‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 15 sur 103 · À MONSIEUR HENRY BANCAL, À CLERMONT-FERRAND W · texte numérisé non relu

À MONSIEUR HENRY BANCAL, À CLERMONT-FERRAND W

aS juin 1791 , — de Paris.

Qui pourrait suffire à exprimer, à peindre les affections, les mouvements qui nous agitent! Hier, à cinq heures du soir, réunis avec Robespierre et plusieurs autres'^', nous nous considérions sous le couteau; il n'était question que de porter le peuple à de grandes mesures dont l'Assemblée est incapable, et chacun ne songeait qu'à la manière de se rendre plus utile au salut public, avant de perdre la vie qu'un massacre imprévu pouvait nous ôter d'un moment à l'autre.

Ainsi que je vous l'avais marqué, l'esprit général était excellent; mais il y avait dans l'Assemblée une coalition redoutable; il était évident qu'elle n'était pas concentrée dans son sein; on se voyait environné de pièges, et, tout en s'occupant à profiter des circonstances pour les succès de la liberté, ses plus ardents amis s'attendaient à y périr.

<'' Leltres àBancal,p.ùli5; — ms.gôSi, LifTé sur l'autographe, probablement par

foi. lag-iSo. Bancal, mais reste cependant lisil)le et a

''' Probablement chez Petion. Cf. Mém., d'ailleurs été rétabli au bas de la page, de

1, 60. — Le nom de Robespierre a été la main de Henriette Bancal.

J'allai aux Jacobins'"; ils étaient aussi nombreux, et la séance commença aussi solennellement que la veille; je ne sais si je vous avais dit qu'on y avait renouvelé, avec un transport inexprimable, genou en terre, épée nue à la main, le serment de vivre libre ou de mourir. Cet élan n'était rien en comparaison de l'intrépidité franche et gaie de tout le peuple; mais le jeu couvert de 89 et l'agence des ministres, et [la vue de ce faquin de Lafayette'-'], répandaient l'inquiétude. Tout à coup arrivent courriers sur courriers, apportant la nouvelle que le Roi et sa femme avaient été arrêtés par une petite municipalité des frontières de la Champagne et de la Lorraine, celle de Varennes, près Stenay ; le zèle et le danger ont appelé de proche en proche trente à quarante raille gardes nationales qui environnent Châlons-sur-Marne où l'on a amené nos grands brigands. Que fera-t-on d'eax? C'est un problème curieux à résoudre. Il me semble qu'il faudrait mettre le mannequin royal en séquestre et faire le procès à sa femme. Mais notre Assemblée ne vaut rien pour cela. Hâtezvous de finir vos élections, et que tout l'empire demande la nouvelle législature, elle sera le sceau nécessaire; si celle-ci se prolonge, elle finira par nous trahir nous-mêmes, nous vendre à la Cour, ou se rendre sénat aristocratique. Il faudrait profiter de ces grands mouvements pour appeler tous les citoyens à l'activité , pour réformer enfin les vices de notre Constitution ... Je suis pressée et je quitte à regret. . . Mais, tant que la paix avait duré, je m'en étais tenue au rôle paisible et au genre d'influence qui me semblent propres à mon sexe; lorsque le départ du Roi a déclaré la guerre, il m'a paru que chacun devait se dévouer sans réserve; je suis allée me faire recevoir aux Sociétés fraternelles'^', persuadée que le zèle et une bonne pensée peuvent être quelquefois très utiles dans les instants de crise.

Je ne sais pas me tenir chez moi et je vais voir les braves gens de ma connaissance pour nous exciter tous aux plus grandes mesures. La scène change encore une fois; il faut songer maintenant à quelque instruction à faire et à répandre.

Donnez-nous de vos nouvelles. Je ne sais si mes précédentes vous seront parvenues, car nous avions tout à suspecter et à craindre des chefs de bu-

''' Voir dans Aulard, yacoWn«, II, 538- ''' Probablement à la rSociëté frater-

544 , le compte rendu de cette sëance. nelle des Patrioles des deux sexes , se'ant aux

'*' Les mots entre crochets ont été biffés Jacobins n. — Voir, sur ces Sociétés, Tour-

suj- l'autographe, et rétablis de la main neux, looaS-iooig, et Aulard, Jacobins,

de Henriette Bancal. Table générale.

reaux, aux postes comme ailleurs. Celte lettre doit être la cinquième. Adieu, mon ami; j'espère que nous nous reverrons.

A35 [À BANCAL, À CLERMONT^'l]

ai juin 1791, — de Paris.

La fatigue m'oblige à rester chez moi, du moins ce matin; je me propose de vous entretenir sur notre situation présente, quoique j'aie l'intention de ne faire partir ma lettre que demain , car je veux pouvoir vous mander les résolutions de l'Assemblée. Elles vont à peu près décider de nos futures destinées. Les bons citoyens sont dans les alarmes, en considérant la faiblesse de nos représentants; le peuple est admirablement disposé, mais il est trop confiant et il ne sent pas la nécessité de pousser et de guider ses médiocres législateurs.

On ramène Louis XVI, sa femme, ses enfants et sa sœur. Que doit-on faire d'un roi parjure, qui renonce et trahit ses engagements, viole le contrat dont il tenait son pouvoir, réclame hautement contre les clauses de la transaction, et fuit parmi les ennemis de sa nation pour revenir combattre et subjuguer le même peuple qui lui avait assuré le trône? Tel est l'important problème qui se présente et qu'il faut résoudre avant l'arrivée de Louis XVI, puisque cette solution doit prescrire la manière de le recevoir et de le traiter. Louis XVI est en route, accompagné de quinze à vingt mille gardes nationales, et, demain matin, il sera dans nos murs.

Monsieur et sa femme sont à Mons ; l'Empereur s'y est rendu ; on s'agite extrêmement sur les frontières, et quels que soient le zèle et la foule de nos gardes nationales, les préparatifs et les munitions nous manquent, ainsi que l'habitude de la discipline, et des chefs habiles et sûrs. Le pays est ouvert et sans défense du côté de la Flandre; on peut, par les Ardennes, arriver jusqu'à peu de distance de la capitale. M. [Lafayette'-^'j a perdu la confiance publique, malgré le zèle aveugle d'un grand parti de sectateurs; sa conduite est [suspecte], répréhensible; [on ne doit pas lui conserver son commandement, et ce serait

'■' Lettres à Bancal, p. ûh8\ — ms. gSSi, crochets dans les quatre lignes suivantes, fol. 1 3 1-1 32. ont été bilïés sur l'autographe, puis rdtablis

'•*' Ce nom , ainsi que les mots mis entre de la manière que nous avons déjà dite.

bientôt fait si l'on avait quelqu'un à mettre à sa place]; mais Noailles n'en veut pas'", Dubois de Crancé est trop médiocre et trop machine pour être capable de la remplir. Les Lameth ne sont vraiment que des factieux et nous plongeraient dans de nouveaux embarras; on ne voit personne d'ailleurs. Après ce coup d'œil général, considérons quelques faits de détails. Hier, dans tous les groupes du Palais-Royal et de la ville, régnaient un même esprit et un même langage : profond mépris pour la personne du Roi, embarras de son retour, dont on est bien aise parce qu'il rompt les mesures d'un traître et semble éloigner la guerre qui allait commencer, mais qui dérange les idées républicaines auxquelles on commençait à se livrer; désir de se passer de roi, peu de vues sur la manière d'y parvenir, mélange de confiance dans l'Assemblée, d'attente que ses mesures seront excessivement modérées; sorte de résignation d'y souscrire, qui décèle le défaut des lumières, car l'énergie ne manque point, mais l'espoir des moyens d'arriver au but.

