TOME PREMIER
SEPTEMBRE 1 ()32 - DÉCEM HRE Ki'id.
PARIS
ÏMPIUMERIE NATIONALE.
M DGGC LXXX.
AVERTISSEMENT
Chapelain, par son testament olographe du 12 novembre 1670, recommandait à ses héritiers de garder k sur toutes choses les registres originaux 11 de ses lettres fcsous la clefn dans sa bibliothèque, ff laquelle, r» ajoutait-il, reformée par nous avec beaucoup de choix et de curiosité pendant l'espace de plus de cinquante années, nous voulons et ordonnons estre conservée en nostre famille toute entière comme elle se trouvera au jour de mon deceds, sans estre vendue ny partagée, la substituant à pei'pétuité à ceux de mes proches seulement et neveux descendans (jui ne fei-ont profession que des belles-lettres , et qui, sans autre employ, y auront la mesme inclination et le mesme attachement que moy ' n
Revenant, dans un codicille du i5 avril 1671, sur un sujet qui lui était particulièrement cher, Ciiapelain indiquait ainsi les précautions à prendre : cr II faudra mettre toutes les lettres que j'ay receues des princes et princesses, cardinaux, ducs et pairs, mareschaux de France, marquis, comtes et autres personnes de haute qualité qui m'en ont honoré ; celles dont j'ay gardé copie pour me conduire avec mes cor-
' Documents relatifs à Jean Chapelain, de poi*té depuis dans le de'pailenient des Ma-
l' Académie fi'ançaise,ior)à-i 6-] â,^i\v^.-].-^. nuscrils, où il est classe' sous le n° 3i8 du
Rathery [Bulletin du bibliophile, de i863. Fonds fi-ançais (Nouvelles acquisitions). Ce
p. 277-992 et 339-8^9). Les intéressants recueil (in-folio à la vieille reliui'e en veau)
documents reproduits ou analysés par M. Ra- est orné du beau portrait de l'auteur de la
thery, trop tôt enlevé aux lettres et à P«ce//e gravé par Nanteuil en 1 655, et est
l'amitié, avaient été trouvés par ce zélé intitulé : Catalogue de tous les livres qui eom-
chercheur dans un recueil qui appartenait posent la bihliothhque de feu M. Chapelain,
alors au département des imprimés de la i6-jG. La coj)ie du testament commence au
Bibliothèque Nationale et qui a été trans- folio 1.
\Mi AVERTISSEMENT.
respoiidans, comme M" Balzac, Heinsius, et toute cette foule dexcelleiis hommes de toutes nations, à qui mon tesmoignage seul a eu le bonlieur de procurer des bienfaits du Roy, seront aussi enfermées avec soin dans le plus long de mes coffres que j'ay destiné à cela, comme aussi celles qu ils mont escrites, qui sont autant de monumens de ia glorieuse habitude que jay eue avec eux pendant ma vie et que j'ay par tant (Tannées fidellement et constamment entretenue, pour ne les jamais publier, non plus que les miennes, qu'en cas qu'elles fussent nécessaires non pas pour ma gloire , mais pour la défense de ma réputation '. ^ Malgré toutes ces minutieuses prescriptions, les dernières volontés de Chapelain ne furent pas longtemps respectées. Les gardes de sa bibliothèque se succédèrent, il est vrai, sans interruption, comme les vestales autour du feu sacré, et Ion en compta jusqu'à cinq de 1676 à I 778 ^; mais ils ne veillèrent pas attentivement sur le trésor qui leur avait été remis, car lorsque le premier d'entre eux, Claude Ménard, vint à mourir, plusieurs ouvrages avaient déjà disparu, et le personnage que Chapelain avait investi de toute sa confiance ^ désira que sa
' La Bibliothèque de Jean Chapelain, par iliy^ et achevé seulement le i3 septembre
Alpb. Briquet (Bulletin du bibliophile, de suivant. Ce catalogue forme un beau volume
1872, p. 807). Cet article, qui s'étend de grand in-folio de 25o feuillets, relié en ma-
la page 332 à la page 368, a été rédigé requin rouge avec tranche dorée. .. >
daprès les mêmes documents qu avait si bien - M. Briquet en donne l'énuméralion,
mis en œuvre M. Rathery. et d'après quel- avec les dates de nomination de chacun deux
ques autres documents qui ont permis à lau- {ibid., p. 3ûo).
teur de compléter sur deux ou trois points ' Chapelain dit de lui dans son testament \o travail de son devancier, travail qu"il ne (Bulletin du bibliophile , i863, p. 28/j) ; mentionne même pas et dont il semble n'avoir rrNous choisissons pour garde de ladite bipas eu connaissance. M. Briquet ne nous dit bliothèque nostre petit neveu Claude Mépas non plus d'où il a tiré les pièces diverses nard. dit l'Abbé, comme n'ayant autre proutilisées par lui, mais je suppose quelles pro- fession que les lettres, et estant engagé à viennent de quelque étude de notaire. Lexem- garder toute sa vie le célibat, sans que les plaire qu'il a eu en main du Catalogue des soins ny les suites du mariage le puissent livres de Chapelain n'est pas le même que détourner de cette occupation qui veut un celui de la Bibliothèque Nationale, car il le homme entier.-! A Claude Ménard fut aussi décrit ainsi (p. 3^2) : ft Jetons maintenant conlié (ibid., p. 290) le soin de ledilion de un coup dœil sur la bibliothèque rie Cha- la seconde partie de la Pucelle, sous la surpelain , dont nous possédons le catalogue ou veillance de Gonrart . édition qui n'a jamais plutôt l'inventaire, conmiencé le 28 mars été donnée.
AVERTISSEMENT
bibliothèque fût réunie à celle de son oncle, ce à condition que ses héritiers ne seraient pas inquiétés pour les livres perdus depuis 167/1.1^ Sous les successeurs de Claude Ménard, le désordre s'accrut dans des proportions effrayantes, et quand Sébastien Blandin fut désigné par le conseil de famille (26 février 1778) pour avoir soin des précieux objets laissés par Chapelain, il n'accepta le dépôt qu'avec les expresses réserves que voici : La bibliothèque devra être prise crdans Testât où elle est actuellement et sans avoir égard aux catalogues faits après le décès des sieurs Chapelain et abbé Mesnard, attendu que la plus grande partie des livres compris auxdits catalogues n'existent plus et se sont trouvés égarés, ou ont péri de vétusté, et par les divers changemens et transports d'un lieu à un autre que ladite bibliothèque a éprouvés depuis plus d'un siècle ^ à la charge cependant de la remettre à la famille dans le mesme estât où elle est actuellement, et sans aucun des meubles et effets compris auxdits estats, attendu qu'il n'en existe aucun -.r
Sept mois après sa nomination, le id septembre 1778, Sébastien
' La malheureuse bibliothèque fut successivement transportée do la rue Salle-au- Comte, où demeurait Chapelain lorsqu'il mourut, à la rue Saint-Denis, où demeurait Claude Ménard; de la rue Saint -Denis à la rue Portefoin, au Marais, où demeurait Pierre-Joseph Leieu; de la rue Portefoin à la rue Neuve-Saint-Merry, qu'habitaient les frères Lequeux, et nous la retrouvons enfin, sous l'administration de Sébastien Blandin , dans la rue Saint-Martin. {Bulletin du bibliophile, 1873, p. 34o.)
