‹ Lettres. PubliéesChapitre 261 sur 309 · AU R. P. RAPIN · texte numérisé non relu

AU R. P. RAPIN

DK H COMPiGXIE DB JÉSCS.

Mon Révérend Père, vous pardonnerés,

sil vous plaist, à plus d'une affaire pressée qui ma occupé depuis six jours, si j'ay lardé tout ce temps là à me donner l'honneur de vous respondre sur les questions de vostre billet. 11 ne m'a point paru par mes lectures

ceux qui les regardent tousjours comme leurs rebelles. . . En temps et lieu je verray si je pourray apprivoiser riuimeur de M' Carcavi pour la liberté de repasser les manuscrits ciceroniens de la Bibliotequc royale. . . Je n'ay ni veu ni eu le Tacite du Macarite nostre ami [Gronovius]. Son tils aisné, en allant en Espagne, me vit et me dit que M' son père, en mourant , luy avoit commandé de mettre à la teste de l'ouvrage l'épistre dédicatoire que vons me mandés qui a scandalizé les ministres impériaux. Dieu leur veuille pardonner leur ridicule ignorance, aussi bien que leur stupidité, de trouver mauvais que l'on préfère le Roy à Néron. Cela mérite ([u'on les secoue un peu et beaucoup au premier loysir des plumes étiuitablcs et éloquentes comme la \oslre. '^ Le 19 mars. Chapelain écrit au duc de Montauzier (T 37a) en faveur de Graîvius, qui, dit-il, «n'a aucun moyen de subsister à Utrecht que par les appoinlemens de 1200 escus que luy donne la ville où il est estranger sans y rien po.sséder du tout. 11 sera biontost réduit à la quiter et à chercher ailleurs de quoy vivre luy et sa famille, rendant ainsi vaine la glorieuse faveur que vous luy avés obtenue. ..n Chapelain, qui appelle Grœvius r^ce grand lettré,» rce vertueux affligé, n demande que ren déduction de la taxe générale...?) on le paye tfde la moitié de sa debte». Le 3 o du même mois. Chapelain parle ainsi (P 372 v°) à Viviaai des ouvrages de ce savant mathématicien : t? J'apprens avec consolation que le 1" de ces ouvrages regaide S. M. à qui vous Tadilressés bien raisonnablement, et pour celuy-cy, quand il sera en estât d'estre envoyé en celte Cour, n'oubliés pas, s'il vous plaist, qu'entre les exemplaires il y en ail un pour l'Académie royale des sciences qui s'assemble dans la Bibliotecjue du Roy sous la direction générale de M' Coibert. .. Je vous diray de plus que dédiant à M' Golbert vostre 3' travail, vous preniés garde de ne luy point donner de louanges hyperboliques qu'il rejette avec in-

dignation. . . Vostre lettre finit par l'espérance que vous me donnés de ne laisser pas de faire celte vie de Galilai dont vous estes le mieux informé et le plus incomparablement capable de parler. Vous en serés le vray original, l'ayant connu, observé, el [ayant] conversé longuement avec luy, vous estant élevé sous sa discipline. Pour vostre propre honneur, je vous exhorte de nourrir celte pensée et de l'exécuter autant que vostre santé vous permettra d'y travailler. Comme vous luy avés succédé à sa charge, quelqu'un de vos élèves, un jour, vous rendra la pareille et ne laissera pas ignorer à la poslérilé les louanges que vous mérités...?) Le 9 3 mars. Chapelain remercie le gentilhomme allemand Kech (f* 37/4 v°) de ses beaux vers consacrés à la mémoire de Bœclerus, et parle de ce dernier bien louangcusement : «L'Allemagne ne le plaint pas seule, mais toutes les provinces de la terre qu'il a contribué par ses rares ouvrages à débarbariser. M' Obrechl, son gendre el son successeur dans sa charge, n'a pas un petit fardeau à sojjstenir, s'il le veut bien représenter. . .« Le lendemain Chapelain entretient Grœvius {(" 3-jô v°) de l'élégie de M' Franci : rElle est très belle et fort ovidienne el, dans tout ce que j'ay veu de luy en poésie laline jusqu'icy. m'a bien justifié la recommandation que feu W Gronovius me fit de sa personne, loi-squ'il vint en celle Cour... Après noslre cher M' Heinsius, je ne voy point de Hollandois qui luy puisse disputer la i"" place, el, s'il conliniie, il peut espérer d'estre un jour en celte profession une esloille de la 1"' grandeur...?) Chapelain ajoute qu'il demandera communication au duc de Mont^iuzier de l'ouvrage de Gncvius sur l'exil d'Ovide, ajoutant : trCe que vous mande le jeune Gronovius de la stupeur des Espagnols en matière de belles-lettres ne m'a pas surpris. Il y a plus de trente ans que j'en suis convaincu par cent preuves. Depuis Ant. Augusl. Mariana , Çurita , Ambroseo Morales et Sanclius