Dans l'après-midi, une foule de déj)utations et des détachements de bataillons, tous les tribunaux, etc., ont été solennellement à l'Assemblée prêter le nouveau serment de fidélité à la Nation et la Loi seulement; mais, ce qui a été bien plus frappant, tout le faubourg Saint-Antoine s'y est porté, au nombre de je ne sais combien de mille âmes; les hommes, armés de piques, de bâtons; les femmes, avec un air de fête : tous défilant en bon ordre, rangés sur six de front, et occupant ainsi depuis la rue du faubourg jusqu'aux Tuileries, la musique nationale à leur fête; entrés dans l'Assemblée, par parties, ils y ont tous juré à leur manière d'être fidèles à la nation; ils y ont crié «Vive la loi! Vive la liberté! F. . . du roi! Vivent les bons députés! Que les autres prennent

garde à eux! » Et la musique de jouer Ça ira, et les gens de chanter le

refrain, en envoyant au diable le Roi et les aristocrates. — Durant cette scène, imposante dans sa triviale énergie et faite pour encourager les républicains, les Jacobins passaient leur temps en discussions pitoyables : ils admettaient d'Or-

<■' Louis -Marie, vicomte de Noailles mar pour y apaiser une sëdilion (il était co-

(i756-i8oà), député de la noblesse du lone! du régiment des chasseurs d'Alsace),

bailliage de Nemours. On coniiait son rôle il en était revenu au moment de la fuite du

dans la nuit du 4 août 1789 etsamortglo- Roi (Aulard, Jacobins, séance du 39 juin

rieuse à la Havane. Beau-frère de Lafayette, 1791 : irM. Chépy annonce le retour de

il était alors engagé plus avant que lui dans M. de Noailles h Paris [on applaudit] . . . " ;

la Uévolution. Madame Roland le nomme séance du 98 juin : . . . trM. de Noailles

[Mém., cahier Brissot, inédit) parmi ceux entre dans rassemblée et est applaudi de

qui se réunissaient chez elle. Envoyé à Col- toutes parts ...»).

léans. Chapelier, Castellas"' et autres 89 demandant à être reçus, en abn'^geant les formalités pour mieux seconder leur empressement; ils improuvaient Robert qui vantait la République, ils écoutaient Danton dont la vigueur, ou fausse ou peu éclairée, ne trouvait d'expédient que dans une régence^'^l Ce- ■ pendant le lâche Comité de constitution, le perfide Thouret'-^', présentent un projet de décret contenant quelques mesures d'après l'enlèvement du Roi, pour assurer la tranquillité de sa personne jusqu'à sa réunion au Corps législatif; prononçant des peines contre ceux qui oseraient l'insulter, etc. . . . Observez qu'on a envoyé Petion au-devant du Roi, que Buzot sort de maladie cl peut à peine se faire entendre, que la permanence de l'Assemblée, entraînant beaucoup de fatigue, oblige ses membres à s'absenter par moments. Heureusement Robespierre rentrait dans la salle; il s'élève avec son énergie ordinaire, on l'arrête, et l'on suspend l'Assemblée pour quelques heures.

Quant à nous , voici ce que nous pensons et ce que nous disions à Buzot après minuit. Remettre le Roi sur le trône est une ineptie, une absurdité, si ce n'est une horreur; le déclarer en démence, c'est s'obliger, d'après la Constitution qui a prévu le cas, à nommer un régent; nommer un régent serait non seulement confirmer les vices de notre Constitution dans un moment où l'on peut, où l'on doit les corriger, mais encore ouvrir les voies à la guerre civile : qui nommerez-vous, de ceux que votre loi d'hérédité appelle à cette régence? — Monsieur? — d'Artois? — Condé? — ou d'Orléans, quin'y a pas un droit rigoureux, qui est vicieux et méprisé, qui discréditerait votre opération et ferait soulever les provinces? Faire le procès à Louis XVI serait, sans contredit, la plus grande, la plus juste des mesures : mais vous êtes incapables de la prendre , et il ne faut pas raisonner sur des hypothèses. Eh bien , mettez-le non en interdit proprement dit, mais en suspens, comme on faisait autrefois des magistrats qui avaient prévariqué; c'est bien le moins que votre délégué, trahissant tous ses devoirs, soit suspendu de ses fonctions jusqu'à plus mûr

''^ Jean- Antoine de Castellas (1785- sarroi causd par ]a fuite de Louis XVL Re-

1801), députd du clergé de Lyon à la marquons une fois pour toutes que ces

Constituante. — Madame Roland doit faire lettres complètent utilement les comptes

erreur ici. Ce qu'on sait du rôle de Cas- rendus publiés par M. Aulard. Dans celui

teilas ne permet guère de se le représenter du 28 juin, par exemple, il n'est question

allant aux Jacobins. en aucun endroit de Robert et de sa motion

'^' Voir dans Aulard, II, 344-3/i7, le républicaine,

compte rendu de cette si'ance, oii la faction ''' Jacques -Guillaume Thouret (1746-

d'Orle'ans chercha , en effet, à profiter du dé- 1794). député du Tiers de Rouen.

examen; cependant vous le détiendrez sous bonne et sûre garde; vous ordonnerez l'information contre tous ceux qui ont concouru à sa fuite ; vous maintiendrez votre première mesure d'agir sans sanction royale, et, afin de mettre plus de régularité, d'activité dans la répartition et l'exercice des pouvoirs, vous nommerez, pour l'exécutif , un président national et temporaire, le tout provisoirement. — Avec cette marche, vous suivez sans entrave toutes les opérations du gouvernement: vous prouvez par le fait, aux départements bien moins avancés que Paris à cet égard, qu'un roi n'est pas nécessaire et que la machine peut aller et va bien sans lui. Cependant mettez vos frontières en état de défense, ordonnez des munitions, veillez à vos finances; les bons citoyens répandront l'instruction par des écrits, le patriotisme de la capitale s'étendra de toutes parts, la réforme de la Constitution se prépare, s'assure, et la République s'établit. Voilà ce qui nous semble devoir être préféré, voilà ce que nous prêcherions sur les toits si nous avions des voix de Stentor et ce que nous répétons autour de nous.

Je ne suis pas contente de Brissot, dans ces grandes circonstances; je voudrais que sa feuille fût toute instruction sur cette matière, je la trouve toute gazette sur les événements. Les heures se précipitent; on ne peut à la fois concevoir, observer, parler à beaucoup de monde et écrire pour imprimer à temps. C'est en ce moment que nous sentons le défaut et combien auraient résulté d'avantages d'une association telle que nous l'avions imaginée, de trois ou quatre personnes bien indépendantes, bien dévouées au salut public, ne s'occupant que de mûrir l'opinion et ayant une imprimerie consacrée à cet objet. Mais il faut bien s'entendre, oublier toute considération particulière, ne chercher dans l'établissement que de quoi l'assurer et le faire fleurir, sans ambition de places ni d'argent. C'est cette entente et le degré d'énergie, de désintéressement qu'elle exige, qu'il est si difficile de trouver dans trois ou quatre personnes qui aient en même temps assez d'estime réciproque pour se tolérer les différences de caractère, des lumières et quelque talent. A quoi a-t-il tenu, pourtant, que quelques têtes de votre connaissance et de la mienne aient formé cette réunion , bien suffisante dans ces temps de révolution pour opérer les plus grandes choses?

Lyon est toujours dans une agitation désolante ; les factieux paraissent l'emporter dans les assemblées primaires; on aura les plus mauvais électeurs qu'il soit possible d'imaginer, et, si les représentants leur ressemblent, la députalion sera pire encore que celle d'aujourd'hui, ce qui semble au-dessus de toute

expression à ceux qui la connaissent. Tâchez de mieux faire; adieu, jusqu'à demain.

Samedi 3 3.

Nous marchons au miheu des intrigues et des pièges; le moment heureux pour la liberté s'échappe sans qu'on en profite, les ambitieux seuls savent en user; c'est qu'ils sont coalisés pour leurs intérêts, tandis que les gens de bien, dévoués à l'avantage commun , demeurent isolés ou en petit nombre. Nous avons hier longuement et vivement conféré sur les moyens de faire un parti, puisqu'il en faut un même à la vérité; il est bien tard, et les factions sont devenues très puissantes. L'Assemblée a décrété la suspension des élections'" pour deux raisons qui décèlent également sa faiblesse et son despotisme. La première, c'est afin que les corps électoraux n'imaginent pas de prendre en considération la chose publique et d'émettre des vœux , qui pourraient ressembler à des ordres, sur les partis à prendre; la seconde, c'est la crainte d'avoir tout prêts de nouveaux représentants qui, selon les circonstances, pourraient se convoquer et élever autel contre autel. Comment a-t-elle été promptement amenée à cette mesure , car le décret a été comme surpris ? Par la calomnie adroitement répandue que Brissot et Clavière, regardés comme chefs extérieurs d'un parti républicain, avaient expédié le matin 83 courriers pour insinuer le républicanisme dans les départements, calomnie dont le but était de mettre en défiance contre Robespierre, Buzot, etc. , elc . . . Il est à parier que le Roi sera bien reçu par l'Assemblée et que nous allons tomber sous le règne d'un sénat aristocratique, soutenu d'une sorte de Maire de Palais ou de Protecteur; j'emploie ces noms pour indiquer à peu près la chose. Barnave et Maubourg'^' vont concerter avec le Roi la conduite qu'il doit tenir, lui dicter des désaveux, des protestations que l'Assemblée prendra au pied de la lettre; Petion ne sert au milieu d'eux qu'à voiler ces mesures aux yeux du [)ublic, et il sera leur dupe comme doit l'être un homme ouvert et sans défiance avec d'adroits intrigants. — Lafayette est plus puissant que jamais; son jeu annonce plus de profondeur et d'habileté qu'on ne lui en aurait supposé; les idées de guerre le rendent intéressant, il a la force armée; il s'est conservé d'aveugles

'"' Décret du ait juin 1791, ajournant i83i), député de la noblesse du Puy, com-

ies opérations électorales prescrites par la patriote et ami de Lafayette, avait été, avec

loi du 28-29 "'''' précédent en vue de la Barnave et Pelion, envoyé par l'Assemblée

première législature. pour ramener Louis XVI h Paris. Il émigra

'"' Le comte de Latour-Maubourg( 1766- avec Lafayette le 18 août 1799.

partisans, il s'est lié intimement avec la portion ambitieuse de i' Assemblée, et il fera tout avec elle, parce qu'ils ont un besoin réciproque l'une de l'autre pour gouverner ensemble.

