‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 16 sur 103 · À MONSIEUR CHAMPAGNEUX · texte numérisé non relu

À MONSIEUR CHAMPAGNEUX

OFFICIER MliNICIPAL À LYOn(''.

aa juillet 1791, — de Paris.

Si vous pouviez, digne citoyen, vous représenter l'agitation dans laquelle on est ici depuis quinze jours, vous ne seriez ni scandalisé, ni surpris de mon silence sur votre prière (^). Ce n'est point dans un senihlable tumulte que l'àme se recueille et s'élève par un de ces sublimes élans qui rendent l'expression facile et touchante, comme il convient à votre objet. Commandés par de grands intérêts, inquiets d'une décision qui devait les fixer et sur laquelle l'opposition des esprits d'une part et des volontés de l'autre présageait des mouvements funestes, jetés enfin dans un état de trouble et d'anxiété qu'on ne saurait peindre, on semble privé pour longtemps ici des aimables loisirs et des douces affections. Une faction puissante domine l'Assemblée nationale et s'étend au dehors par une force redoutable; la multitude des moyens dont elle dispose lui donne action jusque sur l'opinion même, qu'elle dirige et modifie à son gré; un voile épais couvre les chaînes qui lient les choses et les personnes ; la crainte, les soupçons, la terreur sont répandus de toutes parts. Je me rappelle des temps où l'existence de la Bastille rendait silencieux ou circonspect; la réserve est encore plus grande en ce moment pour ceux qui ne sont pas abusés, car les risques sont les mêmes et leur proximité plus immédiate, quoique leur durée peut-être ne doive pas être aussi longue.

Je dois avoir l'air de vous dire de l'hébreu, et, en vérité, je n'ai pas

"' Ms. 624i,fol. 99-93. — \ oir Hévolu- objet, quelque iavocation ou prière à la

lion française du i II aoùl i8()n. façon du vicaire savoyard. — Voir ms.

'•' Il ^^embie par ceUn iellre, rapprochée 69^41, fol. 81-89, une leUre de Rolaii<l à

de celle du ih août suivant, que Ciiani|>n- Charapaffneux , du 8 juillet 1791, sur le

/jrKîux ait demandé à Madame Itoland de lui mfinw sujet : frNolre femme a ëté un peu

envoyer, nous ne saurions dire pour quel enaroucliée de la tâclie, etc.. . ».

us

le courage de me traduire d'une manière plus intelligible ; quand une correspondance suivie n'a pas conservé le fil des événements, il faudrait reprendre de bien loin pour donner quelque idée des inlripues régnantes et de tout ce qui peut en résulter.

Notre ami est en course pour voir et presser MM. du Comité qui entendront ce soir un troisième rapport sur l'affaire de votre cité; il y aura sans doute aujourd'liui quelque cliose d'arrêté. Dupont, le seul avec lequel il ait été possible de conférer d'une manière suivie, de raisonner et de faire agir, Dupont, qui est travailleur et de bonne foi , est excédé des maussaderies du Comité. Quant à moi, je le serais aussi de l'indolence, de l'incurie ou de la perversité des quatre inviolables ('>, dont un seul mot à l'Assemblée eût pu accélérer les cboses. Mais, à vous parler franchement, je crois que, si nous obtenons quelque chose, ce sera malgré eux; ils haïssent notre ami, autant que je puis le juger, et ils aimeraient mieux que la chose n'alhit pas que de la voir aller par lui. Us se sont constamment opposés à la demande d'aliénation des immeubles de l'Hôpital, sous prétexte qu'elle croiserait la grande affaire et lui nuirait de quelque manière'^'. Toutes les considérations possibles, tous les raisonnements imaginables n'ont pu les faire sortir de ce retranchement. Or il y a bien quelque moyen d'aller sans ces Messieurs, mais nullement de réussir contre leur opposition formelle dans les choses particulières au lieu même dont les intérêts sont censés leur être connus et chers.