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

des sçavans italiens quej'ay assés feuilletas qu'Aristote, pour le regard de sa Poétique, fiist connu par les poêles fameux de delà les Monts avant le siècle précédent de i5oo, encore que la langue grecque y fust desja en vogue par le refuge que trouvèrent les habiles Grecs qui eschappèrent en 1660 de la prise de Gonstantinople. Le premier poète italien qui fil voir que l'Art poétique ne luy esloit pas nouveau fut Gio. Giorg, Trissino dans son poëine de Vltalia liberata da Gotti ',

sous les pontificats de Léon X et de Clément Vil, imité en grande partie à Y Iliade d'Homère, mais qui ne fust heureusement suyvi que par le Tasse fils, quoyqu'un Oliviero l'eiist tenté dans son Alemanna-. tant les esprits esloient prévenus de la poésie romanesque de Pulci \ du Bojardo * et de l'Ariosto. Cependant les habiles s'appliquèrent à commenter le petit ouvrage de la Poétique d'Aristole. Le premier, Petrus Viclorius^ et, ensuite, le Magnis*, le Piober-

[François Sanchez], il n'a pas paru un vray sçavant entre eux et le reste n'est que canaille scholaslique.n Le même jour Chapelain adresse un billet à Montauzier (P 876 v°) pour accompagner l'élégie latine envoyée par Grœvius et composée «par un joli poêle hollandois de ses amis et des miens sur la grâce que vous luy avés procurée et qui a fait tant de bruit parmi ses compatriotes. n II ajoute : fJ'ay appris de M' Fléchier avec joye que M' Huel se soit chargé sous vostre bon plaisir de la publication des supplemens de Tite-Live qui a bien langui jusqu'icy. li ne sçauroit mieux employer son temps qu'à cela mcsme pour le service de AP' le Dauphin.;» Le 28 mars, Cliapelain s'adresse en ces termes (r 876 v°) à l'évèque de Saintes [Louis de Bassompierre] : cr Monseigneur, vous serés sans doule Gstonné de recevoir de mes lettres après un si long silence et comme une espèce d'oubli de ce que je vous dois d'actions de grâce pour les bontés dont vous m'avés fait l'honneur de me combler lorsque j'ay eu besoin de vostre protection dans les petits interests que je me trouve avoir en voslre diocèse. . . Trouvés bon , Monseigneur, que je vous face souvenir que je suis une de vos oiiailles par un 1res modique prieuré appelé Saint-Hilaire d'Hiers, près Broiiage, désolé par les guerres de religion et dont il y a plus de i5 ans que vous avés eu l'équité de régler à faire le peu de service dont M' Goupil, curé de Brouage, esloit chargé à la somme de 12 livres chaque année sur de vastes prétentions mal fondées dont il vous plust de connoistre et que vous réduisisles à cette somme..." Chapelain se

plainl du nouveau curé qui demande ^0 livres au lieu de la; or, remarque Chapelain avec mélancolie, ce «seroil plus d'un liers du pelil revenue.

' Les neuf premiers chants de ce poème parurent à Rome en 15/17, ^^ ^^^ livres suivants en i5/i8 à Venise. Les divers chants remplissent 3 volumes in-8°.