Robert a été maltraité dans les corps de garde comme membre des Cordeliers; chaque jour, les colporteurs de Maral'^', de l'Orateur du peuple^-\ sont arrêtés et leurs feuilles déchirées par les satellites de Lafayette. On travaille en même temps à laisser avilir le Roi dans l'opinion, ce qui est juste et facile, et à persuader (|ue c'est une machine nécessaire; on veut le faire regarder comme indispensable dans la Constitution et sans danger pour elle; on est assez bien parvenu à cette fin. On a l'art de prêcher l'ordre, la paix et l'union pour anéantir les inquiétudes, enchaîner l'activité; on ne veut de forces que celles qu'on peut diriger. Il suit de là que le peuple, qui, en se reportant au niveau du i4 juillet 89, pouvait achever de reconquérir ses droits et perfectionner la Constitution, perd de vue l'avantage que les circonstances venaient lui offrir; son attention ne se porte que sur l'idée de se défendre des ennemis extérieurs; il rive les liens forgés par les mauvais décrets, il se dévoue à une Assemblée perverse, dominée par l'intrigue et l'amour du pouvoir; il est la dupe d'une poignée de factieux qui ne veulent qu'accroître leur puissance et satisfaire leurs petits intérêts ; il adore la liberté dont on s'efforce de ne lui laisser que le simulacre; il court à un état de choses qui ne vaudra peutêtre pas même celui de l'Angleterre. D'après ce qui se passe, il est évident qu'il eût été meilleur pour la liberté que le Roi ne fût pas arrêté , parce qu'alors la guerre civile devenant immanquable, la nation allait forcément à cette grande école des vertus publiques. C'est une chose cruelle à penser, mais qui devient tous les jours plus frappante, que nous devons rétrograder par la paix et que nous ne saurions être régénérés que par le sang. Caractère léger, mœurs corrompues ou frivoles, voilà des données incompatibles avec la liberté, qui ne peuvent être changées ([ue parles froissements de l'adversité. — H paraît bien que nous serons attaqués au dehors, mais la guerre extérieure n'est bonne qu'à fortifier nos intrigants, habiles à se rendre nécessaires, et à épuiser nos forces. — Je suis profondément affligée; l'avenir n'est gros que d'événements parmi lesquels je désespère de voir s'exalter et se purifier nos esprits et nos affections; je suis dégoûtée des Jacobins comme je l'étais de l'Assemblée, l'aut-il n'apprendre qu'à mépriser les hommes en les observant davan-

'■'' Notons ici ia première mention du '*' Sur l'Orateur du peuple, de Fréron,

nom de Marat. voir Hatin, p. i83.

lage!. . . Puisque les élections sont suspendues, vous reviendrez sans doute ici ; c'est encore le centre où il faut que se réunissent les bons citoyens pour V combattre les autres. Donnez-nous de vos nouvelles.

On attend le Roi demain.

Brissot commence pourtant à raisonner dans sa feuille d'aujourd'hui.

(k CHAMP AGNEUX, À LYON^.]

39 juin 1791, — de Paris.

Après tant de bonnes choses de ce seigneur et maître, les fantaisies de ma plume volontaire ne viennent peut-être pas fort à propos; mais il faut que je vous apprenne que les électeurs de Villefranche sont détestables, dans toute la force du terme. Un petit avocat, Pein, homme sans mœurs, sans autre caractère que celui de l'intrigue, impudent et vain, ennemi de la Révolution, méprisable et méprisé, en conséquence mis de côté dans les premiers temps, a levé une espèce de petit club contre celui des Amis de la Constitution''^'; avec ce moyen de cabale, adroitement ménagé, il a tout fait, et, de neuf électeurs, sept sont sortis de son petit club, lui à la tête'^'; il va travailler tous vos gens de la campagne, et les infecter si vous n'y prenez garde; c'est un ami

<■' Ms. 6941, fol. 75-76. — La première président. — Voir une lettre intéressante

partie de la lettre est de Roland (suites de écrite à Madame Roland, le i3 avril 1791 ,

l'affaire de Varennes; Louis XVI «est dé- par une de ses amies de Villefranche (M"*

montré coupable ou imbécile; il faut le punir Braun), et publiée par nous {Révolution

ou le déclarer en démence». — Affaires de française d'août 1896 : fUne entrée épisco-

Lyon; Choix des électeurs de Lyon; Roland pale en 1791 1).

s'en inquiète). ^ — Nous ne donnons ici que ''' Élecleurs de Villefranche, 1" sec-

le post-scriptxun , qui est de Madame Roland. tion : Pein , homme de loi ; Dachot fds ,

'^' n y avait, à Villefranche, deux clubs Descbamps-Arnaud , Vatout, Constant aîné;

des Amis de la Constitution: l'un, aflilié à la a* section : Varenai-d, procureur syndic

Société de Paris, et oii étaient les amis de du district, Ganet cadet. Pique, Corcevay

Roland; l'autre, non affilié, rrlenant ses père {Almanach de la ville de Lyon et du

séances chez Maurin», et dont Pein était département de Bhône-et-Loire, ij^û).

et un allié des Guillin, les conspirateurs'^), dangereux, parce qu'il n'est pas sans esprit, mais bien sans honte.

Il y a, d'autre part, un abbé Vareynard'^), qui ne vaut pas mieux, dans un genre différent; franc hypocrite, vrai pédant, fripon comme un prêtre , c'est tout dire. Les électeurs de Villefranche sont une vraie peste, dont l'influence peut être affreuse.

Je ne sais comme vous viendrez à bout de porter d'honnêtes gens à la députation; ils seraient pourtant bien nécessaires, car les temps doivent être orageux encore pour bien des années. Si celui dont votre amitié nous fait mention (') y parvient, ce sera comme par miracle, et il y portera une énergie qui, je crois, s'est encore augmentée ici dans la connaissance et le froissement des choses et des hommes; sinon, il ira paisiblement cultiver ses laitues. Dans la comparaison des situations, je ne sais quelquefois ce qu'il convient de désirer; cependant ce Paris enflamme, et l'on sourit à l'idée de déployer toutes ses forces pour le triomphe de la bonne cause, dût-on y perdre la vie.

Adieu, mes affectueux embrassements à votre belle moitié.

[À BANCAL, À CLERMONTW.]

i" juillet 1791, — de Paris.

Les papiers publics vous auront instruit de la suite des événements; je n'ai plus pensé qu'il fût également nécessaire de vous donner les détails de chaque jour.

Nous venons de passer la plus belle époque pour la liberté, sans qu'on l'ait mise à profit avec la sagesse et la vigueur désirables dans les circonstances. Cependant l'avenir est gros d'événements ; nous ne faisons que commencer la Révolution, et nous sommes encore à la veille d'une nouvelle crise. Le Roi est tuspendu et détenu par le fait, mais on n'a pas osé prononcer l'un et l'autre; il

"* Voir, sur la conspiration des Guillin , <'' Roland,

les lettres 394 et 396. '*' Lettresà Bancal, p. ^5ç); — ms. 9534,

'" Varenard. — Voir letti-e 388. fol. i43-i35.

s'ensuit qu'on ne se presse pas d'organiser le pouvoir exécutif d'une manière durable, et que le prisonnier n'est pas tellement gardé qu'il ne puisse communiquer avec qui lui plaît. On s'est contenté d'exprimer que l'on continuerait à se passer de sanction. Le seul triomphe qu'aient obtenu les partisans de la bonne cause a été de faire décréter que le gouverneur du Dauphin serait choisi hors de l'Assemblée. On parle beaucoup de Condorcet, qui n'est pas sans mérite, mais c'est un intrigant, et ce caractère n'est point recommandable. On ne doute pas qu'une partie de l'Assemblée nationale ne parte aux premiers jours; déjà les Noirs les plus fameux ne paraissent plus aux séances. La Reine médite des vengeances , et l'on ne sait ce qui peut arriver. On marche au milieu des pièges, et l'on ignore, en mettant le pied sur le gazon, s'il n'y a point de fosse creusée par-dessous. Le Roi est tombé au dernier degré d'avilissement : il s'est montré à nu par son équipée, il n'inspire que du mépris; on a effacé de partout son nom, sa figure, ses armes; les notaires ont été obligés d'enlever les écussons fleurdelisés qui désignaient leurs maisofis; sa personne n'a plus d'autres dénominations que celles de Louis le faux, ou du fp-os cochon; des caricatures de toute espèce le présentent sous les emblèmes, non les plus odieux, mais les plus propres à nourrir et augmenter le dédain'"'. Le peuple se porte de lui-même à tout ce qui peut exprimer ce sentiment, et il est impossible qu'il revoie jamais sur le trône un être qu'il méprise aussi complètement.