^ Chapelain, dans un chapitre de son testament {Bulletin du bibliophile, i863, p. û8h ) nous fait ainsi connaître ces meubles et effets: crNous entendons aussi laisser dans nostre bibhothèque, non moins inaliénable que les livres qui la composent, nostre portrait peint en huile et celuy de feu M. Gassendi avec celuy de la Sérénissime reyne de Suède, dont elle m'a honoré, nostre grande écritoire d'ébène, nostre petite écritoire per-
CHAPELAn. I.
sanne, nostre grand bureau à armoires, noslre chandelier de bois de poirier noir h verrière verte, et nostre grand télescope avec son pied et sa gouttière où il s'emboeste et se couche pour observer le ciel, nos deux anciens fauteuils de tapisserie à fleurs, et nos six sièges ployans anciens de mesme , outre cela y comprenant les tablettes pour ranger les livres et les rideaux de taffetas verd pomleur conservation, n Chapelain voulut encore {ibid., p. 285) que les portraits de la duchesse de Nemours-Longueviile, de la marquise de Flamarens, du marquis et de la marquise de [>a Trousse, de la comtesse de Maure, de M"" Tallemant, restassent à jamais placés dans sa bibliothèque. Notons, en passant, que M. Briquet a mal lu {Bulletin du bibliophile, 1872, p. 333) le passage relatif à la petite écritoire que probablement Chapelain tenait de son ami Berniei-, le grand voyageur, et qu'il a pris une écritoire persane pour une écritoire perçante.
AVERTISSEMENT
Blandin alla rejoindre dans la tombe ses quatre prédécesseurs, et les parents de Chapelain, de plus en plus négligents, ne s'assemblèrent que le lA mars 1780 pour choisir un nouveau garde. On ignore quel fut le résultat des délibérations de l'assemblée \ et nul ne peut dire ce que devint, depuis cette époque, la magnifique collection de livres et d'autographes formée par Chapelain^. Fut-elle dispersée et détruite dans les orages de la Révolution? Les débris s'en cachent-ils en France ou hors de France? Nous sera-t-il jamais donné de voir reparaître quelques-uns de ces débris, et aurons-nous enfin la joyeuse surprise de rapprocher des six registres originaux, qui seuls nous restent maintenant (cinq consacrés à la prose, un consacré à la poésie), le complément des lettres de Chapelain et un certain nombre de lettres de ses plus renommés correspondants^?
* M. Briquet [Bulletin du bibliophile, 1872, p. Zk\) n'a eu sous les yeux qu'une copie inachevée du procès-verbal de rassemblée.
' M. Ralhery {Bulletin du bibliophile, 186.3, p. 329) s'étonne de ne pas trouver les moindres traces de la vente de cette collection dans les catalogues des xvmi" et xix' siècles.
* Je relève , dans le recueil déjà cité ( Fonds finançais. Nouvelles acquisitions, n° 3i8, f" i53) cette Liste des lettres écrites audit dejfunt sieur Chapelain, lesquelles sontchacunes en liasses : Duc et duchesse de Longuevillc, cardinal Bentivoglio, évesque de Saintes [Louis de Bassompierre], évesque d'Angers [Henri Arnauld], évesque de Rhodez [HardouindePerefixe], Godeau, Colbert, évesque d'Auxerre, reyne de Suède, cardinal Mazarin, duc et duchesse de Montauzier, Colbert , secrétaire d'Estat , [ Hugues] de Lyonne, Abel Servient, marquis deGesvres, marquis de La Trousse, Arnauld, Boisrobert, [maréchal] d'Estrades, Gassendi, Esprit, Vaugelas, Mainard, du Maurier, de Grentemesnil, Huet, Doujat, Scudéry et sa sœur,
Thévenol, Conrart, Pellisson , abbé Fléchier. Girard, Racan, Medon, Huyghens, de la xMesnardière, Hevelius, Perrault, de Bussières, Gra;vius, Gronovius, Boeclerus, etc. ^ M. Rathery a publié celte liste , en l'enrichissant de doctes observations (Bulletin du bibliophile, i863,p. 337-3/ii). M. Briquet, qui a eu à sa disposition un document plus détaillé, et oii est indiqué notamment le nombre des lettres de chacun des correspondants de Chapelain, complète ainsi [Bulletin du bibliophile, 1872, p. 348) les renseignement déjà donnés: rrLes derniers feuillets de l'inventaire (n°' A/i/j3-'ir)6i) contiennent la liste et estât des lettres escrites audicl defunct sieur Chapelain. Ces lettres, au nombre de /i,o66 , forment une collection précieuse d'autographes , dont nous extrayons les indications suivantes : Le duc et la duchesse de Longuevillc, 33o; la reine de Suède, 20; le duc et la duchesse de Montausier, 210; Conrart. 280 ; Godeau, 1 36; M. et M"° de Scudéry. 78; Gassendi, 76; le marquis de Gesvres, 53; Chevreau, 45 ; Perrault, 4o; Arnauld d'Audilly, 38 ; Huet, 37 ; Pellisson, 35 ; Fléchier, 34 ; Boisrobert, 3o ; Racan, 28; Col-
AVERTISSEMENT. m
L'histoire des six volumes manuscrits qui représentent jusqu'à présent à peu près^ tout ce qui a été sauvé des papiers laissés par l'ami de M"»*^ de Rambouillet et de M'"^ de Sévigné est fort obscure et fort incertaine. Le CataJogve de tous les livres qui coînposenl la bibliothèque de feu M. Chapelain nous apprend (fol. iBs v°) qu'à l'époque où ce document fut rédigé (i 676), ce toutes les lettres écrites par ledit sieur Chapelain d'année en année depuis 1689 jusques au 22 octobre 16781^ étaient réunies dans des cr cahiers de douze feuilles chacun-. n Le recueil fut communiqué, un demi-siècle après environ, à l'abbé d'Olivet, qui s'en est beaucoup servi (1729) pour la contiimation de Y Histoire de l'Académie française de Pellisson, et qui en parle ainsi : cr On s'étonnera peutêtre de me voir tant de zèle pour la mémoire de M. Chapelain. J'en dirai naïvement le motif: c'est qu'ayant lu plusieurs volumes de ses lettres manuscrites, où son âme se découvre à fond, je lui paye, sans avoir égard aux préjugés, le tribut d'estime que je crois lui devoir ^ v La même correspondance, vers la même époque, fut mise entre les mains de Denis-François Camusat, lequel en fit des extraits qu'il publia sous ce titre : Mélanges de littérature, tirez des lettres manuscrites de M. Chapelain, de l'Académie française''. L'éditeur, dans son épître dédicatoire à ce M. Couvay, secrétaire du Roy, chevalier de l'ordre du Christ,'» après avoir retracé l'éloge de Chapelain considéré comme
bert, 97; Corneille, 29; le P. Rapin, 20; M. Chapelain indique (^159, 7°) rnin pa-
Lancelot , 5 ; Scarron , 3 ; Heinsius (Nicolas) , quet de plusieurs brouillons de lettres par luy
180 ; Heinsius (Daniel), 35 ; Huyghens, ëciites avant le 1 3 septembre 1 632 r>. On ne
ko; Vossius, 38; Gronovius, 28; Graevins, sait ce qu'est devenu ce paquet de lettres
i/i; Spanbeim, 9.» de jeunesse.
' Je dis : à peu près, car on conserve au ' Édition de M. Gh.-L. Livet, 1867, t. II,
département des Manuscrits de la Riblio- p. 137. D'après une lettre de l'abbé d'Olivet
Ihèque Nationale, sans parler des douze der- au président Rouhier, du 16 août 1725
niers chants de la Pucelle (Fonds français, (ibid., p. ^07), ce fut en 172/1 que le ma-
n° 16002), un recueil des Œuvres diverses nuscrit des lettres fut prêté à dOlivet.
de Jean Chapelain (même fonds, n° 128/17) ' ^^^- "i"* ^ ^^ xx-257 pages , sans date,
et un Dialogue de la gloire qu'il avait dédié sans nom d'auteur ni d'imprimeur et sans
à la marquise de Rambouillet (même fonds. nom de lieu. L'approbation nécessaire pour
n° 128/18). que le livre hit imprimé est datée de Paris
Le Catalogue de tous les livres de feu le /» mai 1726.
x„ AVERTISSEMENT.