Vous avez sans doute actuellement les renseignements nécessaires pour vous procurer votre quote-part des trois millions d'indemnités

'"' Les quatre députés du Tiers, de Lyon.

'^' La commune de Lyon demandait à aliéner des immeubles de l'Hôpital général (Wahl, 35î2-353) et particulièrement des terrains situés aux Brolloaux, de l'autre côté du Rhône, pour pourvoir aux besoins immédiats de cette maison. Quant h ftla grande affaires, c'était l'objet mi^me de la mission de Roland , à savoir : la nationalisation de

tout ou partie de la dette lyonnaise et l'avance immédiate de deux ou trois millions. Roland venait encore d'écrire au président de l'Assemblée nationale, le 19 juillet, pour cet objet (n" 384 de la collection J. Gallois, vendue le 1 1 juillet i84û et jours suivants, Gharon et Tecbener experts, lettre de la main de Madame Roland, signée par son mari, 3 pages in-folio).

aux hôpitaux''), et je crois bien à votre vigilance pour suivre diligemment cet objet.

Je me ronge les ongles chaque fois que j'apprends les nouvelles surcharges que vous donnent les inviolables par leurs minutieuses demandes de travaux sans fin, qu'ils aiment à imposer pour se donner l'air de songer à la chose et le temps de n'y rien faire.

J'en ai maintenant bien assez de Paris, du moins pour [cette] fois; j'ai besoin d'aller voir mes arbres, après avoir vu tant de sots et de fripons. On respire et s'exalte dans le petit cercle des honnêtes gens, lorsque leur cause triomphe; mais, quand la cabale reprend le dessus, que les manœuvres l'emportent et que l'erreur circule , il faut planter ses choux.

Notre ami vous a dit qu'il n'avait osé produire votre excellente adresse dans ce moment critique'^'; je ne sais ce que vos députés en auront fait.

Ne songez à présent qu'à demander une autre législature, si vous voulez éviter un Long Parlement, les proscriptions de Sylla, et mille horreurs incalculables dont les échantillons arrivent chaque jour.

Adieu, éternelle amitié.

Les Jacobins se dissolvent, et l'on ne tend rien moins qu'à subjuguer ou anéantir tous les clubs; c'est une intrigue bien profonde et bien cruelle. Tâchez de vous conserver, et, sans vous brouiller avec les Feuillants, qui vont d'ici cherclier à vous capter, déliez-vous de leurs insinuations; c'est la grande cabale dominante qui vient de les former pour ruiner les Jacobins et conduire ou annihiler leurs affiliés.

*'' Décret du 8 juillet 1791, qui accorde provisoirement des fonds pour les besoins des hôpitaux. Sur les trois millions alloués par l'Assemblée pour cet usage, la commune (le Lyon allait demander trois cent mille livres (ag juillet), et Roland allait les lui obtenir (Wahl, 4ofi-4o3).

''' A Lyon, comme à Clermonl, le parti avancé lançait des adresses à l'Assemblée

pour demander la déchéance du Roi. Le i5 juillet, la municipalité de Lyon avait envoyé une adresse très hardie, sans l'avoir lue, d'ailleurs, en séance (mais elle existe au registre). Arrivant à Paris avant l'affaire du Champ de Mars , celle manifestation devenait une imprudence, qu'on essaya de réparer par une autre adresse, plus constitutionnelle, du 25 juillet (Wahl, 897-398).

Notre ami a rendez-vous à onze heures avec M. La Miellerie'') pour le pont.

[À CHAMPAGNE UX, À LYON^''

27 juillet 1791, — de Paris.

Le mot que vous avez ajouté hier, dans la lettre du 9.3, nous a d'autant plus étonnés que, depuis le 17, notre ami a écrit exactement tous les jours; vous attendez une lettre calmante, vous paraissez croire à d'heureux changements survenus; ce n'est pas de nous que vous aurez ni cette lettre, ni les assurances de ces changements. Nous sommes non seulement trop près du loyer des intrigues, mais nous apercevons derrière la toile, et l'on ne voit rien là de bien consolant.