Je vous disais, dans ma dernière, que Lafayette perdait beaucoup dans l'opinion et qu'il était plus puissant que jamais; cette contradiction existe, toute difficile qu'elle semble à expliquer.

Il est presque impossible de ne pas croire le commandant instruit à l'avance de la fuite de la famille, et celte persuasion est généralement répandue; mais, en même temps, on ne sait qui porter à sa place : on le croit nécessaire, et il a un parti considérable dans l'Assemblée. Celle-ci, timide et peureuse, fera toutes les sottises que voudront les factieux dans la crainte de la guerre, et l'on

'"' La limite fat vite franchie. Moins de main et recevant, de l'autre, dans un grand

trois mois après , Roland écrira à sa femme verre , le sang d'un homme qu'égorge le

(ms. 69 io, fol. 969-263), le 19 septembre boucher de Nancy, pour le faire boire à Gar-

1791 : gantua, qui a déjà la bouche ouverte; et

trOn vient d'exposer en vente, contre les elle, avec un aû-alroce, prononce ces mots : murs de la Monnaie, une gravure représen- trQue ce verre ne peut-il me servir de boitant le Grand Couvert; Gargantua est à gnoire ! C'est la plus terrible apostrophe, la table; d'un côte, la famille; de l'autre, sa plus horrible caricature qu'on ait encore femme, debout, lui tenant la tête d'une faite; on frémit en la considérant. . . »

ne manque pas de lui présenter à propos cet épouvantai!. Elle a eu pourtant la noblesse de passer tranquillement à l'ordre du jour sur la lettre insolente de Bouille; mais ceux qui la travaillent connaissent bien son faible et savent s'en prévaloir. Il serait à souhaiter que, dans les provinces, le peuple un peu moins confiant sentît la nécessité de manifester son opinion et de régler l'Assemblée. Il serait aussi bien important qu'une autre législature fût nommée, mais il faudrait que les choix fussent bons, et, à voir ceux des électeurs en plusieurs endroits, on n'ose se livrer à l'espérance. Vous aurez vu le spécieux projet de Duport sur une fédération militaire et municipale; c'était un moyen imaginé pour réunir des adorateurs de la vieille idole et la faire réintégrer.

Je ne sais, en vérité, que prévoir; la seule chose qui me paraisse constante, c'est que l'impulsion vers la liberté est si forte et si générale, qu'il faudra bien que nous arrivions à cette liberté [fut-ce à travers une mer de sang'"]. Les nations ne peuvent rétrograder; la chute des trônes est arrêtée dans la destinée des empires, et si nous ne jouissons pas des fruits de la perfection sociale et politique, du moins nous la préparerons à nos neveux. Avec ce sentiment et cette perspective , quels obstacles sont insurmontables?

Je"' viens, mon cher ami, de cliez M. Turpin'''. J'ai relire de chez lui les papiers qui regardent M. Addington '*', parce qu'il ne peut rien faire sans la prociu-alion de celui-ci. Si vous écrivez ii Londres, il faudrait la demander. L'ordre qui est derrière l'effet est bùtonné; on ne peut y en substituer un antre.

Je viens de faire imprimer quelque chose sur la liberté de la presse'*'. Je me propose de vous en envoyer mille exemplaires . dont je vous prierai de faire faire la distribution dans votre de'partenient , le mien et ceux des environs , j)ar votre Société des Amis de la Constitution.

Nous n'avons point pu réussir à ravoir vos lettres sur les pétitions. Au reste, dans ce

'"' Les mots entre crochets sont biffés dans l'original , mais restent lisibles.

'"' Ce qui suit est de I^nlhenas.

''' Turpin (Gérard-Maurice), agent des cn-ances du Trésor public, rue Royale, butte Saint-Roch, n* 18 {Almannch roynl de 179a, p. 679, et Tueley, III, 4^17, 1906, 9-i54).

'*' Une pièce de la collection Picot nous apprend qu'Addinglon éLiit un des Anglais de la société que Bancal a\ait fré<[ucntée à

Londres, et pour lequel il s'était chargé de faire nous ne savons quels recouvrements h Paris.

'*' tfle lu liberté indéfinie de la presse et de l'importance de ne soumettre la communication des pensées qu'à l'opinion publique, par F. Lanlhenas, docteur médecin, citoyen français», 17 juin 1791, 37 pages in-8° (avec un post-scriptum du 9 3 juin); à l'imprimerie du Cercle social; Visse et Desenne , libraires.

moment, des intérêts plus importants encore méritent qu'on les pi-éière. Les ëlections étant suspendues , si vous veniez ici , nous pourrions suivre l'encouragement des sociétés populaires. C'est un des sujets les plus intéressants à traiter maintenant, et je vous offrirais de publier ensemble l'ouvrage que j'ai préparé sur cette matière. Il se ferait temps aussi que nous vissions si nous exécuterons quelque chose de ce dont il a été question entre nous et Brissot. M. Roland ne serait })oinl éloigné d'y prendre part, afin de se faire une existence indépendante à Paris. Si vous pouvez venir nous retrouver bientôt , ce sera bien.

J'ai j)resiié ici pour qu'on profitât de la suspension que l'on a mise aux éleclions , et qu'on passât deux décrets nécessaires pour assurer leur bonté, — savoir, un pour le scrutin épuratoire de quatre listes, et l'autre pour que l'on puisse, dans chaque département, choisir les citoyens éligibles de tout le royaume. Sans doute, dans les circonstances, l'Assemblée nationale aurait dû s'élever et détniùe tous les mauvais décrets qu'on lui a fait porter, le marc d'argent et toutes les distinctions qui restent entre citoyens, etc.; mais, au moins , devrait-on obtenir ceux-là sur les élections. Cependant je n'ai pu persuader à nos patriotes d'en faire la motion. Gela vaudrait bien la peine qu'on fit des départements des pétitions. — Au scrutin épuratoire il y aurait une perfection à ajouter, que Brissot trouvait très juste : c'est de faire signer par chaque électeur ses listes après la première , afin que chacun fût pressé de composer sa liste de bons choix, ou au moins d'y mettre quelques hommes de mérite; on se rapprocherait ainsi de la manière de voter que Rousseau trouvait la plus digne d'un peuple libre. Si on joignait à cela les discussions et scrutins préparatoires dans les Sociétés patriotiques, on serait assuré d'obtenir les meilleurs choix. Salut'''!

À M. H. BANCAL, [À GLERMONl'"'.]

i" juillet au soir 1791, — de Paris.

Ma lettre était partie lorsque la vôtre m'est parvenue; nous avons lu celle dernière avec le plus vif intérêt : vos sentiments, vos idées s'accordent si parfaitement avec les nôtres, que leur expression nous plaît et nous anime en même temps. Brissot vient d'emporter et votre lettre et votre motion imprimée pour en faire usage; cependant, en publiant une partie de votre lettre, il la supposera d'un autre lieu que de Clermont, car il faut à la fois effrayer l'Assemblée par la peinture de l'énergie des peuples, et éviter qu'elle voie si bien ceux qui peuvent la développer qu'elle sache à qui s'en prendre pour arrêter

<■' Bosc a ajouté: tr Me voilà de retour, <^' Lettres à Batical , p. a^^ ; — ms. gSSi,

mais très occupé. Je vous écrirai sous peu. fol. i36-i38. Pas d'adresse; mais, dans un Je vous embrasse. Louis Bosc. n coin : "E. Bancal. »

les progrès du bon esprit*''. Je ne saurais trop vous le répéter, les dispositions sont excellentes, il ne manque au peuple que de savoir combien l'Assemblée est faible et corrompue, afin d'y avoir moins de confiance et de prendre la résolution de la diriger. Bosc arrive de la province, il a parcouru trois départements, et ses observations s'accordent aussi très bien avec ce que nous avons recueilli de toutes parts; il ne faut que des lumières.