ff grammairien profond, historien liabile, politique consommé, critique sage et judicieux,^ continue en ces termes (p. v et vi) : cf Je souhaitois passionnément recouvrer celles de ses lettres qui n étoient pas encore égarées : une des personnes du monde que j'honore davantage, et qui me fait l'honneur de m'aimer, m'en prêta enfin un recueil en trois volumes in-quarto assez épais : cette lecture acheva de me convaincre qu'il est dangereux déjuger d'un homme sur quelques plaisanteries. . . n Un peu plus tard , l'abbé Goujet mentionnait de cette façon la correspondance de Gliapelain : rll devint dès lors, si même il ne l'étoit déjà avant l'impression de cet écrit [Srudmens de V Académie sur k Cid]. l'oracle de presque tous les gens de lettres, et en particulier des poètes de son tems. C'est ce qu'on voit par cette multitude de lettres cpiil étoit obligé d'écrire à tous ceux qui le consultoient. J'en ai vu six gros volumes in-A" qui vont d'année en année, depuis le 18 septembre 1689. jus(|u'au 22 octobre 1 678 , c'est-à-dire jusques vers la fin de sa vie ^ «^ Telles sont les données que nous possédons sur l'histoire des lettres de Chapelain jusqu'à la fin du xvnr siècle. Devant ces incomplets renseignements, on se demande si les raliien de douze feuilles de 1676 ont constitué, une fois reliés, les plusieurs volumes consultés par l'abbé d'Olivet en 172/1, les trois volumes in-fi" consihltés par Camusat vers 1725, les six gros volumes in-à" consultés par l'abbé Goujet vers 1750. Y a-t-il eu deux recueils distincts, l'un en trois volumes, l'autre en six volumes, ou, ce qui serait moins vraiseniblable -, doit-on admettre que Camusat a seulement eu à sa disposition la moitié de l'exemplaire que Goujet, plus heureux, vit tout entier? Quoi qu'il en soit, une
' Bibliothèque françoise , iu-12, t. WII, de la coirespotulance de Chapelain, dans la 1786, arlicte/eflu Chapelain, p. 3Gi etSÔQ. Revue des sociétés savantes de mai-juin 1876. L'abbë Goujel a puise à pleines hiains, pour p. 8-)) constate qiie le signalement du niarédiger ce volume et le suivant, dans la cor- nuscrit dont s'est servi Canuisat ne répond respondance de Chapelain. Voir surtout les pas au signalement du recueil de M. Saintearticles Z?;r'/(e»/, Boisrobert , Bouillon, La Beuve, et il ajoute : ff En eflet, dans la com- Mesnardière, Sciidénj, Carpentier de Ma- pilation de Camusat, ëcourtée, confuse, inrigiijj, Esprit, Cotin , Corneille, Maijret , correcte . nous avons trouve' des passages de Dnujai et Ménaffe. lettres et dos réponses qu'on cherche inuti-
' M. Rathery {Rapport sur la publication lement dans celui-ci.'?
AVERTISSEMENT. mm
chose reste incontestable, au milieu de tant d'incertitudes: c'est que, vers lySo, la série des lettres écrites par Chapelain de i63'i à 1678 existait encore intégralement. Le volume qui nous manque aujourd'hui, et dont la perte définitive serait si regrettable, a-t-il disparu, avec la plupart des manuscrits de la collection, pendant les dernières années du xvui^ siècle? Ou par hasard serait-il resté enseveli dans quelque coin de la mystérieuse maison religieuse de Paris d'où les cinq autres volumes (plus le volume de vers) passèrent, par l'intermédiaire d'un des libraires de la rue Cassette, M. J.-A. Toulouse, dans les mains de M. Sainte-Beuve?
Le précieux recueil ne pouvait trouver un plus digne possesseur. Non-seulement l'illustre critique en tira le plus habile parti, soit pour son Port-Royol ^ , soit pour ses Causeries du lundi^, mais encore il permit à divers travailleurs d'élite d'y prendre à leur gré toutes sortes d'informations et de citations. C'est ainsi que les manuscrits de Chapelain furent avec la meilleure grâce successivement communiqués à MM. J. Taschereau, Ch. L. Livet, Adolphe Régnier, Pierre Clément, L. de Lens, E.-J.-B. Rathery, etc., et enrichirent tour à tour VHistoire (le la vie et des ouvrages de P. Corneille^, Y Histoire de l' Académie française par Pellisson et d'OuvEr", les Lettres de Madame de Sévigné, de sa famille et de ses amis^, les Lettres, instructions et mémoires de Colbert'^.
' Voir dans la dernière édition (t. VII, en ses Mémoires: rr Chapelain, qui, enfin,
1871). au mot Chapelain, l'excellente Table avait de l'esprit.» Voir, sous ce mot, dans
alphabétique el analytique rédigée par M. Ana- l'édition des Œuvres complètes, de la collec-
tole de .Montaiglon. tion des Grands écrivains de la France (t. I,
^ Voir, dans la troisième édition, les ar- p. 23/!i), une note de MM. A. Bazin et A.
ticles Huet ( t. II ) , Patru ( t. V ) , Madame Da- Feillet.
cier (t. IX), Dangeau (t. XI), Flêchier " Seconde édition augmentée, Paris, Jan-
(t. XV), et dans les Nouveatix lundis (t. VI net, i85o, p. vu et passim. Voir aussi le
de la troisième édition), l'article Vaugelas. Corneille de M. Marty-Laveaux dans la col-
En parlant de Huet, si fervent admirateur de lection des Grands écrivains de la France,
Chapelain, M. Sainte-Beuve remarquait, le t. X, p. ^i88-'i()6.
3 juin i85o (p. 168), que Chapelain était. '' Paris, Didier, i858, t. I, p. 36i-."')9o.
rfsomme toute, et sur bien des matières, t. II, p. 5o2-5ia.
un sensé et savant homme,» et il ne man- * Paris, Hachette, 1865 , t. I; p. ^29.
quait pas de joindre à cet éloge (p. 169) " Paris, Imprimerie Nationale, 1868,
la citation du mot du cardinal de Retz. t. V. p. 087.
XIV AVERTISSEMENT
Les correspondants de François Bemier pendant son voyage dans l'Inde \ Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance avec un choix de ses poésies^, etc. Non content d'avoir si libéralement fait profiter tant d'érudits des inépuisables ressources de son recueil, M. Sainte-Beuve, couronnant cette série de bienfaits par un bienfait suprême, a voulu, avant de mourir, que désormais ce recued restât à jamais accessible à tous, et c'est ainsi que, depuis 1870, cbacun peut librement le consulter à la Bibliotlièque Nationale (Fonds français, Nouvelles acquisitions, n°' 1885-1890).
Laissant de côté le n° 1890 [Suite des pièces fugitives de Chapelain)^, j'indiquerai le contenu des cinq autres volumes, lesquels, en moyenne, n'ont guère moins de mille pages chacun * :
N° i885. Lettres des années 1682-1 638.
N** 1886. Lettres des années 1689 et i64o.
N° 1887. Lettres des années 1659-1668.
N° 1888. Lettres des années 166^-1668.
N° 1889. Lettres des années 1669-1678.
La lacune qui s'étend de janvier 16Û1 jusqu'à la tin de décembre i658 est d'autant plus déplorable que, pendant ces dix-huit années, c'est-à-dire avant, pendant el après les troubles de la Fronde, la correspondance de Chapelain devait présenter un intérêt exceptionnel. Un éminent critique, M. B. Hauréau, auquel, il y a près de trente ans, M. Sainte-Beuve avait confié son manuscrit, a pensé que les lettres écrites de 16/n à i658 remplissaient deux tomes^. Cette conjecture ne
' Les correspondants de François Dernier * Un de ces volumes, le second, se corn-
pendant son voyage dans l'Inde. Angers, pose de 669 feuillets, soit de 1,118 pages.
1879., brochure in-S". ^ Bulletin du Comité historir/ ne, tome III,
■ Paris, Léon Tecbener, 1878, p. fiih. 1862, page 107. M. Hauréau espérait, à
^ Dans ce recueil. Chapelain réunit à ses ce moment, que les lettres écrites de 16/n
poésies déjà imprimées un choix de celles à i658 pourraient être retrouvées, et
qui ne l'avaient pas encore été et qu'il M. Sainte-Beuve {Porl-Iimjal, tome III.
voulut transcrire de ses propres mains. Voir page6o5) a exprimé le même espoir. Peut-
sur les pièces de vers inédites renfermées être la publication actuelle fera-t-elle sortir
dans ce volume, et sur quelques autres qui de l'ombre, s'il existe encore, le volume tant
n'y ont pas été admises, le BxiUetin du hihlio- désiré ! phile de i8G3,p. 33o-336.