Du moment de l'arrestation du Roi, les ambitieux de l'Assemblée se sont réunis aux soi-disant modérés, pour un parti qui leur valût de l'autorité, leur assurât des avantages. La situation de Louis XVI était extrêmement défavorable, le peuple généralement indigné, le jeu devenait beau pour des intrigants qui auraient l'audace de faire en quelque sorte les médiateurs, de braver l'opinion publique en se donnant l'air de la contenir par la sagesse de considérations puissantes, et de se rendre très utiles à un prince faible dont la conservation deviendrait en quelque sorte leur ouvrage, dont l'incapacité leur permettrait de conserver beaucoup d'influence, et dont, par cette raison, les privilèges et la liste civile demeureraient leur patrimoine. Les vices mêmes de la Constitution, les préjugés encore répandus en faveur

'"' Il s'agit évidemment de Jacques-Louis et maintenu en prison pendant la Terreur Chaumont de La Miilière, Intendant des fi- {Mémoires sur les prisons , collection Berviile nances, qui, malgré la suppression des In- et Barrière, t. II, p. 1), il ne paraît pas tendants , continuait à diriger le service des avoir fait preuve d'héroïsme (P. V. C, 1 G oc- Ponts et Chaussées (nous ne savons au tobre 1793).

jusle de quel pont du Rhône il est question). '^' Ms. 6ai 1 , fol. 96-97. — Voir lléio-

— Arrêté en août 179a (Tuetey , IV, 8876) hilion fnmçaise du ik août 1896.

de la royauté et de toutes ses prérogatives fournissaient de beaux prétextes à cette marche intéressée.

Les Noirs ont soutenu naturellement une doctrine conforme à la leur, et il s'est ainsi formé une coalition redoutable, qui est véritablement devenue domina«te. Les Lameth, profonds intrigants, l'ambitieux Duport, l'astucieux d'André se sont liés avec La Fayette, qu'ils haïssaient et qui les détestait, mais dont la suprême dissimulation se prête à tout pour se conserver un grand rôle dans toutes les suppositions imaginables; la masse des hommes faibles, que de spécieuses raisons entraînent facilement, la tourbe des gens médiocres, ennemis secrets du système de l'égalité, avides de tout ce qui peut l'altérer, ont grossi bientôt la coalition, qui d'ailleurs n'épargne aucuns moyens pour se soutenir. L'un des premiers dut être d'affaiblir le crédit des bons écrivains et des honnêtes gens qui sont capables de dévoiler les manœuvres et d'éclairer le public; il fallut prendre les devants, commencer par les calomnier et les accuser, investir l'opinion publique de j)réventions et la tourner contre eux; ensuite, faire naître ou saisir une occasion de déployer une grande force armée, de répandre la terreur et les soupçons, puis de faire tomber ceux-ci sur les personnes ((u'on aurait intérêt de perdre; définitivement prêter ou suggérer des torts à la Société des Jacobins pour l'affaiblir, la ruiner, détacher d'elle les Sociétés affdiées et régner partout sans obstacle. L'énergie que le |)euple paraissait disposé à montrer a fait précipiter toutes ces mesures, et elles ont complètement réussi, à peu de chose près. Le peuple est frappé de l'idée de brigands semés dans la capitale; on les lui fait voir dans ses meilleurs défenseurs. La garde nationale a été excitée, insultée et poussée à des excès qui, en aigrissant d'une part, l'obligent, de l'autre, à les justifier par la continuité des mêmes moyens. Le drapeau rouge est toujours déployé, les moindres groupes sont défendus, la liberté de parler et d'écrire est entravée, les meilleurs citoyens craignent de s'exposer à des arrestations, comme il s'en fait tous les jours, en s'exprimant avec vigueur sur les circonstances; la plus grande portion du peuple et de la force armée se persuade encore que ces

