vie caduque et misérable, et s'estant plongé aux abysmes de mort éternelle. C'est donques une œuvre divine, que de son bon gré il soit rentré en la mort pour parvenir à la droite vie , de laquelle non-seulement il s'estoit eslongné, mais du tout forclos , en tant qu'en luy estoit. Car la bonté de Dieu s'est tant plus richement desployée en cest endroit, qu'il a relevé sa créature d'une chuste, qui pouvoit sembler mortelle , voire pour triompher en icelle , et magnifier sa gloire comme il a commencé , et j'espère qu'il le parfera.
J'ai veu la confession qu'il a faite , laquelle est pure et franche, et digne d'un homme chrestien. Toutesfois, il est bon, il me semble, qu'il soit adverti de quelques poincts, afin que les adversaires soient tant plus confus, quand il leur fera response plus distincte. Non pas que ce qu'il a dit ne soit vrai , mais pource que les malins, prennent tousjours des occasions bien légères de calomnier et pervertir le bien.
Estant interrogué , si le corps de Jésus-Christ n'est pas sous l'espèce du pain, il a respondu que c' estoit un pur blasphème anéantissant la mort de Jésus-Christ. Or, il faloit qu'il réprouvait notamment deux choses en la
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messe : l'une est une idolâtrie , en ce qu'ils font une idole d'un morceau de pain, l'adorant comme Dieu ; la seconde est qu'ils en font un sacrifice pour réconcilier les hommes à Dieu. Or comme Jésus-Christ est le seul sacrificateur ordonné de Dieu le Père, aussy lui-mesme s'est offert une fois pour toutes , et sa mort a esté le sacrifice unique et perpétuel pour nostre rédemption. Mesme sur le premier article, il eust esté bon de protester qu'il croit bien qu'en la Cène nous communiquons au corps et au sang de Jésus-Christ , mais que c'est en montant en haut au ciel par la foy , et non pas le faisant descendre icy-bas, adjoustant toutesfois que cela ne fait rien pour leur messe , veu que c'est un acte du tout contraire à la Cène de Jésus-Christ.
Estant interrogué si la vierge Marie et les saincts intercèdent pour nous , il a respondu qu'il n'y a qu'un seul ésus- Christ intercesseur et advocat, ce qui est vray , car il n'y a ni hommes, ni anges qui ayent accès à Dieu le Père que par ce Médiateur unique. Mais il eust esté bon d'adjouster pour déclairation, que l'office d'intercéder n'est point donné aux morts, comme Dieu nous commande d'intercéder les uns pour les autres en la vie présente. Cependant pource qu'il n'est licite de prier Dieu qu'en certitude de foy, qu'il ne nous reste sinon d'invoquer Dieu au nom de Jésus-Christ , et que tous ceux qui cherchent la vierge Marie et les saincts pour leurs advocats, extravaguentet se destournent du chemin.
Estant interrogué du franc arbitre, pour monstrer qu'il n'y a en nous aucun pouvoir de bien faire , il allègue le dire de sainct Paul au 7 des Romains : je ne fay pas le bien que je veux, etc. Or il est certain que S. Paul
ne parle point là des incrédules qui sont du tout desnuéz de la grâce de Dieu , mais de luy et des autres fidèles, auxquels Dieu auroit desjà fait la grâce d'aspirer à bien faire. Sur cela, il confesse qu'il sent en soy une telle répugnance , qu'il ne peut venir à bout de s'acquitter pleinement. Il faloit doncques adjoustet pour déclairation : Si les fidèles sentent toute leur nature contraire à la volonté de Dieu, que sera-ce de ceux qui n'ont que pure malice et rébellion? Comme il dit au 8e chap. que toutes les affections de la chair sont autant d'inimitiéz contre Dieu. Et au 2e des Ephésiens, il monstre bien que c'est qu'il y a en l'homme. Item au 1er et 2e chap. de la première aux Corinthiens, et au 3e chap. des Romains ; dont il s'ensuit que c*est Dieu qui fait en nous %t le vouloir et le parfaire selon son bon plaisir, comme il est dit au 2e chap. des Ephésiens.
Estant interrogué sur les vœux, il a respondu que toutes nos promesses ne sont que menteries. Or il eustété bon de spécifier qu'une partie de leurs vœux estans impossibles, ne font que despiter Dieu, comme quand les moines et prestres renoncent au mariage, et que tous en général ne sont que fausses inventions pour abastardir le service de Dieu ; et qu'il ne nous est permis de lui promettre ou offrir sinon ce qu'il aprouve par sa parole. Je croy que le dit frère sera bien ayse d'estre adverty de ces choses, afin que la vérité de Dieu soit tant plus victorieuse en luy.
Au reste, comme au milieu de ceste vie nous sommes en la mort, aussy maintenant il vous faut estre résolus qu'au milieu de la mort vous estes en la vie. Et en cela voyons-nous qu'il n'est poinct question de nous gou-
veraer selon nostre sens , pour suivre Jésus-Christ, car il n'y a rien qui nous soit plus estrange que de nous plonger en opprobre, et nous abatre jusques à la mort , pour estre eslevéz à la gloire des cieux. Mais nous sentirons en la fin par effect que le Fils de Dieu ne nous a point frustrez en nous promettant que quiconque quittera sa vie en ce monde, la recouvrera pour en jouir à jamais. Parquoy, mes frères, si jusques icy, \ous avez connu par expérience que valent les consolations que ce bon Seigneur Jésus donne aux siens , pour leur faire trouver doux et amiable tout ce qu'ils souffrent pour sa querelle, et que vaut l'aide de son Esprit pour leur donner courage à ce qu'ils ne défaillent point, priez-le qu'il continue l'un et l'autre, et en le priant reposez-vous en luy, qu'il accomplira vostre sainct désir. De nostre part, cependant que vous serez au combat, nous ne vous mettrons point en oubli. Tous mes frères vous saluent. Ce bon Dieu et Père de miséricorde vous ait en sa protection, et, s'il lui plaist que vous enduriez la mort pour le tesmoignage de son Evangile, comme l'apparence y est, qu'il monstre qu'il ne vous a point abandonnéz, mais plus tost qu'en vous ordonnant ses martyrs, il habite et règne en vous, voire pour triompher en vous à la confusion de ses ennemis, et pour esdifier lafoyde ses esleus, et qu'il nous conduise tous jusques à ce qu'il nous recueille ensemble en son royaume. Ce 22me d'aoust 1553.
Excusez-moy, si je ne vous ay pas plus tost respondu, car je receus seulement hier vostre lettre, laquelle estoit dattéedu douzième.
Vostre humble frère ,
Jéuan Calvin.