AVERTISSEMENT. xv
me semble pas pouvoir être acceptée. Le tome absent, il est vrai, aurait à lui seul contenu les lettres de presque autant d'années que quatre des tomes qui nous ont été conservés, et c'est probablement par cette dilliculté que le savant académicien a été amené à attribuer aux lettres de 1 64 1-1 658 un espace double de l'espace, en apparence insuffisant, qui leur était assigné. Mais les formelles indications d'un témoin oculaire tel que l'abbé d'Olivet ne permettent pas d'admettre que le nombre total des volumes ait été de plus de six. Quant à expliquer comment les lettres des dix-huit années écoulées de i66i à i658 auraient pu être contenues en un seul volume, alors qu'il en avait fallu un tout entier pour les lettres de sept années (i632-i638), même pour les lettres de cinq années (1669-1663, i66/i-i668, 1669-1673), même surtout pour les lettres de deux années (1 639-1 6Z10), je ne l'essayerai pas. C'est un problème dont la solution ne pourrait nous être fournie que par la découverte du volume relatif à la période de la Fronde ainsi qu'aux années qui précédèrent et qui suivirent ^
Un autre problème qui se pose devant nous est celui-ci : le manuscrit auquel je demande la permission de donner le nom, que je voudrais lui voir garder toujours, de manuscrit Sainte-Beuve, est-il original ? J'avouerai que j'ai quelque temps hésité à répondre affirmativement. Je trouvais çà et là de singulières différences entre l'écriture des lettres autographes de Chapelain et l'écriture de son recueil. Me méfiant de mes premières impressions, je n'ai pas manqué d'interroger plusieurs paléographes des plus distingués : si quelques-uns ont combattu mes scrupules, quelques autres m'ont reproché de ne pas douter assez. Mais, après avoir plus attentivement étudié les deux écritures, et à force de me familiariser avec les habitudes calhgraphiques de Chapelain, j'ai fini par acquérir la conviction que les différences qui m'avaient frappé sont purement accidentelles. Oui, les minutes proviennent de la même main que les lettres, de la plus incontestable authenticité, qui sont éparses, revêtues de la signature de
' M. Sainte-Beuve {Port-Royal, t. Ili, qui ont examiné le recueil des lettres de p. 6o5) a cru, comme l'a cru aussi M. Ra- Chapelain, qu'il n'y manque qu'un seul vothery, comme l'ont cru presque tous ceux lume.
XVI AVERTISSEMENT
Chapelain, dans diveis recueils de la Bibliothèque Nationale ou dans diverses collections particulières, et je crois avoir le droit d'assurer que tous ceux qui, comme moi, seraient tout d'abord tentés d'attribuer à une autre plume les pages du manuscrit Sainte-Beuve, reconnaîtront, après une patiente vérification, que ce sont bien là les pages dont l'ensemble formait ce que le testament appelle des registres originaux^. Quant à l'objection que l'on tirerait de certaines fautes qui semblent appartenir beaucoup plus à de mauvaises transcriptions qu'à des négligences de l'auteur, il me suffira, pour la réfuter, de rappeler que Chapelain lui-même s'accuse d'employer souvent un mot pour un autre. On peut être un grand distrait sans être un grand poète. S'imagine-t-on l'auteur de h Pucelle transcrivant des milliers de lettres sans jamais broncher? L'absence complète de fautes serait plus étonnante que ne l'est leur multiplicité, et il serait moins naturel de trouver en Chapelain, recopiant sa propre prose, un copiste constamment infaillible, que parfois infidèle.
J'aurais maintenant à examiner, quant au fond et quant à la forme, la valeur des lettres que je suis chargé de mettre en lumière, mais cette appréciation a été déjà si bien faite par M. E.-J.-B. Rathery, dans son Rapport sur la publication de la correspondance de Chapelain, que je regarde comme une bonne fortune pour les lecteurs et pour moi de pouvoir la lui emprunter :
ff Nous allons chercher à caractériser l'intérêt que présentera la publication proposée, à dire ce qu'on y trouvera et aussi ce qu'il ne faut pas y cliercher.
' Un critique dont la parole jouit d'une lettres que l'on écrivait, quand on se [)iinimense autorité, M. Léopold Delisle. a quail de bien écrire, et, pour n'en citer résumé et confirmé les plus sûrs ténioi- qu'un exemple, reproduisons cette plirase gnages, en déclarant, au sujet des volumes de Balzac à Chapelain (lettre du lo délégués par M. Sainte-Beuve à la Bibliothè- cenibre 1687, OEuvres complètes , i665,inque Nationale, qu'ils sont décrits de la main folio, tome I , page 768) : f^J ay peur que la de Chapelain». {Le cabinet des manuscrits despesche du mois passé se sera perdue, de la Bibliothèque Nationale, tome II , 1876 , et qu'il faudra la chercher dans les registres page 3i5.) N'oublions pas que c'était Tu- de Totyla,» c'est-à-dire du secrétaire de sage, au xvii' siècle, de gjirder copie des Balzac.
AVEUTISSEMENT. xvii
rrBien que le premier et le cinquième volume renferment un assez grand nombre de détails sur les campagnes de i636 et de 1667, bien que le.^ lettres adressées à des personnages importants, tels que le duc et la duchesse deLongueville, M. et M"'^ de Montausier, Golbert et autres revêtus de fonctions officielles ou diplomatiques, reproduisent parfois un écho des événements militaires ou politiques, il faut dire que l'intérêt dont nous parlons portera principalement sur l'histoire littéraire, et encore il ne faut pas entendre ce mot dans un sens trop restreint.
rSans doute la curiosité sera piquée tout d'abord en voyant apparaître de loin en loin, parmi les noms des correspondants, ceux de Corneille, de La Fontaine , de M'"^^ de Sévigné et de Grignan, de Mairet, de Maynard, de Racan, plus souvent ceux de Balzac, de Godeau, d'Huet. On glanera précieusement cà et là des souvenirs personnels de l'auteur sur Malherbe, sur François de Sales; des mentions trop fugitives sur Molière, Pascal; on lira avec intérêt les nombreux détails que fournit Chapelain sur l'hôlel de Rambouillet, sur l'Académie française et parfois sur certaines académies de province; l'historien des beaux-arts ne parcourra pas sans profit quelques pages où l'auteur répond à Colbert, qui l'avait consulté sur l'emploi de l'allégorie dans les tableaux et dans les tapisseries commandés par le roi; on remarquera des critiques savantes, ingénieuses, relatives à l'antiquité classique, aux littératures étrangères, surtout en ce qui touche l'Italie et l'Espagne, à la condition de ne pas remonter trop haut. Pour l'Allemagne, la Hollande et les pays du Nord, la correspondance de Chapelain, très active et très étendue, ne porte guère que sur des travaux d'érudition écrits en latin.
rrMais c'est ici le lieu de le dire, en insistant sur notre observation, il s'agit moins souvent, dans cette correspondance, de littérature proprement dite, que d'érudition, de philosophie, dans le sens étendu qu'on attachait alors à ce mot, de science enfin, telle que mathématiques, physique, numismatique, médecine, etc. Et, afin de donner une idée de la proportion pour laquelle les lettres pures entrent dans le tout, nous dirons que, sur une ou deux lettres à Corneille et à La Fontaine, trois ou quatre à M^^de Sévigné, etc., il y en a des centaines adressées, soit à des rimeurs de sonnets, à des professeurs d'éloquence italiens,
xvm AVERTISSEMENT.