mesures violentes sont nécessaires à la sûreté publique; une autre portion gémit et s'inquiète. Cependant on quête et l'on arrache des félicitations de corps administratifs ou de chefs des gardes nationales des départements; on tait les réclamations de villes entières et des sociétés d'Amis de la Constitution. Cet état est violent, il ne peut durer; il faudra bien que l'esclavage s'étende sur tout l'empire, ou que des secousses partielles opèrent des déchirements, car l'insurrection universelle n'est plus possible. Néanmoins les députés retirés aux Feuillants n'ont pas tellement affermi leur club qu'il soit à l'abri de dissensions intestines; les Jacobins sont encore sur pied; les Petion, Buzot, Robespierre y restent, et l'on procède à l'épurement de cette Société. Plusieurs de celles des départements, sollicitées par des courriers extraordinaires des Feuillants, ont protesté de leur attachement à la Société mère. Il convient de se rallier autour d'elle ; cette union peut être formidable, car l'empire de l'opinion sera toujours le premier chez un peuple qui s'éclaire. Que fera votre Sainte-Claire'')? Si elle s'unit aux Feuillants, elle se déshonore aux yeux des bons citoyens, et ceux de cette étoffe n'auront rien de mieux à faire à Lyon que de se jeter dans les Sociétés populaires et d'alfilier celles-ci aux Jacobins.

Je pense que votre municipalité, dont l'adresse excellente n'a pas eu de cours par le seul malheur des circonstances (^), ne changera point de ton; surtout, qu'elle se tienne en garde contre toute insinualion de flatter l'Assemblée actuelle. 11 ne doit s'élever qu'un cri des départements, c'est la demande de procéder aux nominations pour la nouvelle législature. Déjà quelques-uns ont envoyé des députés extraordinaires pour faire cette demande; on ne voulait pas les entendre, mais le bruit sourd des mécontentements du Midi, du courage de

'V La Société des Amis de la Constilution avec Lanthenas, inclinait depuis longtemps

fie Lyon, qui avait d'abord fiégé au quai vers la Société populaire ou Club Central,

6'Hin«-(7/«iV, mais qui, depuis la findeiygo, constituée avec les dëlég-ués de U-ente et un

s'était transportée à la Salle du Concert clubs de quartier (Walii, 227-338). (place des Gordeliers), ce qui fait qu'on '■"'' Elle fut lue aux Jacobins, le 20 juillet,

l'ajjpelait le plus souvent la Société du Concert. par une députation de la Société fraternelle

Madame Roland la trouvait bien tiède, et, (Aulard, t. III, p. 5i).

Marseille, commence à se faire présager, et je crois qu'on admettra incessamment à la barre un député chargé du vœu de quatorze villes de l'Auvergne pour les élections, vœu présenté avec des signatures individuelles, et dans toutes les formes de la loi, malgré les difficultés dont on les a hérissées.

Je ne vous parle pas des affaires particulières de votre cité; notre ami écrit, api'ès avoir couru comme il fait tous les jours'').

On répand des horreurs contre le digne Brissot; c'est bien l'écrivain dont on redoute le plus les talents, le courage et le désintéressement; il y a trois ou quatre folliculaires payés par Montmorin sur la liste civile pour le décrier. Morande a été rappelé de Londres pour cet utile métier, dans lequel il est si bien versé. Vous connaissez la lettre de Petion à ses commettants'^)? Je ne sais ce que l'avenir nous prépare, mais, sans cesser de croire qu'il faut toujours lutter et ne jamais désespérer du bien, je commence à désirer d'aller habiter la retraite et y oublier, dans les vertus faciles, les troubles qui déchirent la France et les passions des factieux qui veulent en faire leur proie.

Adieu, mille choses tendres à votre aimable compagne.

'"' lettre autogrjiplie (le Madame Roland, signée par son mari , au Coniitë des finances I del.yon J , l'aris, a3juillet 1791, a pages i/a in-'i°. — Il mande qu'il a été décide que (•lia([ue conunune payerait ses deUes. I* Iravail il faire sera long. "On craint une subvereion générale, peut-être une guerre civile. pcut-<*tre pis que les horreurs qui

en sont la suite.» — N° 196 de la vente du 7 novembre 1876, ht. Charavay; n° aSiOy du Bulletin d'autographes n° iiji de la maison Et. Charavay.