Vous ferez une chose excellente si vous pouvez porter vos assemblées primaires à délibérer que, les circonstances requérant un nouvel examen de la chose publique, elles ont voulu connaître quels changements il convenait d'y apporter, et, d'après une sage discussion, ont arrêté sur telles telles considérations que l'Assemblée nationale serait priée de convoquer toutes celles du royaume pour avoir leur vœu sur la formation d'un conseil électif et temporaire, auquel serait confié le pouvoir exécutif, etc., etc . . . Vous avez toutes les données nécessaires pour rédiger une excellente adresse ; faites-la tirer à milliers , envoyez-la à toutes les Sociétés; que l'opinion se forme et prenne son empire : voilà le seul moyen de salut. Représentez-vous que notre détestable Assemblée veut réintégrer le Roi; que la faction des Lameth s'est unie avec [Lafayette'^']; (ju'elle agit de concert avec le Comité de constitution et les modérés, et que les Aoi'r» la fortifient. On tente de porter des atteintes à la liberté de la presse; il y a trois jours que l'on fit une dénonciation et rendit un décret contre une édition de la déclaration du Roi; heureusement que Buzot obtint, par amendement, de faire exprimer que c'était à cause du faux matériel commis par celui <[ui avait pris le nom d'une imprimerie de laquelle l'édition ne sortait pas. Aujourd'hui, autre tapage : vous saurez qu'il s'est formé une société républicaine qui doit faire un journal dont le titre annonce et le but et les principes; Payne est à la tête; c'est lui qui a fourni les matériaux du prospectus alTiché ce matin de tous côtés, en forme d'avis, sous le nom d'un particulier de la Société'^'. Malouet a dénoncé cette affiche comme digne de toute la rigueur des

'■' Brissol n'y mit pas tant de précautions. '*' Voir sur cette manifestation répiibli-

— Voir Patriote français du 3 juillet 1791 : caine, si remarquable par sa date, et sur

'Extrait de la motion de Jean-Henri Bancal , l'orage qu'elle exçiUi dans l'Assemblée, tous

faite à la Société des Amis de la Constitu- les historiens de la Révolution. Cf. Patriote

lion [deClermont], lesaS el aijuin 1791." français des a et lijuillet 1791 ; Beaulieu,

(Bancal y proposait ia déchéance du Roi.) II, 609; Mémoires de Madame Roland,

'"' Le nom est biffé au manuscrit, mais I, 60-61 : "Le projet du journal intitulé

reste lisible, et a d'ailleurs été rétabli de la Le Républicain (et dont il n'y a eu que deux

main de Henriette Bancal. numéros) fut alors imaginé. Dumont le Ge-

lois; le plus violent orage s'est élevé dans l'Assemblée, ce n'a été qu'en caressant son amour pour la monarchie, en disant du mal du républicanisme et de ses partisans, qu'on est venu à bout de lui faire entendre que, telle ridicule qu'en soit l'opinion , encore faut-il lui laisser un libre cours et passer à l'ordre du jour sur la dénonciation faite avec transport et appuyée avec fureur. Jugez, par cet échantillon, dans quelles mains nous sommes livrés si nous ne savons pas rompre nos lisières et conduire nos législateurs! Nous avons cependant deux Sociétés de Tyrannicides : les Cordeliers, qui se sont déclarés tels dès les premiers instants de la fuite du Roi, et une autre de particuliers qui, ne voulant pas se nommer pour se conserver plus sûrement la faculté de porter leurs coups, se sont fait annoncer par un seul citoyen nommé Le Brun^''. Aujourd'hui, le Cercle social discute ouvertement s'il convient ou non de conserver des rois; c'est le seul club, après les Cordeliers, qui, dans cette capitale, ose agir aussi ouvertement. Les Jacobins, comme l'Assemblée, entrent en convulsions au nom

nevois, homme d'esprit, y travaillait; ilu Cliàtelet, militaire, y prêtait son nom, et Condorcet, Brissot, etc., se préparaient à y concourir. » — Il y eut plus de deux numéros. Deschiens (p. io5) dit en posséder quatre, llatin (p. 21 5) dit que la liiblio- Ihèque nationale a les trois premiers, et donne quelques détails. Le prospectus du journal, signé rr Achille Duchaslelletn, avait été afliché, dans ia matinée du 1" juillet, jusqu'à la porte et dans les corridors de l'Assemblée , et c'était ce qui motiva la motion de Malouel. On s'accorde à penser que Tliomas Paine l'avait rédigée.

Quant au hardi signataire de la pièce, Achille-François du Chastellet, le dernier descendant des d'Urfé, il faut sahier en lui un des plus généreux adeptes de la Révolution. Né en lySg, il avait fait les camj)agnes d'Amérique, de 1780 31788 , comme aide de camp de Bouille; en octobre 1789, il était aide de camp de Lafayette, et avait servi d'intermédiaire pour une tentative de rapprochement entre ses deux chefs (Mémoires de Bouille, édit. Barrière, p. i44).

La Révolution le fit maréchal de camp le 19 mars 1792; grièvement blessé devant Com-trai, le 24 juin suivant, lieutenant général le 7 septembre , il faillit être ministre de la guerre (séance de la Convention du /( février 1798, 216 voix données à du Chastellet contre 80G à Beurnonville). Mais, en raison de ses liaisons avec les Girondins, il fut arrêté le i5 septembre 1798 et écroué h la Force, où il s'empoisonna le 20 mars 1796. Champagneux, qui fut son compagnon de caplivité, parle de lui avec admiration. — Voir aussi Et. Dumonl, Souvenirs sur Mirabeau , chap. xni, xvi, xxi. Un livre récent {Achilli-Frauçois de Lascaris d'Urfé, marquis du Chastellet, lieuteiumt général des armées de la République, 1 y 5g- 1 ygâ , {isr A. David de Saint-Georges, Dijon, 1896, 4n-8°) renferme, à travers beaucoup de digressions et de liors-d'œuvre, des renseignements d'un réel intérêt.

''' Très probablement Lebrun-Tondu , le futur ministre du 1 o août. — Il collaborait alors, avec Robert et sa femme, au Mercure national et élruugev (Tom'neux, 10660).

de république; cependant ils agréent la chose, car ils sont à peu près décidés pour le conseil électif. Or il est évident qu'un gouvernement républicain étant celui où tous les pouvoirs sont exercés par des élus du peuple, choisis à temps et responsables de leur conduite, nous sommes république si nous confions ie pouvoir exécutif à un conseil électif, puisqu'il n'y avait plus que celui-là qui, dans notre Constitution, fût abandonné à l'hérédité d'une famille et à l'absurde inviolabilité d'un chef. Il nous faut ce conseil pour établir la balance du Corps législatif, ainsi que dans le congrès des Etats-Unis la maintient le iS^nri^ par rapport à la portion législative.

On croit généralement que nous serons attaqués par la Flandre, et que Paris sera l'objet immédiat de l'attaque et des efforts de l'ennemi. Les Ardennes couvrent le chemin, très ouvert jusqu'à la capitale. Mais, encore une fois, tout le danger me paraît être dans la corruption d'une Assemblée devenue monstrueuse, à qui il ne manque plus que de faire emprisonner ceux de ses membres ou des citoyens qui osent blâmer sa conduite , pour ressembler au Long Parlement d'Angleterre. Voilà ce que les provinces ignorent, et ce qu'il faut leur apprendre; je suis toute occupée d'y écrire. Faites de bons imprimés et répandezles. Eh bien! si la liberté s'élève un sanctuaire dans voire département, ce sera l'asile de ses défenseurs, si les autres départements les rejettent de leur sein; ce sera, du moins, un point de ralliement, et il en faut un dans les troubles qui se préparent.

Une chose sur laquelle il me paraît très important d'insister, c'est d'éclairer la nation sur l'état actuel de l'Assemblée, de manière non à avilir cette Assemblée, mais à faire sentir la nécessité de l'influencer et de la gouverner par la force de l'opinion. La disposition générale est si bonne, qu'il me semble qu'on pourra tout en espérer dès qu'on saura partout qu'une conflance aveugle dans nos représentants serait funeste dans ses conséquences, tandis qu'une action bien dirigée les obligera d'opérer notre bonheur.

Ayez soin d'écrire et d'envoyer votre motion imprimée à Joseph Servan, à Condrieu. Cet excellent homme, bon patriote et bon officier, que son amour pour la Révolution a fait chasser de la maison du Roi, ne s'occupe, dans l'obscurité de sa retraite, qu'à propager les lumières et la vérité; il a fait dans sa campagne, près Condrieu, un club populaire, et il produit un grand bien dans ses entours. Je le préviens de votre correspondance : je crois très utile d'étendre celle des amis de la liberté; il faut entre eux une sainte coalition pour renverser celle des factieux et des partisans de la tyrannie.

Ce Servan''' est un frère cadet et très diiïérent du Servan ci-devant avocat général de Grenoble, par lequel il ne faudrait pas le juger. Mais, lorsque nous vous le donnons pour un ami, vous n'hésiterez pas. Ce serait un homme précieux à mettre à la tête de quelque commandement dans les gardes nationales; dans tous les cas, il peut beaucoup servir la liberté, parce qu'il n'est pas sans influence dans son canton.

[À CHAMPAGNEUX, À LYON'"'

6 juillet 1791, — de Paris.

Ma femme se lève'^*, non au point du jour'*', mais pour recevoir mes

adieux; elle est bien sensible à votre souvenir, à votre amitié, à celle de la chère moitié; et toujours pour vous et entre nous tous, salut, santé et amitié.

Je suis assez bien éveillée pour en réitérer les assurances, de cette bonne amitié ; elle ne peut que gagner encore au patriotisme qui s'alimente ici de tant de manières.