soit à des savants en us de Hollande et d'Allemagne. Hâtons-nous d'ajouter que parmi ces savants on rencontre des noms comme ceux des Grotius, Grœvius, Gronovius, Gruterus, Huygens, Hevelius, auxquels sont adressées un grand nombre de lettres offrant un véritable intérêt scientifique, sans compter les épîtres ou du moins les passages, malheureusement plus rares, s'appliquant à ces princes de la science qui s'appellent Galilée, Pascal, Descartes, Gassendi. Toute cette partie de la correspondance a pour point de départ ou pour occasion la mission honorable dont Chapelain fut chargé par Louis XIV et par Colbert pour l'encouragement des savants et gens de lettres en France et à l'étranger.
ffOn l'y voit déployer, avec le zèle le plus louable pour la science, une adresse véritablement diplomatique vis-à-vis de tous ces savants difficiles à manier, provoquant des témoignages de reconnaissance envers le roi et le ministre leurs bienfaiteurs, poussant même l'attention jusqu'à leur en dicter les formules, mais parfois aussi tempérant leurs excès de zèle, entremêlant les éloges aux conseils, et joignant au stimulant de la gloire littéraire celui des lettres de change, auquel, s'il faut le dire, les doctes correspondants de Cliapelain ne paraissent guère moins sensibles.
crSi du fond nous passons à la forme, nous nétoimerons personne en disant qu'il ne faut demander au recueil dont il s'agit ni les grâces piquantes de M™^ de Sévigné, ni cette légèreté de plume, cette variété inépuisable de sujets qui distinguent la correspondance de Voltaire. Mais on n'en est plus à ne voir dans Chapelain que l'auteur de la Pucellc, la victime de Boileau. On sait que, malgré les délauts de son style, il fut un critique judicieux et autorisé, l'intermédiaire des grâces entre le souverain et les lettrés de son temps ; ce sont là des titres sufiisants pour recommander sa correspondance, sinon aux amateurs de lectures faciles et légères, du moins à tous ceux qui veulent se faire une idée du mouvement général de la littérature et de la science pendant une partie considérable du xyu*" siècle '.^^
' Revue des sociétés savantes, mai -juin 187A, p. 80-82.
AVERTISSEMENT. xix
Je n'ajouterai rien à cette appréciation, avec laquelle s'accordent du reste les appréciations de deux des hommes qui (l'un autrefois, l'autre aujourd'hui) ont le mieux connu la correspondance de Chapelain : je veux parler de l'éditeur des Mélanges de 1726, Camusat\ et du hiographe du chancelier Séguier, M. René Kerviler^
Pour publier in extenso toute la partie épistolaire du manuscrit Sainte-Beuve, il n'aurait guère fallu moins de cinq volumes du format et de l'épaisseur de celui-ci. Le Comité des travaux historiques ayant décidé que l'édition se composerait de deux volumes, j'ai dû diviser les lettres de Chapelain en trois catégories: 1° lettres à reproduire en entier; 2° lettres à faire connaître par de courts extraits ou de rapides analyses; 3° lettres à rejeter absolument.
J'ai placé dans la première catégorie tous les documents qui, à un point de vue quelconque, m'ont paru dignes d'attention. On y trouvera, par exemple, tous les documents qui, selon l'expression de M. Léopold Delisle', font de la correspondance de Chapelain crun véritable journal littéraiie.17 Les lettres adressées à nos écrivains, à nos érudits, à quelques écrivains et érudits étrangers, surtout à Nicolas Heinsius, formeront, avec les lettres adressées à Colbert et à quelques autres éminents personnages, le fond même de la publication. Autour de ces lettres viendront se grouper quelques pages écrites à des hommes ou à des femmes du monde, pages qui nous aideront à mieux connaître
' Gainusat (p. vi) vante surtout dans les égards des notices consacrées au principal
lettres de Chapelain (T des jugements que la auteur des Sentimens de T Académie fran-
capacité' de l'auteur rend plus précieux, et çoise sur la tragi-comédie du Cid. M. Kerviler
des anecdotes qui ié|)andenl un grand jour signale (passim) les solides qualités qui dis-
sur l'histoire littéraire de son temps ^î. Un tinguent la correspondance de Chapelain,
peu plus loin (p. xvi), il annonce que l'on et il montre, à l'aide de nombreuses et dé-
y trouve aussi plus d'un portrait «tracé de cisives citations, combien fut grande l'in-
main de maître». Enfin (p. xvii) il ajoute fluence qu'exerça sur son époque cet érudit
que ffd'un bout à l'autre y règne un grand qui (en dehors de la Pucelle) eut à la fois
fonds de candeur et de vérité». tant de bon sens et tant de bon goût.
- Jean Chapelain, étude très-développée ' Rapport au Ministre sur la collection des
quia commencé à paraître en avril 1878, documents inédits de l'histoire de France et
dans la Revue de Bretagne et de Vendée, et sur les actes du Comité des travaux historiques.
qui est sans contredit la meilleure à tous Paris, i87^,in-4°, p. i45.
xr AVERTISSEMENT.
les mœurs et les anecdotes du siècle le plus brillant de notre histoire.
A la seconde catégorie appartiendront les lettres d'une médiocre importance, celles dont quelques passages seulement méritent d'être lus. Les extraits ou les résumés que j'en donnerai trouveront leur place, par ordre chronologique, dans les notes qui accompagneront le texte des lettres intégralement reproduites.
Enfin, dans la troisième catégorie, je rangerai, selon le conseil si spirituellement formulé par M. Rathery ^ les lettres crqui traitent des intérêts privés, des affaires de famille, ou même des infirmités de l'auteur, car le pauvre Chapelain, surtout vers la fin de sa vie et de sa correspondance, revient à satiété sur sa gravelle, sa bile, ses humeurs mordicantes, le tout dans un style qui rappelle moins un académicien que M. Argan du Malade imaginaire.-^ Je sacrifierai également, sans le plus petit regret, les lettres qui, crtout en roulant sur des matières moins étrangères à la littérature, ne sont guère que des consultations grammaticales, moins encore, des corrigés'-.-^
Ainsi allégée, ainsi épurée, la correspondance de Chapelain, ([ui aurait été insupportable, si elle avait rempli cinq volumes, et insufiisante. si elle n'en avait renqili qu'un seul, sera bien accueillie, je l'espère, par les sérieux amis de l'histoire et de la littérature. Sans doute bon nombre des lettres qui auraient le plus vivement excité la curiosité ont déjà vu le jour, et il leur manquera ce charme de la nouveauté que le lecteur français, assure-l-on, goûte tout particulièrement; mais peutêtre aimera-t-on à retrouver ces lettres (cent cinquante environ suiplus d'un millier) rapprochées de celles dont, dans diverses publications spéciales, elles avaient été séparées, et regagnant ainsi en clart»' (lucidus ordo) ce qu'elles ont perdu en fraîcheur.
J'ai cherché à rendre la lecture de la correspondance de Chapelain plus aisée par la division du texte en paragraphes de peu d'étendue. Généralement rien ne coupe l'uniformité des pages du manuscrit, et Chapelain a beaucoup trop méconnu les agréments de l'alinéa. J'ai dû
Revue des Sociétés savantes, déjà cilée, p. 86. — ' Ibid., p. 81*.
AVERTISSEMENT. xxi
multiplier aussi les signes de ponctuation, extrêmement rares dans le recueil original, ce qui, remarquons-le, a pu contribuer à faire croire que la prose inédite de Chapelain manque trop souvent de netteté. Sans doute, son style n'est jamais cette chose légère, ailée, qui donne aux lettres de nos grands écrivains un attrait incomparable; mais, si je ne m'abuse, ses lettres mieux ponctuées, mieux éclairées, auront une allure moins lourde et moins embarrassée, et démentiront moins le second hémistiche du fameux vers de la neuvième satire de Boileau :
H se tue à rimer: que nécril-il en prose ^?