''' (rl>eltre de J. Petion à ses comnietlauts sur les circonstances actuelles [18 juillet i'j^i],impr.du«Patriotefrançai.'sri,s. d., in-8°, 1 1 iwges.i (Tourneux, 3o6i.)

LETTIIKS un iliUXitli. IIULAVU. — 11.

iiii*niuEivic

[À CHAMPAGNEUX, À LYON"'

3i juillet 1791, — de Paris.

Malebranche reprochait aux Français de donner tout à la vraisemblance, et de s'écartei- ainsi de la vérité; ils n'ont point encore changé : ils donnent tout à ia confiance, et c'est ainsi qu'on perd la Hberté. 11 est vrai que cette confiance est infiniment commode; elle dispense du soin de veiller, de penser et déjuger; elle prête même un voile heureux à l'amour-propre, qui s'honore d'elle comme d'une vertu pour caresser sa paresse. Mais, encore une fois, il est impossible de conserver ses droits si l'on n'est continuellement aux aguets des hommes commis à l'exercice des plus importants; le gouvernement représentatif devient bientôt le plus corrompu des gouvernements, si le peuple cesse d'inspecter ses représentants. Je vous l'ai dit il y a bien longtemps : ce n'est pas l'Assemblée qui a fait la Révolution , c'est la force des choses et de l'opinion. Tant que la nation en activité a développé cette opinion d'une manière puissante, l'Assemblée a fait de bonnes et grandes choses. Du moment où la nation, tranquillisée par ses premières victoires, a cessé de modifier habituellement l'Assemblée, celle-ci est retombée dans la langueur et la médiocrité qui lui sont propres, et auxquelles i'usage de l'autorité, les progrès de la corruption ont ajouté les plus funestes éléments. Depuis huit à neuf mois, l'Assemblée, à l'exception de quelques bons décrets, dont je pourrai vous donner l'histoire, n'a fait que saper et détruire, par les détails, les bases et les effets de la Constitution. Aujourd'hui qu'elle réunit et exerce tous les pouvoirs, elle est gouvernée, séduite ou entraînée par une coalition qui s'entend avec la Cour et qui prépare des altérations plus grandes encore. Groiriez-vous que, dans certains Comités, on forme le projet de

''* Ms. 6a4i, fol. 98-99. — Voir Révolution française du i4 août 1895.

ressusciter la noblesse?. . . H est difficile, sans doute, qu'il s'exécute; mais jugez de l'esprit de ceux qui peuvent le former et qui intriguent pour le faire réussir. Le moment de la revision s'approche et, avec lui, les menaces de guerre, peut-être les attaques réelles. L'Assemblée avait arrêté d'envoyer trente de ses membres dans les départements frontières; il a fallu l'énergie de l'honnête Buzot pour faire sentir les inconvénients de cet arrangement, vraie perfidie bien ménagée qu'il a eu le bonheur de faire échouer. On vient d'abolir les ordres de chevalerie ('); cette opération a été favorisée par la masse des honnêtes gens qui n'ont pas vu de raisons à y opposer; elle n'a point inquiété les Noirs, qui comptent sur la guerre, et, par elle, sur de plus grandes restitutions; elle n'a pas été très combattue par les intrigants, qui sont bien aises que l'Assemblée fasse un acte d'éclat très démocratique pour maintenir ou regagner la confiance, et lui laisser faire tout ce qu'ils espèrent en faveur du pouvoir exécutif, lequel saura bien recréer des joujoux de cette espèce, s'il acquiert l'ascendant qu'on veut lui rendre.