^ Antoine François Oliviero, né vers iBao à Vicence, mort en t58o, dédia à Philippe II YAlamanna (Venise, 1667, in-i"), poème qui roule sur la défaite des protestants par Charles- Quint.

^ On connaît trois poètes du nom de Pulci, tous les trois frères, Bernard, Luca et Luigi. Le plus célèbre des trois fut le dernier, l'auteur du Morganle Maggiore. Voir sur ce poêle VEisloire de la litléralure italienne de M. Etienne, p. i83-

* Le comte Bojardo naquit à Scandiano vers 1 i3'i et mourut à Beggio en i^g/i. C'est fauteur de VOrlando innamorato (Scandiano, 1/190).

'•> Pierre Veltori publia des commentaires fort estimés sur la Rhétorique, la Poétique, la Politique et la Morale d'Arislote (Florence, i5/i6, i573. 157O, i58ti,k vol. in-fol.).

^ S'agit-il là de Valérien Magni , de la maison des comtes de Magnis, qui naquit en 1 587 dans le Milanois et auquel on doit divers ouvrages sur Aristole? Ce qui me fait craindre que Chapelaiu ne veuille pas parler ici de ce savant capucin, c'est que Magni appartient au xvu' siècle et que son nom se trouve mêlé aux noms d'auteurs du xvi°.

LETTRES DE JEAN CHAPELAIN

tellus' et mieux queux tous, en italien, le Castelvetro' et le Picolomini ^, les uns et les autres l'ayant traduite les premiers en latin et les deux derniers en leur langue. Au commencement de 1600, Paolo Béni la traduisit encore en latin avec d'amples commentaires*. Asse's louablement Majoragius^ et Riccobonus ^ l'avoient traduite avant luy sans commentaire. C'est, Mon Révérend Père, ce que je pense vous pouvoir dire pour le commencement de cet Art en Italie. Pour le Pe'trarque, encore qu'il ait fait, il y a plus de 3 00 ans, un poème dpique latin qu'il appelle Africa'', il l'a fait ndantmeins sans avoir jamais connu les règles, et beaucoup moins le Dante, il y a près de ûoo ans, dans son poëme si estimé à Florence bizarrement intitulé Comédie*. L'Ariostc qui a publié son Orlaiido etï i53o*, encore qu'il fusl très habile et très bon poëte latin, ayant commencé un poème selon les règles qu'il connoissoit, l'abandonna pour le roman afin de seconder le goust du siècle et des princes qu'il servoit et y réussit admirablement, ayant pour l'invention beaucoup

plus de génie que le Tasse, quoyque, depuis la Hierusalem de celuy-cy, personne n'ayt suyvy l'Arioste et qu'il se soit composé une grande multitude de poèmes héro'iques sur les principes établis dans la Poétique d'Aristote. Le Dante n'a pas seulement le soupçon du poëme épique qui consiste tout dans l'action. Son ouvrage est un voyage en songe plein de satyre et de matière morale et chrestienne avec beaucoup de doctrine et de beaux vers.

Quant au Marin, il esloil fort ignorant et n'avoit que l'imagination belle pour le détail des pensées et l'expression pure, nombreuse et claire pour le lyrique principalement. Il ne pensa à l'art qu'après avoir achevé son grand poëme de UAdone, ce qui le désesperoit quand il fut obligé de le publier et qui le fil me conjurer de le secourir, ce que je fis à sa consolation par la préface que vous avés veiie.

Il me semble, mon Révérend Père, avoir respondu, sinon satisfait, à toutes vos questions. Recevés mes responses bénignement et avec la mesme liberté que

' Je ne vois dans aucun de nos recueils biographiques le nom de ce Iraducleur d'Aristote.

^ La Poetica d'Aristotile volfrarizzala e sposla per Lodovico Castelvetro (1570, in-4°).

^ Alexandre Piccoloinini, né à Sienne en 1 008 , mort en 1 078 , a laissé plusieurs ouvrages sur la Rhétorique et la Poétique d'Aristote (1 56ô ,

]2, 1575). Sa traduction d'iuie

Page 1