Quant à l'orthographe de Chapelain, j'ai cru devoir la respectei", sans pousser toutefois, en ce qui regarde les accents, le respect jusqu'à la superstition. Là encore, je me suis préoccupé de rendre le texte plus abordable, plus coulant, espérant que les lecteurs ne me reprocheront pas d'avoir dépassé, dans les diverses modifications qui m'ont paru indispensables, la juste mesure qu'il fallait observer.
On m'a recommandé d'annoter avec le [)lus de sobriété possible les lettres de Chapelain'-. Je serai d'autant plus discret, que je l'ai moins été dans l'annotation des Lettres (le Jean-Louis- Guez de Balzac \ et que , parmi les personnages mentionnés dans la correspondance du premier (surtout pour la série de 1682 à 1660), nous revoyons presque tous ceux qui ont déjà figuré dans la correspondance du second et qui ont été l'objet de petites notices oi^i des juges, d'ailleurs des plus bienveillants, ont parfois trouvé quelque exubérance. Je me contenterai donc de renvoyer, dans un grand nombre de cas, au commentaire des Lettres de Balzac, y ajoutant, à l'occasion, les renseignements utiles que de nouvelles recherches m'auront fait découvrir. Quant aux personnages et aux événements dont il n'est pas question
' S'il fallait en croire le malicieux Tal- volume suivant donneront tort à celte cruelle
lemant des Re'aux {Historiettes, tome lit, sentence.
page 266), Chapelain n'aurait pas été meil- ' Bévue des Sociétés savantes, p. 83.
leur écrivain en prose qu'en vers : rf II n'est '' Mélanges historiques, 1878, p. Sgi-
guère plus né à la prose, et il y a de la 82/i. Je ne citerai pas le tii-age à part, dont
dureté et de la prolixité à tout ce qu'il les exemplaires sont si peu nombreux et ont
fait. 7) Bien des pages de ce volume et du tous été placés en des mains amies.
xxn AVERTISSEMENT.
dans la correspondance du grand ami de Chapelain , je n'en dirai, au bas des pages du présent recueil, que ce qui sera véritablement indispensable, n'oubliant pas que la place réservée au commentaire est assez étroite, et que d'ailleurs, suivant le précepte antique, il n'est pas nécessaire de semer le grain à plein sac, pour obtenir des gerbes fécondes \
Je tiens à rappeler ici que les deux volumes des Lettres de Chapelain sont exclusivement consacrés à la publication du manuscrit Sainte- Beuve. Par conséquent, il ne faudra pas se plaindre de n'y pas trouver ce que les instructions du Comité des travaux historiques ne m'ont pas permis d'y introduire, je veux parler de la portion (soit imprimée, soit inédite) de la correspondance qui manque à ce manuscrit. Seulement, comme quelques lecteurs seront sans doute bien aises de savoir quelles sont les lettres de Chapelain que l'on possède en dehors de Téditiou qui m'est confiée, je donnerai (en appendice, à la fin du premier volume) la liste de ceux de ces documents dont l'existence m'aura été révélée par les catalogues d'autographes et par divers autres recueils.
A la fin du second volume, on trouvera deux tables que je chercherai à rendre aussi com])lètes que possible; — l'une ofl'rant la série chronologique, avec leur date et le nom des destinataires: i° des lettres publiées intégralement; f2° des lettres simplement analysées; 3** des lettres omises; les premières désignées par un 1 , les secondes par un A , les troisièmes par un 0 ; — l'autre, renfermant, outre les noms de lieux et de personnes, l'indication des choses remarquables, telles que : Académie française , Gi^atifications aux savants et lettrés, Pucelle (Poëme de la), Rambouillet (Hôtel de), etc.
' Comme je l'avais fait en conmienlanl deux recueils qui auraient dû trouver place
les Lettres de Balzac, jai cru devoir, toutes dans un ouvrage que, malgré d'inévitables
les fois que s'en est présentée roccasion. lacunes, on regardera toujours comme un
compléter tels ou tels arlicles du Dictionnaire des plus beaux monuments de l'érudition
de la langue française de M. Emile Liltré. Le de notre épo(iue. Voir, à la suite de la Table
savant académicien n'a comm ni les nou- alphabétique des noms de lieu-x et de personnes ,
velles lettres de Balzac ni la correspondance mie Table alphabétique des mots qui ont été
de Chapelain, et il ma semblé que c'était un l'objet d'une note dans les deu.v volumes des
devoir poiu- moi de signaler les mots de ces Lettres de Chapelain.
AVERTISSEMENT. xxiu
Je ne veux pas terminer cet Avertissement sans témoigner ma vive gratitude à tous les érudits qui m'ont prêté quelque assistance. Parmi ceux à qui je dois le plus, je nomuierai M. Charles Defrémery, de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et du Collège de France, qui a mis à ma disposition avec une infatigable obligeance les livres de sa belle bibliothèque et les trésors de sa vaste mémoire; M. Léopold Delisle, qui, comme administrateur général de la Bibliothèque Nationale, a daigné m'accorder avec une extrême bonté toutes les facilités que j'ai pu souhaiter pour accomplir l'immense travail de la transcription des trois ou quatre mille pages de Chapelain; M. Paul Lacroix, qui le plus gracieusement du monde m'a fait les honneurs de cette bibliothèque de l'Arsenal qu'il connaît si bien et oii il m'a aidé à trouver certains recueils bien rares du xvn^ siècle; M. Paulin Paris, auquel je n'ai pas demandé en vain de compléter pour moi, dans ses aimables lettres, l'inappréciable commentaire de son édition des Historiettes; le très-regrettable M. E.-J.-B. Rathery, qui m'avait prodigué les sages conseils et les fructueuses indications; enfin, M. Charles Marty-Laveaux, que j'ai eu le bonheur d'avoir pour commissaire, et dont je ne puis trop louer la complaisance et le savoir, également inépuisables ^
11 me reste encore un devoir à remplir, celui de payer à la mémoire de M. Sainte-Beuve un pieux tribut de reconnaissance. L'écrivain dont je n'ai point exagéré le mérite, ce me semble, en le proclamant, un jour, rrie premier des critiques de notre temps, et peut-être de tous les temps^, T) l'écrivain qui, pendant sa vie, a rendu de si éclatants services à l'histoire littéraire, lui rend, après sa mort, par la générosité de ses dernières dispositions, un nouveau service des plus considérables et qui
' Sur certains points spéciaux , j'ai con- que sa propre langue; M. Alfred Morel-
sulté de savants amis que je remercie de Fatio, archiviste-paléographe, pour qui la
tout mon cœur de leurs excellentes commu- littérature espagnole n'a pas de secrets, nications : M. Reinhold Dezeimeris, un de ' Vies des poêles bordelais et pcrigourdins
nos humanistes les plus distingués , corres- par Guillaume Colletet, de V Académie fran-
pondant de l'Institut; M. Léonce Couture, çaise, publiées d'après le manuscrit autographe
rédacteur en chef de la Revue de Gascogne, du Louvre avec notes et appendices (1878,
qui possède la langue italienne aussi bien in-8°, p. 69, note 2).
XXIV AVERTISSEMENT
lecomiiiande une fois de plus son nom devant la plus lointaine postérité. Il m'est doux de croire que je n'exprime pas seulement ici mes sentiments personnels , mais que je suis aussi l'interprète de tous ceux qui, d'âge en âge, trouveront du plaisir et surtout du profit à étudier la correspondance de Chapelain, c est-à-dire de tous ceux qui s'intéresseront à jamais aux nobles choses de l'esprit.
A M. GODEAL',
À DREUX
Je veux croire ce que M. Conrart' a soupçonne , que vous avëseslé à la campagne toute cette semaine, et que vous n'avés point re-
ceu vos dépesches, plustost que de penser qu'on vous les ait rendues et que vous ayés négligé de nous faire response. Néantmoins il n'est pas impossible que le devoir auquel nous nous sommes mis en tesmoignant du souvenir à vos belles druides' n'ait piqué vostre jalousie et ne vous ait obligé de nous
' Antoine Godeau avait alors vingt-sept ans. Voir, sur le futur évèque de Grasse et de Vence, les renseignements réunis dans la noie It de la page tilio des Mélanges historiques {Lettres de J.L. Guez de Balzac , n" \l).
