A SAINT-GERMAIN
Monseigneur, en recevant la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'escrire sur la nouvelle faveur que M' Grœvius n'osoit vous demander qu'en tremblant , je vous y responds et vous supplie de vous souvenir que je ne vous en parlois que pour vous préparer à ce que vous en devoit dire son ami M' le député d'Utrechl et de croire que j'en avois préveu la difficulté dont j'avertis dès lors ce M"' le député. Ce qu'il vous a pieu me mander là dessus de l'impossibilité de luy faire cette grâce est le plus raisonnable du monde et il luy seroit inutile que vous en lîssiés la proposition à M' de Luxembourg. C'est ce que je luy feray entendre par le premier courrier.
Quant à l'expédient d'essayer de l'en consoler en le faisant substituer pour pensionnaire en la place de M' Gronovius, je vous diray, Monseigneur, qu'il m'estoil venu en l'esprit, il y a plus de quatre mois, et qu'en faisant scavoir sa mort à M' Colbert aussi bien que celle de M" Bœclerus, aussi gratifié, je luy insinuay que si la libéralité du Roy, à qui ces deux pertes desroboient deux sujets de ses grâces, se portoit à les transporter en d'autres qui en fussent aussi dignes, elle ne se pourroit ententU-e et employer plus justement ni plus glorieusement pour S. M. qu'en la personne de M' Grœvius duquel je luy desployay tout le mérite. Mais , soit que j'aye perdu le petit crédit que j'ay autrefois eu pour la nomination des excellens hommes de lettres, soit que la guerre absorbe tous les fonds qui estoient
CHAPELAIN. II
destinés à d'autres plus doux usages, je n'eus aucune response là dessus , dont je ne m'estonnay point, ayant observé que S. M. n'avoit pas remplacé pas une des vacances arrivées par le deceds de Gevartius , Léo Allatius, Reinesius, Gronovius et Rœclerus, se contentant du bien qu'elle leur avoit fait sans le perpétuer en d'autres, de sorte que nous sommes fort en doute que ces gratifications ne soient pas supprimées, cette année , pour ceux qui vivent encore tant dehors que dans le royaume, sans en excepter aucun par la mauvaise disposition du temps où S. M. a besoin de tous ses revenus pour soustenir la guerre.
Vous voyés par là. Monseigneur, que l'expédient imaginé par vostre charité est impraticable, et qu'il faut que M' Grsevius se satisfasse, comme il fera sans [doute] , de vostre bonne volonté, et qu'il passe le fascheux estât de ses affaires en s'en consolant sur le glorieux soulagement que vous luy avés si généreusement procuré.
Je suis tousjours avec une passion extrême. Monseigneur, vostre, etc.
De Paris, ce xxix mars 1673.
DLXXIL À M. CONRINGIUS,
PREMIER PROFESSEUR EU MRDECtBE, ETC., À HELMSTAD.
Monsieur, je respondis amplement à vos précédentes du mois d'octobre par la voye de M' Verjus et sous son enveloppe le 9 -a du mois de décembre dont vos présentes du 2 3 mars, venues par celle de M' Bech, ne m'accusent point la réception, ce qui me fait craindre que ma response n'aura pas esté assés heureuse pour arriver jusqu'à vous. Mais c'est la moindre perte que vous pouviés faire en un temps où tout est plein de misères , de désolation et de confusion et qui rompt toutes les plus justes mesures. Je vous 1 o3
LETTRES DE JEAN CHAPELAIN
tiens des moins malheureux de vous trouver en un pais armé , sans guerre , pour sa conservation seulement, qui ne trouble point vosti"e fortune ni vostre commerce avec les Muses, vos favorites, vous laissant assés de tranquillité pour profiter utilement de leurs inspirations et de continuer à enrichir le monde de vos travaux et de lem's grâces.
Nous ne sommes pas icy si libres par les occupations que nous donnent les soins de sousteuir la fameuse guerre entrejirise par le Roy pour venger les raespris et l'ingratitude de ses petits alliés et donner un grand exemple à l'univers des malheurs que sattilent ceux qui s'oublient jusqu'à oflenser insolemment ses libérateurs et ses bienfacteurs. Celte entreprise, quoyque très juste et très nécessaire, u'empesche pas que les inlerests des gens pacifiques n'en soufl"rent beaucoup et que les lettrés, en particulier, ne s'en sentent. Ce turbulent Mars, dont le règne est un goullie qui engloutit tous les moyens de leur subsistance, et qui ne leur laisse que l'espérance d'une meilleure saison où la munificence du magnanime monarque puisse, après cet orage, avoir les mains libres et recommencer à se déployer en leur faveur. Je ne doute point que ces embarras forcés ne luy donnent peine, principalement pour l'amour des Muses et qu'il ne l'aura pas entièrement desbroiiillé, que sa bénelicence ne
retourne à son inclination. Jusqu'icy toutes les sources qui luy en fournissent le moyen sont barées, sinon taries, et pas un des nourrissons d'Appollon , ni dedans ni dehors le Royaume , n'en a gousté les douceurs ordinaires, ce qui doit estre d'autant plus supporf^ible que ces faveurs estoient de pures grâces , sans aucune obligation et qui n'ont jamais passé que sous le tiltre de gratifications sans conséquence.
S'il y avoit eu, Monsieur, quelqu'un d'excepté de cette générale suspension , c'auroit esté vous assurément pour toutes les raisons qui sont assés couneûes\ et vous avés le cœur si bon que j'ose ni'assurer que, pour cette interruption, vous n'aurés pas moins de gratitude du passé, ni moins d'inclination à honnorer et à célébrer à l'avenir les admirables qualités du Prince.
Quant à moy, je tiendray la main, selon ma foiblesse, à maintenir vostre mérite auprès du principal ministre de ses volontés et je suis persuadé (jue les tesmoignages de M" de Gravelle et Verjus ne donneront pas un poids léger à mes olFices. Ce dont je vous puis respondre plus absolument, c'est que toutes choses vous manqueront plustost que la passion et l'estime infinie qui a concilié noslre amitié et que seray tousjours. Monsieur, vostre , etc.
De Paris, ce i" avril iGtS'.
' On est étonné , après cela , de trouver le nom de Conrinjjius -premier professeur de l'Académie d'Helmsledt,5i dans la liste des gratifiés de 1678, comme dans celle de 1672. On trouve encore, dans la liste de 1678 , les noms de Graziani, de Viviani, de Carlo Dali, de Ferrari et d'Hevelins. Tous ces ffgens de lettres étrangers n reçoivent, en 1678, la même somme qu'en 1672.
' Le même jour, et non le i3 avril, comme on Ta imprimé dans VHistoire de l'Académie françaiie ( I. II , p. 5 1 2 ) , Chapelain parle en ces termes à M. de Héricourt de la naissante académie de Toulouse (P 397): «Voilà l'affaire de Vostre
Académie en bon train, et les préparatifs pour son reslablissemeiit ne sçauroient estre meilleurs. M' ie Cardinal d'Eslrées , par sa lettre à M' Pelisson, en a jeté un très bon fondement, et nostre ami, sur ce pied là, trouvera facilité à l'avancer et à la faire résoudre. Il est homme d'honneur, il y est volontairement engagé, et son accès et son industrie ne sçauroient que luy faire prendre de justes mesures pour y réussir. On en peut ainsi dormir en repos. Ce qui regarde mon nn'nistère là dessus est peu de chose, et ne demande pas beaucoup de reconnoissnnce lorsque je m'en seray aquilté. Quelque facile qu'il puisse estre
DLXXIII.
À M-^" COLBERT