Oui, sans doute, une nouvelle législature est le grand moyen de salut, et la preuve qu'elle est nécessaire, c'est que celle-ci goûte si bien le charme de gouverner, qu'elle ne veut pas niême entendre la demande de rendre le cours aux élections. Les adresses ou pétitions qui l'ont pour objet sont lues, soustraites ou dénigrées sous des prétextes, tandis que Ton fait grand étalage de félicitations mendiées ou d'adresses envoyées par des corps administratifs, dont quelques individus gagnés déterminent ces démarches.

Le département du Puy-de-Dôme, c'est-à-dire les citoyens de Clermont-Ferrand et ceux de quatorze villes ou communes, ont envoyé un député extraordinaire, chargé de leurs pétitions, toutes individuellement signées dans les formes prescrites par la loi, et portant le vœu libre de milliers de citoyens pour les nouvelles élections. On a refusé d'admettre et d'entendre le député, on n'a lu qu'une des pétitions, on l'a insidieusement interprétée et renvoyée comme un délit au Comité des recherches ('^), tandis qu'un membre vendu des Comités a débité '"' Décret du 3o juillet 179». — '*' Voir note de la lettre du -20 juillet 1791.

avec emphase l'adresse qu'il s'était fait envoyer par un directoire. Cette tyrannie révolte les bons citoyens et ne présage rien d'heureux. En attendant, le drapeau rouge est toujours déployé, et c'est sous de tels auspices que l'on prétend achever la Constitution.

Procurez-vous le n° 106 des Révolutions de Paris, de Prudhomme et vous y verrez le seul récit exact qui ait été fait des événements du 17, de même qu'un parallèle trop juste du mois de juillet 89 avec celui que nous finissons.

Votre société du Concert a donc consommé sa honte par son union aux Feuillants ! Nos Jacobins n'y perdront rien en s'unissant au comité central des Sociétés populaires, qui lui [sic) a manifesté son attachement; les principes se propageront toujours mieux dans le peuple même que parmi des marchands et des importants qui se. croient audessus de lui, sans avoir plus de lumières.

Le bruit de l'arrestation de notre ami'*) nous a paru plaisant; on lui fait, à Lyon, plus d'honneur qu'il n'en a mérité à Paris. H porte partout ses opinions, sans doute; mais, ayant ici un caractère public, il n'a jamais agi que comme député extraordinaire, et, par cela même, il n'a dit ni fait quoi que ce fût d'étranger à ce titre; par conséquent, les malveillants mêmes ne sauraient trouver de prétextes à rien. Quant à la question d'un second, je vous dirai qu'au départ de M. B'[Brct] nous étions si pénétrés, si abreuvés des inconvénients d'un second, qu'd nous était impossible d'en imaginer l'utilité. Il n'y a eu, avec les inviolables, aucun différend que ces choses résultantes inévitablement de principes et de manières de voir opposées. Enfin notre ami a fait pour le mieux, dans le désir, le calcul, le sentiment de ce mieux, pour la chose uniquement. Si l'événement ne le justifie pas, il se consolera dans sa conscience. Aussi bien, ce n'est toujours que là qu'on peut trouver ses dédommagements ou sa récompense : l'opinion est trop versatile, et, en vérité, pour les gens qui raisonnent, l'étude

<■' Sur cette prétendue arrestation de Madame Roland à Robespierre, du 97 sep- Roland , inventée par ses ennemis de Lyon tembre 1791, et la lettre à Bancal, du et répétée à Viiiefranche, voir la lettre de 9 4 septembre.

de ce pays-ci, dans les circonstances, est un sûr remède de la folie de vouloir être toujours approuvé. Je vous assure que, si les choses se prolongent, je serai portée à ce que notre ami demandât un substitut, car il y a des bornes à tout et il faut savoir se reposer. D'autre part, je sens bien que la retraite, avant une fin quelconque, donne un bien beau jeu aux contrôleurs; c'est un parti à réfléchir.

On nous répète de tant de côtés le bruit de Lyon comme si général, que nous jîensons qu'il convient peut-être de faire là-dessus une petite lettre.