* Valenlin Conrart, cousin de Godeau, avait alors vingt-neuf ans. Voir, sur le prenoier secrétaire perpétuel de l'Académie française, la note 3 de là page ^07 du même recueil (lettre II). Il faudra voir surtout le livre que MM. Ed. de Barthélémy et René Kerviler vont faire paraître sous ce titre : Un bourgeois lettré au jrii' siècle. Valentin Conrart. 1 vol. avec lettres et poésies inédites.
^ Le mot druidesse était inconnu du temps de Chapelain, et je ne sais même s'il fut jamais employé ayant que Chateaubriand Teût placé dans les Martyrs ( 1809). Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux disaient encore en 1771 : rr II y avoit aussi chez les Gaulois des femmes que Ton nommait druides, comme les hommes dont nous venons de parler.75 Les belles druides étaient les dames de Clermont-d'Entragues (la mère et les deux Glles), que le jeune Godeau voyait au château deMézières, près de Dreux. C'est aussi de ces trois dames qu'il s'agit (f° 1 ) dans une épître
du genre de celles qu'écrivaient les bergers de VAslrée, et dont voici quelques lignes : «Depuis que nous eusmes quitté les bords de vos belles prairies , il sembla que le Ciel ra'eust pris pour l'objet de son courroux , et qu'il me voulust punir des plaisirs que j'avais goustés en vostre compagnie, comme s'ils n'eussent pas esté innocens. Je me suis tousjours reconneu malheureux, mais pendant le temps que j'ay vescu parmy vous j'ay remarqué visiblement la protection que vous rne donnés contre la fortune et n'ay senti aucun mal que celuy que je pouvois prendre par l'appréhension de l'avenir. Vous me faisiés un climat tempéré, dont la douceur me passoit jusques dans l'âme, un orison {sic) d'où le soleil chassoit également les ténèbres et les soucis, un séjour inaccessible à tout ce qui est capable de troubler la tranquillité de la vie. . . » Quand, sous le nom de Lycidas, Chapelain envoyait ces fadeurs Aiur aijmahles Bergères Druides Celidée, Diane et Philis, il avait déjà près de trente-sept ans, étant né le 5 décembre 1695. Balzac (lettre LXIV du livre VI, édition in-f, i665,p. aCS) écrit à Godeau : «J'ay sceu que vous n'estes plus druide, et que dernièrement vous fistes vostre entrée à Paiis. ;)
CnAPELAlK.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
tesmoigner par un semblable desdaiu que vous les voule's posséder toutes entières el qu'on ne vous fait pas plaisir d'y prétendre aucune part. Mandés nous à cette fois ce qui en est, et offensés nous plustost en nous escrivant, que de nous affliger en nous laissant davantage sans la consolation de vos lettres.
Surtout asseurés nous de cette précieuse santé sans laquelle nous ne nous sçaurions bien porter et en faveur de laquelle je peste à toute heure contre la peste qui estoit encore en vos quartiers quand nous en partismes*. Je vous pardonne tout pourveu que vous nous rendiés bon conte " de celte partie qui vous tiendra tousjours Heu de tout. Pour mon regard , je ne la puis guère avoir plus ferme et veux espérer de vous lui conserver de raesmc à lavenir. Jen'oserois vous en tant asseurer du costé de nostre aniy ', bien que je ne le trouve empiré du bon estai où vous l'aviés mis que de ce que ce pais est
moins sain que le vostre *. 11 vous dira par luy mesme le voyage qu'il va faire et le temps qu'il y emploiera, afin que vous ne manquiés pas de me tenir pour vostre correspondant, au moins jusques à ce qu'il en revienne.
Cependant travaillés glorieusement, mais •avec la restriction que nous vous avons ordonnée, car je ne veux pas que vous nous laissiés héritiers de vostre réputation, et faisant les miracles que nous voyons, j'en lens que vous nous reserviés assez de vie pour jouir vous mesme de vostre honneur.
Les nouvelles que je vous avois escrittes du succès des armes du Roy en Languedoc sont très certaines \ Chr;udebonne est auprès de Sa Majesté pour recevoir la paix d'Elle à telles conditions qu'il luy plaira \ On croit qu'après cela nos efforts se tourneront du coslé de Picardie. Il court un bruit d'un grand combat passé entre le roy de Suède " etFridlancP, où ils disent qu'il est demeuié vingt deux millcshonunes sur la place, les deux
' Celte peste, qui ravngea presque toute la P'rance, avait commencé à sévir on 1628. On trouvera divers (l.Hails sur la terrible épidémie dans les leltrcs de Guy Patin. Voir notamment les lettres au docteur Belin des 18 el -28 octobre iGoi (édition Reveillé-l^arise, t. l, p. 7-1:1).
- Sic pour compte, Cliapelain donne à ce mot l'orthographe du xiii' siècle, Torlhograpiie du Livre des métiers et de Beauinanoir. Voir le Dictionnaire de la laii(rtte franrcme de M. Littré, au mol compte. Balzac (Icllre LVI du livre IX , p. 'lô; de l'édition déjà citée et que je citerai toujours) dit, lui aussi, comme, du reste, la plupart de ses contemporains: rt ce co»itc /à pour à ce compte là.
' Conrart, qui toute sa vie fut maladif, ce ([ui ne Tempècha pas de mourir sopUiagcnairo (23 septembre i(Î75).
' La ville natale de Godeau , Dreux, doit principalement sa {yrande salubrité à son altitude ( 1 iîG mèlres au-dessus du niveau de la mer) .
^ Louis Xlll était parti de Lyon le '1 septembre, pour'allor achev.-r i;i pacification du Languedoc,
fort avancée déjà par la victoire du maréchal de Schoniberg à (laslelnaudari , le 1" du même mois. Le roi, dès le i3 septembre, était à Valence, et dès le i5, au Ponl-Saint-Ksprit.
° Claude d'Urre du Pny-Sainl-Martin , seigneur de Cliaudebonne. Ce genlilhomnie, à qui Tallcuiant des Beaux a consacré une de ses historiettes (t. m, p. 207, édition de i85i), était, suivant ce chroniqueur, «le meilleur des amis de M"" de Band)oiiillot,:5 el «ce fut luy qui mit Voiture dans le grand monde el qui l'inlroduisit chez Monsieur, à qui il csloil.i Voir dans la Gazelle les - l)roposilions faictes au Roy par M. de Chaudebonne, de la part de Monsieur, le i3 septembre 1 032 , 7) aux Nouvelles ordinaires de divers eitdroil.t du 29 septembre (p. 38 1 et 38a).
' Gustave Adolphe, qui, deux mois plus toid, allait mourir, âgé de Irente-huilans, sur le champ de bataille de Lutzen.
* Le duc de Friedland n'était autre que le célèbre VValdstein, plus souvent appelé Wallcnstein.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
tiers du dernier et le reste du premier, auquel 011 donne la victoire'. Si cela esloit, nous serions hauts et puissants. M. des Marests' est dereloiu'de Trêves triomphant et vous baise les mains. Aussi fait de tout son cœur vostre, etc.
De Paris, ce i8 septembre 1682.
A M. DE BALZAC
À BALZAC
Monsieur, vous m'avés délivré de la crainte que j'avois pour le paquet où estoient enfermés les vers d'Olympe'' et les méditations sur la deflense de vostre Prince^. Je loue Dieu de ce quil luy a pieu me donner un fidelle porteur et que la chose soit parvenue en vos mains sans quelieait esté veue. Mais n'estes-vous point un peu coupable devant la vérité et la rigueur philosophique de m'en
faire de si beaux remercimens et de passer piesme jusques aux louanges? Nous ne sommes pas tels, Monsieur, que nous méritions le moindre trait d'une plume comme la vostre, et nostre foiblesse ne peut supporter autre recommandation que celle de sa bonne volonté. Vous ne ferés jamais rien de nioy qu'en me chastiant et qu'en m'ouvrant les yeux sur les deffauts dont toutes mes productions sont remplies. C'est une grâce que j'attens de vous , laquelle si je n'eusse creu obtenir, je ne me fusse jamais résolu à vous obéir en ce qui regarde la révision de vos ouvrages, la connoissant infiniment au dessus de tout ce que je pourray jamais. En cette espérance et sur l'instance que vous m'en faittes, je continueray le dessein de ma PuceUe^, et si la mort ne s'y oppose point, je vous feray voir que toutes choses me manqueront plustost que la patience.