On mène une singulière vie dans ce pays : depuis la fuite de nos gens, les diverses Sociétés patriotiques ont pris une activité qui me les a fait suivre plus exactement; on rentre chez soi à onze heures ou minuit, en réfléchissant sur la différence des intérêts pour lesquels le peuple s'assemble aujourd'hui, tandis qu'il y a peu d'années il ne se réunissait que pour chanter bêtement Amen.

Notre Assemblée a grand besoin d'être excitée au bien; elle n'est

''' Joseph Servan, dont nous avons déjà parlé (note de la lettre du 3o décembre 1790), avait été pendant quelque temps, avant la Révolution, sous-gouverneur des j)ages de Louis XVI. 11 était le frère cadet d'Antoine Servan, procureur général au Parlement de Grenoble de 1764 à 1772, célèbre comme oi'ateur et comme j)ubliciste, mais qui, après avoir appelé la Révolution, commenijait à ne plus la suivre.

W Ms. 69/ii, fol. 79-80.

'^' La première partie de la lettre est de Roland. M. Faugère en a cité une partie dans son édition des Mémoires (I, 354). Nous n'en donnons que le paragraj)he qui motive le post-scriptuni de Madame Roland.

'*' Allusion à la célèbre chanson rustique de la région lyonnaise :

La Pernette se lève

Trois lieures avant le jour

plus capable de faire ce qu'elle devrait par ses propres forces. L'avenir est gros dévénements; nous pourrons avoir de rudes froissements; mais il faut que la Liberté triomplie, et elle l'emportera sur les trônes réunis !

À M. H. BANCAL, [À CLERMONTt'l]

Samedi, g juillflt 1791, — de Paris.

En rentrant hier au soir, à plus d'onze heures, nous avons trouvé votre paquet du 5. Moi seule j'ai pu lire ce matin vos réflexions; je les goûte beaucoup; vous tonnez contre la royauté que j'abhorre, parce qu'elle me paraît le comble de l'absurdité, et l'une des sources des maux qui désolent la société, et vous saisissez fort bien la circonstance la plus favorable pour combattre et détruire les préjugés qui la soutiennent encore. Je crois vos arrêtés dans les principes, quoique je sois un peu embarrassée d'une convention actuelle, parce que je crains qu'il ne soit pas aisé d'en faire une bonne en même temps qu'une législature qui le soit aussi, et que, d'ailleurs, je redoute quelque confusion entre ces deux corps dans ce moment de crise où le peuple n'a pas des idées très distinctes sur la Convention. J'avais pensé, dernièrement, dans la nécessité de renouveler promptement la léjjislature et cependant le besoin de continuer les travaux constitutionnels, qu'il aurait peut-être fallu que cette législature prochaine fût investie par ses commettiints , d'une manière expresse, des pouvoirs constituants, comme par une exception particulière, uniquement due à la singularité des circonstances.

Vous demandez l'organisation de la haute Cour nationale; je crois bien me rappeler qu'elle est arrêtée par les décrets et qu'il n'est question que de procéder à la nomination des grands jurés suivant les formes prescrites. Au reste, je ne vous fais mes observations qu'avec doute, parce que, très occupée d'expéditions, je n'ai pas eu le loisir de les méditer, et que, d'adleurs, je n'ai pu conférer avec nos amis "", tous entrepris ce matin par la correspondance. II faudrait qu'il plût des adresses de toutes parts, et le meilleur moyen de les

'■> Lettres à Bancal , p. 37 1 : — ms. gSSi, fol. i39-i4o. — ''' Lanllienas et Holand, qui logeaient ensemble.

obtenir de certains endroits, c'est de les y envoyer toutes faites; en conséquence, nous travaillons à qui mieux mieux. Brissot vient dîner avec nous aujourd'hui, nous causerons et lirons votre morceau; je le trouve très digne d'occuper une place dans le Républicain dont je vous envoie le premier numéro, et je crois qu'il y figurera bi en.

Je vous ai désolé hier par la peinture de ce que font et veulent faire les Comités; je n'ai rien à changer à cela; mais il faut du moins que je partage avec vous la lueur d'espérance que j'ai vue apparaître aux Jacobins"'. La séance devait être consacrée à l'examen de la question que fera-t-on de Louis XVI? La cabale a déployé toute son intrigue pour écarter cet ordre du jour; les plus violents orages se sont élevés, mais ils n'ont pu l'éviter. Pelion a parlé très judicieusement, avec beaucoup d'adresse et de succès; il a bien développé la marche que les Comités se proposaient de suivre , les subtilités dont ils voulaient se prévaloir, la grande doctrine décrétée de l'inviolabilité dont ils prétendaient s'appuyer en criant à la nécessité d'observer la Constitution; car c'est devenu un mot de ralliement pour s'opposer à toute amélioration, pour conserver au contraire tout ce qui est en opposition avec ses bases et parvenir ainsi à la détruire effectivement à l'aide de ce qu'elle a de vicieux. Le vieux royaliste Prefeln a gâté sa mauvaise cause de manière à dépiter les Comités qu'il voulait défendre; on ne peut être plus pitoyable en raisonnements, plus choquant en personnalités. Rœderer, par un très noble et très beau mouvement, est parvenu à faire accueillir avec applaudissements le nom de républicain qui jusque-là n'avait été reçu dans cette Société qu'avec des huées. Enfin le mépris pour le Roi, la volonté de l'écarter, l'indignation à la seule idée de le voir rétablir, se sont manifestés avec la plus grande énergie , malgré l'opposition du parti.

Il arrive déjà beaucoup d'adresses des départements qui annoncent les mêmes dispositions; celle de Perpignan est si vive et si bien faite qu'on n'a pas voulu la lire à l'Assemblée nationale, et c'est ainsi qu'on évite les leçons auxquelles on ne veut pas se conformer. Les Jacobins ont décrété l'impression de celle de Die qui, sans être frappée au même coin de supériorité, exprime également les plus fières résolutions et de grandes vérités.

Nous ne sommes pas à l'abri d'une mauvaise décision, parce que les Comités sont assurés de la majorité dans l'Assemblée; mais l'opinion publique me paraît

Voir dansAuiard, Jacobim, t. II, p. Sgô-SgS.lecompterendudecelteséance.

se former, et il faudra bien enfin que, de manière ou d'autre, son empire commande aux passions mêmes; ne négligeons rien pour l'éclairer et la fortifier.

Si nos neveux seuls doivent jouir de la liberté, du moins nous l'aurons établie, et s'il est vrai que son règne soit le plus favorable aux vertus, il l'est également qu'il faut de grandes vertus pour le fonder.

Farewell, my dear friend.

Ul

À M. HENRY BANCAL, À CLERMONT-FERRAND ''l

11 juillet 1791, — de Paris.

On vit ici dix ans en vingt-quatre heures ; les événements et les affections s'entremêlent et se succèdent avec une singulière rapidité; jamais d'aussi grands intérêts n'avaient occupé les esprits; on s'élève à leur hauteur, l'opinion s'éclaire et se forme au milieu des orages et prépare enfin le règne de la justice. Les Comités, résolus, comme je crois vous l'avoir marqué, de mettre le Hoi liors de cause dans l'examen du fait de son évasion , et ne cherchant que le moment de faire adopter cette résolution à l'Assemblée, très disposée à l'accueillir, avaient encore lâché hier, aux Jacobins, le vieux royaliste Préfeln, chez qui l'opiniâtreté de préjugés invétérés, jointe à un caractère naturellement énergique, produisent une constance et une fermeté qui seraient héroïques si elles étaient employées pour la bonne cause. 11 a tenu la tribune si longtemps, qu'on a cru voir avec indignation le dessein de faire perdre la séance en tumulte et d'ôter aux autres orateurs le moyen de parler. Enfin Brissot a paru; Brissot, que des jaloux et l'austérité de ses principes n'ont fait écouler quelquefois qu'avec défaveur aux Jacobins, où d'ailleurs il va rarement, Brissot a entrepris de prouver les vices de la doctrine des royalistes sur l'inviolabilité, mais après avoir établi préliminairement que les patriotes monarchistes et républicains ne différaient point au fond , que tous voulaient également la Constitution, dont les bases sont républicaines et les formes représentatives; il a fait voir I ensuite que même en admettant l' inviolabilité, telle qu'elle est décrétée, elle n'est point applicable dans ce cas-ci; il s'est appuyé de l'exemple des Anglais ...