Faites agréer à Madame mes tendres embrassements; je conçois trop bien ce qu'elle a pu éprouver; je n'exprimerai jamais ce que j'ai ressenti.

Ce mois-cL ne se passera pas sans de nouveaux événements.

Toutes les fois que vous me parlez de l'invocation*'', j'ai le désir de la faire; mais vous ne vous représentez guère les s<intiments qui nous agitent ici; je crois que vous n'aurez rien de moi jusqu'à ce que je respire l'air des champs.

Lisez la lettre ci-jointe'"^'; veuillez la cacheter et lui faire suivre sa destination.

[\ CHAMPAGNEUX, À LYON'''

Dimanche, i& août 1791, — [de Paris].

Ail lien de Prières, que je ne sais plus faire W, je vous envoie deux morceaux qui méritent d'être lus, non seulement pour ce qui est par-

''' Voir note 2 de la lettre 'iiQ. ''' Cette lettre débute par deux pages de

<*' Celte lettre manque. Roland ayant uniquement rapport à sa niis-

''' Ms. ôaii, fol. io5. — Voir Révolu- sion. Nous ne les donnons pas. Pour les

llnii française , du i4 août i8(j.5. — M. Fau- prières, voir lettres précédentes des 99 et

ffèrc avait cité deux lignes de celte leltredans 3i juillet. — Les deux «morceauxi envoyés

son édilion des Mémoires, en i8G4 (1, 61). par Madame Roland à Champagneux nous

ticulier à leurs auteurs, l'un et l'autre défenseurs intrépides de la liberté, l'un et l'autre haïs des méchants, l'un et l'autre persécutés, mais à cause du jour qu'ils jettent sur les circonstances actuelles et la marche de la coalition. L'un de ces écrits vous est déjà parvenu, mais il est bon que vous en ayez le double pour édifier les honnêtes gens. Je vous fais passer aussi d'autres numéros du Repbl.'''; il se sent du malheur des temps, et n'est pas ce qu'il aurait pu être; encore ne faut-il pas trop parler de lui, pour ne pas fournir le prétexte d'une accusation; c'est presque un fruit défendu.

Le brave Robert est décrété; la persécution est ouverte contre les vigoureux patriotes dont l'existence ou les relations ne sont pas imposantes.

Nous recevons à l'instant votre lettre du 9 ; vous êtes plaisant avec vos couleurs douces, votre calme et votre confiance. Sans doute, il ne faut jamais désespérer, mais il faut toujours veiller; il n'appartient (pi'aux esclaves de dormir sur la foi d'autrui dans un temps de troubles et de factions.

Si vos députés se morfondent en quelque chose, c'est dans leur égoïsme et leur nullité , et dans l'ambition de paraître tout faire en ne voulant prendre la peine de rien. Dieu les bénisse et me préserve de rencontrer jamais de telles chenilles en mon chemin !

Adieu, unissez-vous au brave Servan'^'. Lisez donc le Patriote et vous y verrez l'état de l'Assemblée, quoique tracé avec ménagements.

J'embrasse Madame et vous souhaite à tous mille bénédictions.

manquent. Mais il semble bien que ce soient ; 1° La Lettre de Petion à ses commettants, dont elle lui a déjà parlé; 9° la brochure de Brissot, rr Réponse de J.-B. Brissot à ses calomniateurs!), qui venait précisément de paraître (10 août 1791).

'■' Du Dépublicnin. — Voir note do la lettre du 1" juillet 1791 (a° lettre).

'■''> Roland écrivait de son côté, le 3 septembre, à Champagneux ( ms. 6 2 ^1 1 , fol. 1 a 2-

1 93) : ir . . . N'oubliez rien pour noire ami Servan. Vous l'avez bien jugé. C'est un excellent patriote, qui a véritablement l'esprit et les talents de la chose. 11 a d'aiUeui-s une énergie très sympathisante avec ceux qui marchent droit au but , dans le sens de la Révolution. . . i

Il semble qu'il s'agissait de poser à Lyon la candidature de Servan pour les élections législatives.

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