Pour les matières politiques , je vous avoueray qu'elles sont plus de mon intention
' Le combat dont parle Chapelain est celui que Gustave-Adolphe et Bernard de Saxe-Weimar livrèrent , le 3 septembre , à Waldstein , qui ne put être forcé dans ses retranchements.
- Jean Desmarets, sieur de Saint-Soriin , né comme Chapelain, en iSgS, à Paris, n'était pas seulement homme de lettres, mais aussi contrôleur général de l'extraordinaire des guerres, et c'était sans doute en cette dernière qualité qu'il était allé à Trêves remplir une mission politique et mihtaire. On sait qu'il fut fort aimé du cardinal de Richelieu, comme Bayle le rappelle en son Dictionnaire critique (lettre M), où il écrit le nom de l'académicien ainsi que l'écrivait Chapelain.
^ Jean-Louis Guez, alors âgé de trente-cinq ans, s'était, depuis quehjue temps déjà, retiré dans cette terre de Balzac (à 2 lieues d'Angoulème), où devait s'écouler presque tout le reste de sa vie.
* On ne retrouve pas ces vers dans le recueil intitulé : Joan Ludovici. Guezii Bahacii carminutn
libri 1res (Paris , 1 65o , in-4° ; 1 65 1 , in-i 2 ) , recueil réimprimé dans les Œuvres complètes ( Paris , i665, in-f^, à la fin du tome II). Ce devaient être des vers d'amour, à en juger par la lettre de Balzac à Olympe, du 20 juillet i63o (t. I, p. 90).
^ Le Prince avait paru à Paris en 1 63 1 , in-'i" ; il reparut (ibid.) en 1682, in-8°.
" D'après l'abbé d'Olivet (Histoire de l'Académie française , édition de M. Livet , t. II , p. 129), Chapelain employa d'abord cinq années de suite à méditer son poëme, et il avait plus de trentequatre ans quand il se décida à écrire le premier vers. Voir ce que Balzac lui dit de la future Pucelle dans une lettre du 1" août 1682 (lettre L du livre IX, p. i5o). C'est la cinquième en date desleltres deBalzacà Chapelain qui nous aientété couservées. La première, du 10 septembre i63i ( lettre XXII du livre VI , p. 9 2 1 ) , suivit de trèsprès le retour en Angoumois de l'auteur du Prince. Les trois autres sont du 3 janvier, du 20 février et du i^'mars i632 (p. /i/i8-/i5o).
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
et qu'il me semble , quand je resve ou raisomie sur la conduire des Estais, que je fais la plus noble action qui tombe sous la capacité de Ibomme. Il me semble qu'en cela je contribue au bien de la socie'te' ce qui luy est de plus important, au lieu que l'avantage que la Poe'sie apporte à la vie civile n'est autre que le plaisir, et ne considère que sa moindre partie.
Mais outre que je suis desjà embarcpé avec cette dernière el que je ne puis plus changer de route sans courir fortune de naui'rage, je reconnois encore que l'autre est une dame se'vère et glorieuse , d'humeur toute contraire h celles du commun et qui ne souffre la communication que des vieillards seulement. Aussi dans l'âge oii je suis, je me contenteray de l'honorer, sans entreprendre de la servir, à condition ne'antmoins de me déclarer un jour hautement et d'essayer à n'eslre pas trouvé indigne d'elle, s'il plaist au Ciel de me laisser aller jusques aux cheveux blancs. C'est un vœu que je fay entre vos mains pour l'accomplir en son temps, vœu dont l'intention ne m'est pas venue de cette heure, et auquel il y a plus de dix ans que jay pensé, mais que tousjours tanquam nheriorem viateriam senectvti seposui.
Nosire ami Monsieur Godeau est encore t'i Dreux, attaché à ses Eglogues sacrées, qui sont des imitations ou paraphrases du Cantique des cantiques \ Durant le st^'our que nous y avons fait avec luy, il nous en monstra les deux premières auxquelles, si l'amour ne m'aveugle point, che spesso occhio buoufa
veder torto , je ne croy pas qu'il y ait rien eu encore de comparable en ce genre chés nous \ C'est un homme qui a une passion véritable pour vostre vertu et qui vous estime de luy mesme sans qu'il ait besoin de solliciteur pour l'en faire resouvenir. Il est vray que le travail auquel il s'est engagé et son esloignement de Paris font qu'il se dispense de la plus part de ces petits devoirs qui entretiennent bien les amitiés anciennes, mais qui ne sont nécessaires absolument que pour celles qui commencent ou qui ne sont pas encore diins leur perfection. Il vous croit plein de bienveillance pour luy et ne vous en demande point de pleige ': s'il en avoit besoin envers vous, je luy en veux servir et vous respondre de son affection comme de la mienne mesme,
M. Conrart, son cousin, n'est pas maintenant icy. Je luy mande avec quels termes obligea ns vous le traitlés en la dernière lettre que vous m'avés escritte \ Je sçay qu'il les recevra conmie il doit et que désormais vous le tiendrés aussi bien par voslre courtoisie, que vous le possédiés desjà par son inclination.
La fortune est venue me tenter au mesme temps qu'elle a sçeu le dessein de ma rctraitlc , el s'est servie de merveilleux attraits pour me rejetter dans l'agitation. Je ne sçay si j'auray assés de force pour luy résister , mais si je succombe, ce ne sera pas sans avoir bien combattu. Quoyqu'il en arrive, je ne disposerav jamais de ce que je vous ay donné, el quand la violence de mon des tin m'auroit séparé de toute la longueur
' Les Eglogues sacrées , qui sont au nombre de huit, parurent dansies Œuvres chresùennes d'An- !nine Godeau (Paris, JeanCamusat, 1 633, in- 12).
• Ces deux phrases ont clé citées par Camusal {Méhtnges de Ullérature, p. 44), avec celle variante finale : rde comparable en nolru iangnc;
^ Garant, caution, mot que M. Liltré a retrouvé dans Corneille, dans Pascal, dans Bossuel eljusque dans Diderot.
* Conrart n'est mentionné dans aucune des lettres de Balzac à Chapelain antérieures au 2Ô septembre lôSa. Nous avons donc perdu la lettre à laquelle répond ici ce dernier.
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
(Je la terre , mon cœur et ma pensée seront tousjours où vous serës '.
Depuis mes dernières, nous avons avis (le la suille des progrès des armes royalles en Languedoc. Toutes les villes se remettent (Telles mesmes dans le devoir, et Monsieur, désormais, au lieu de faire des demandes peu convenables à un sujet et à un vaincu, sera trop hem-eux de recevoir ce qu'il plaira au Roy de luy accorder par sa bonté".
La province de Limbourg , depuis la prise de Mastrik \ est venue avec la ville de mesme nom en la puissance des Hollandois , et les Espagnols ne sont pas trop asseurés pour Naraur (jui leur reste seul sur la Meuse.
J'ay veu vostre lettre à M. Dumoulin ' entre les mains de M. Gaillard^ (pii n'eust point fait de difficulté de m'en laisser coppie, s'il eust sçeu ce rpie vous m'estes et ce que je vous suis.
Je suis, Monsieur, vostre, etc.
De Paris, ce a;') septembre i03a.
Je vous envoyé la coppie d'une lettre qui court à la main composée dans un air de raillerie qui n'a pas déplu aux honnestes gens. Elle est de celuy de vos amis à qui vous confiastes le secret de vostre départ et qui est dépositaire de vostre cassette °, mais il ne veut point estre nommé per buoni respetti.