ie 11

'"' Lettres à lîancnl, p. ayS; — ms. ()53/i , fol. i4i-i Ui. Bancal a mis en marge: "Rt^p. ie 16.11

que nos adversaires avaient voulu citer, et il a bien prouvé que le Roi pouvait être jugé. La seconde partie de son discours a été employée à établir qu'il devait l'être; il a passé en revue toute l'Europe pour démontrer que la crainte des puissances étrangères ne devait point nous arrêter dans ce que la justice et la raison exigeaient de nous à cet égard. Il a traité ces grandes questions avec tous les moyens du savoir et d'un grand talent, avec toute la force de la raison, l'empire du sentiment, l'autorité de la vertu; ce n'était plus un simple orateur, c'était un homme libre défendant la cause du genre humain avec la majesté, la noblesse et la supériorité du génie même de la Liberté. Il a convaincu les esprits, électrisé les âmes, commandé ce qu'il a voulu; ce n'étaient pas des applaudissements, c'étaient des cris, des transports; trois fois l'Assemblée entraînée s'est levée tout entière, les bras étendus, les chapeaux en l'air, dans un enthousiasme inexprimable. Périsse à jamais quiconque a ressenti ou partagé ces grands mouvements et qui pourrait encore reprendre des fers ! Mais cela ne saurait être. On a arrêté que le discours serait imprimé au nom de la Société, des exemplaires envoyés à tous les membres de l'Assemblée nationale, à toutes les sections de Paris, à tous les bataillons, à tous les départements et aux Sociétés affiliées: on avait ajouté à toutes les raunicipahtés de l'empire; la longueur du tirage a empêché , ou plutôt une petite tourbe s'est servi de ce prétexte pour circonscrire, s'il lui était possible, un succès qui fait son désespoir et qui n'a pas d'exemple '^l

Les Comités sont déconcertés. Si l'Assemblée corrompue brave cette opinion , elle se perd elle-même; ce qui, isolément, ne serait pas un grand mal, puisqu'elle ne vaut plus rien , mais ce qui nous jetterait infailliblement dans des crises terribles. Je me suis hâtée de vous esquisser ce triomphe de la raison dont j'espère d'heureux effets. Aujourd'hui, nous sommes occupés de celui de Voltaire. Puisse une nation sensible, habituée maintenant à de sublimes élans, éviter tous les pièges qui pourraient la faire retomber dans le néant de l'esclavage ! Enfin j'ai vu le feu de la Liberté s'allumer dans mon pays; il ne saurait

'■' Voir dans Aulard, Jacobins, t. II, savoir si le Roi peut être jugéi, discours p. 606-607, le compte rendu de celte qu'on trouvera aussi au tome IV de ses Méséance, oîi Goupil de Préfelne, député du moires, éd. Montrol. Remarquons ici, une Tiers du bailliage d'AIençon, n'est dési- fois pour toutes, que ces comptes rendus, gné que sous son nom patronymique de tirés des journaux du temps, sont singuliè- Goupil. On trouve h la suite (p. 608-626) renient pâles et incohérents à côté des vile discours de Brissot «sur la question de branls récits de Madame Roland.

s'éteindre; les derniers événements l'ont alimenté, les lumières de la raison se sont unies à l'instinct du sentiment pour l'entretenir et l'augmenter; il faudra hien qu'il dévore jusqu'aux restes du despotisme et qu'il fasse crouler tous les trônes. Je finirai de vivre quand il plaira à la nature, mon dernier souffle sera encore le souffle de la joie et de l'espérance pour les générations qui vont nous succéder.

À M. HENRY BANCAL, À CLERMONT-FERRAND <'l

Vendredi, i5 juillet 1791, — de Paris.

Je VOUS peindrais difficilement, mon triste ami, la situation où nous sommes. Je vous ai écrit lundi dans l'espèce d'espoir que m'inspirait la manifestation aux Jacobins d'une opinion saine qui avait enfin triomphé. L'après-midi du môme jour fut consacré à la pompe triomphale de V^oltaire; le peuple montra un vif intérêt à cette fête noble et touchante qui semble prédire la ruine entière de la superstition et le règne de cette justice qui défère les honneurs publics aux services rendus à la patrie. L'activité des Sociétés patriotiques, les bons écrits, présageaient d'autre part des résolutions propres h influencer l'Assemblée nationale. Elle a commencé la discussion mercredi; ce n'est que par des efforts extraordinaires que les honnêtes gens sont parvenus à la faire continuer jusqu'à aujourd'hui. Au milieu de l'inquiétude générale, on a cependant célébré les 1 3 et 1 4 juillet par le fameux hiérodrame et l'excellente musique exécutés à la cathédrale, et par la Fédération au Champ de Mars'^'. J'ai assisté à l'un et à l'autre, et j'ai cru voir, avec douleur, beaucoup plus de gens amoureux de spectacle, guidés par une curiosité frivole, que de personnes animées des sen-

''' Lettres à Bancal, p. <t'] 8; — ms.gôS^, fol, iti'd-tliS. Bancal a mis en marge : (»Rëp. le 19.»

'*' Les Révolutions de Pari», n° io5, p. 3 1 , rendent compte des deux cérémonies. A celle de Noire-Dame , célébrée le 1 3 juillet, ffon a exécuté, pour la'seconde fois, l'Iiiérodrame tij-ë des livres saints et dont le sujet est la prise de la Bastille». Les jjaroles et la musique étaient du compositeiu- Marc-An-

toine Désaugiers (le père du chansonnier). On entendit ensuite un violent discours du père Hervier, et irun Te Deum, de Gossec, termina celte fête civico-religieuseï , à laquelle La Fayette assistait. — Le i4, les corps constitués se rendii-ent de la place de la Bastille, par les boulevards, au Champ de Mars, où Gobel dit la messe sur l'autel de la patrie, dont un des Iws-reliefs représentait «\c triompiie de Voltaire».

timents qui font tout le charme de ceis brillantes réunions. La Fédération m'a paru morne, quoiqu'il y eût un peuple immense : il n'y a -pas eu le moindre signe d'allégresse, point de mouvements, point d'élans qui montrassent de l'énergie ou décelassent des sensations vives; pas un seul cri pour la liberté, qu'on eût dû chanter avec transport pour annoncer l'enthousiasme avec lequel on doit la défendre.

Cependant l'accès des Tuileries est constamment interdit au peuple; des manœuvres indécentes président à l'admission aux tribunes de l'Assemblée; des personnes gagnées sont presque les seules qui puissent y pénétrer; le lieu des séances est environné de gardes nombreuses qui, revêtant pour la plupart le ton et les manières des soldats du despotisme, présentent aux hommes réfléchis l'aspect de gardes prétoriennes à la dévotion d'un fourbe. Les Sociétés fraternelles se sont réunies et présentées à la porte de l'Assemblée pour faire une pétition à la barre; en attendant la réponse du président, on a fait passer les femmes en dedans de la première barrière, à l'extérieur, et là, les gardes, les environnant, ont dirigé leurs baïonnettes sur ce faible troupeau comme s'il eût été composé de tigres qu'il fallût contenir ou immoler. Vous jugez des cris des hommes outrés; la cavalerie est arrivée et a fait cesser cette scène révoltante; le président ayant répondu que l'Assemblée ne pouvait écouter la pétition en ce moment : «Retournez lui dire, reprit celui qui était à la tête des Sociétés, retournez lui dire que c'est une partie du Souverain qui demande à ses délégués d'être entendue. » Cette sommation ne valut rien autre que d'être renvoyée au lendemain matin. Le parti espérait fermer alors la discussion qui fut encore continuée. Les Sociétés vont se présenter ce matin; d'autre part, il se fait un rassemblement au Champ de Mars; mais Lafayette fait mettre toutes ses gardes sous les armes. Que peut faire une foule, sans moyens que sa douleur, contre une force armée qui suit aveuglément l'impulsion d'un homme?

Nous ne sommes plus en 89; on nous a préparé des chaînes: on ne prêche que paix et union aux gardes nationales, parce qu'on sent bien que la division d'une partie qui se joindrait au peuple rendrait des forces à celui-ci. Voilà les fruits de cette séparation de toute une nation en deux classes, dont l'une est passive et nécessairement esclave. L'homme armé sera toujours un despote pour celui qui ne l'est pas ; et le premier tyran de l'empire saura se servir de l'une de ces deux classes pour subjuguer l'autre.

La coalition est si forte dans l'Assemblée, qu'il n'y a pas plus de quarante députés pour la bonne cause; Robespierre a demandé en vain le renvoi du

projet (lu Comité et la consultation du vœu des assemblées primaires; aujourd'hui, immanquablement, on prononce la honte de la France et l'on entre dans la carrière de son nouvel esclavage ou des troubles les plus affreux. Dans le moment où je vous parle, des hommes gagés environnent la statue de Henri IV et la couronnent de fleurs.

Nous trouvâmes, en rentrant mardi soir, votre dernière lettre, et nous la fîmes passer à Brissot pour décider l'impression des réflexions que M. Galdaguez"' apporta; Brissot prit le tout et partit pour la campagne sans rien livrer à l'impression. Nous l'attendions hier matin; il n'était pas revenu le soir, et nous envoyons actuellement chez lui , vraiment inquiets de sa personne.

Marat est mourant; on le dit empoisonné, comme beaucoup de gens assurent que l'a été Loustallot.

[(]e qu'il y a de certain, c'est que les mouchards de Lafayette exercent la plus horrible inquisition et sont toujours prêts à faire un mauvais parti à quiconque ne fait pas son éloge, ou prêche le peuple trop vivement ''^l] Si les provinces ne nous sauvent pas, je ne sais ce que nous deviendrons. Il faudrait que les corps électoraux fussent bons, qu'ils s'assemblassent sur-le-champ et nommassent les nouveaux législateurs, puis que les assemblées primaires convoquassent ceuxci avec pouvoir de continuer la Constitution.

L'Assemblée actuelle n'est pas prêle à révoquer son décret de suspension; elle veut tout régler, tout assujettir avant de se retirer. Je ne cesse de le dire depuis six mois : elle est devenue incapable de faire autre chose que d'annuler la Déclaration des droits par des lois vicieuses; la conserver, c'est maintenir les instruments de nos maux.

Je serais embarrassée de vous dire où vous serez le plus utile; dans une pareille confusion, il est diflicile de le distinguer. Cependant je suis, comme toujours, persuadée que c'est par un grand rapprochement de lumières, de soins et d'actions qu'on peut produire d'effet, bien plus que par l'activité

'"' Caklaguez étail un iniprinieiir, nie lions législatives. — Voiraums. 9.534, fol.

B«»rlin-Poirr''p. Il s'agissait de hii faire réim- a5G, une lellre de Lanihenas à Caldagiiez,

primer les r réflexions»' que Bancal avait du i3 juillet, sur celte affaire; cf. lellres

fait voler par la Société des Amis de la ron- 440 et 443, ainsi que la lettre 446, qui

sliliition de Cieniiont, les a 3 el 9 4 juin, nous apprend que la réimpression n'eut pas

poiH- pro[)oser la République, sans toutefois lieu.

en prononcer le nom, el, le 3 juillet, contre ''' Le pas.sage que nous mettons entre

le décret du 2 4 juin qui ajournait les élec- crocliets a été bâtonné dans l'autographe.

d'hommes épars, tel talent et telle énergie qu'ils aient. Il faut de l'ensemble et un plan; c'est le défaut de l'un et de l'autre qui a anéanti les patriotes de l'Assemblée, dont la réunion se réduit à trois ; ce sera encore le défaut d'une grande coalition qui empêchera la France de devenir libre. Toutes les passions, tous les intérêts sont en jeu, tous les ambitieux s'unissent, et si la vertu ne se fait un parti, il faudra bien qu'elle succombe. Or un parti, quel que soit son but, ne se fait que d'une manière, par l'unité d'action d'un nombre d'hommes dévoués au même objet et d'intelligence dans la recherche ou l'emploi de tous les moyens de réussir.

J'ai le cœur trop rempli , la tête trop agitée pour vous entretenir plus longuement. Adieu.

[À BANCAL, — À CLERMONT (''

16 juillet 1791, — de Paris.

Votre lettre du la m'est parvenue hier; je vous avais écrit le malin dans l'inquiétude et l'agitation qui partageaient tous les bons citoyens. L'Assemblée s'est séparée à près de quatre heures; elle a voulu persister dans la disposition de ses Comités, sans oser nettement braver l'opinion publique qu'elle n'a cependant pas suivie. Le Roi est mis hors de cause négativement, c'est-à-dire que cela n'est pas précisément exprimé. La question était de savoir qui l'on renverrait par-devant la Haute Cour nationale à cause de l'évasion du Roi, et l'on n'y a renvoyé que trois personnes subalternes, de manière que l'on désigne et livre à la justice des complices sans avoir de coupable et sans constater le délit. On a évité de prononcer sur la personne de Louis XVI, quoique Robespierre ait fort bien dit que, l'intention de l'Assemblée étant évidemment de mettre le Roi hors de cause, suivant le mode dans lequel la discussion avait commencé, il fallait qu'elle l'exprimât clairement, parce qu'une loi ne doit jamais être obscure. Mais les lâches, qui pourtant s'étaient préparés à répandre du sang, ont été eflfrayés de la sagesse du peuple et ont espéré réussir en voilant leurs intentions d'une ambiguïté dont personne n'est dupe, malgré quel([ues articles préparatoires qui ont l'air de prévenir une

'"' Lettres à Bancal, p. 985: — ms. 953/1, fol. 1 46-167. — Bancal a écrit en marge: (fRép. le ig.î)

nouvelle fuite. Dix mille Ames s'étaient rassemblées au Champ de Mars pour y signer sur l'autel de la patrie une pétition dont l'inutilité ne les a pas découragées. Dès que la nouvelle du décret a été rendue, on s'est porté vers tous les spectacles pour les faire fermer dans ce moment de deuil universel, et les Sociétés patriotiques se sont mises dans la plus grande activité. On a proposé aux Jacobins ''' une mesure à laquelle la tournure du décret laisse lieu; car ne prononçant pas le mis hors de cause, on suppose du moins que le Roi demeure dans Je même état de suspension ; donc il est encore temps de dire qu'il ne doit pas en sortir et d'exprimer sur cela un vœu général. On a chargé six commissaires, du nombre desquels sont Brissot et Lanthenas, de rédiger ce matin une pétition '^' qui aura pour objet d'exprimer ce vœu sur ce qu'il convient de faire de Louis XVI et sur le renouvellement prochain de la législature; la pétition sera portée au Champ de Mars, des milliers d'exemplaires en seront répandus à Paris et dans tout l'empire pour être revêtus de signatures dont la Société fera le relevé pour présenter cette pétition avec l'authenticité la plus imposante et la preuve d'une généralité que l'Assemblée ne puisse révoquer en doute. Comme on délibérait à ce sujet, sur les onze heures une députation du peuple, assemblé au Palais Royal dans un nombre prodigieux, est venue remplir la salle et solliciter la Société de se rendre au Champ de Mars pour y jurer de mourir plutôt que de reconnaître jamais un Roi dans le perfide Louis XVL Mais cette proposition a fait place au projet qui l'avait précédé, dont on a instruit la députation et qu'elle a accepté. On agit actuellement pour le réaliser; mais, au moment où je vous parie, on ne

*'' Voir, sur celle séance des Jacobins du 1 5 juillet , Aulard , Jacobins , t. III , p. i k-io. — Cf. Mém. de Brissot, IV, 3^9-346, it Projet de défense devant le Tribunal révohilionnaire en réponse au rapport d'Amar».

'*' D'après Brissot, il y aurait eu deux pétitions différentes : i° l'une, rédigée par lui , dans la matinée du 1 6 , au nom d'une commission de six membres dont faisaient partie Laclos, Real et Lanthenas (Les Mém. de Brissot disent Lautlunat, mais c'est une faute d'impression évidente) , et que Laclos aurait aussitôt portée aux Jacobins, mais après y avoir ajouté de son chef une phrase

demandant à mots couverts un changement de dynastie; a° une autre, rédigée au Champ de Mars, le 17, par Robert et Bonneville, et c'est celle-là qui aurait été signée sur l'autel de la pati-ie. Nous n'avons pas à discuter ici le détail des circonstances, parfois conti-adicloires , de ces journées des 1 5 , 16 et 1 7 juillet. Bornons-nous à constater que le récit de Brissot concorde avec ce qu'écrit Madame Roland dans ses deux lettres du 1 6 et du 1 7 et avec ce qu'elle écrira plus tard dans ses r Observations rapides aiu- l'acte d'accusation des députés par Amar». (Mhn, I, agS.)

voit et n'entend que détachements et tambours des gardes que ie commandant répand de tous côtés. La cavalerie est toute royaliste ainsi qu'une grande partie de la troupe soldée et quelques compagnies de citoyens. Il a été fait une dénonciation terrible par un capitaine du bataillon de Popincourt, brave oflicier, précédemment garde-française , chez qui, le i/i juillet, à plus de onze heures du soir, se sont transportés deux officiers aides-majors, qu'il nomme, pour le sonder et le prévenir, avec invitation et menaces, sur ce qu'on préparait pour le 1 5 au cas d'insurrection contre le décret qui devait se rendre. L'usage de la violence était résolu : en conséquence, on ordonnait les dispositions des bataillons dont on connaît les sentiments contraires, et l'on s'attendait à mettre la capitale à feu et à sang, à faire s'entre-déchirer les gardes nationales et les citoyens, et à ménager dans ces horreurs le triomphe des royalistes, ainsi que la perte de leurs adversaires les plus redoutables.

La dénonciation du brave capitaine est très bien faite et circonstanciée; il s'était hâté, dès le grand matin du i5, de la rédiger et de la faire remettre à la Ville par des commissaires de sa section, puis de la communiquer à la Société des Némophiles (sic)''', qui vint en faire part aux Jacobins; ceux-ci se dispersaient alors, il était près d'une heure du matin; on n'a point pris de délibération sur cet objet; chacun regagnait ses foyers, j'ai fait comme les autres et j'emploie à vous écrire les premiers moments de ce jour.

Nos amis ont dit hier positivement à Brissot qu'il fallait livrer à l'impression vos réflexions, en lui faisant quelques reproches de ne l'avoir pas encore fait'^'. Il est toujours temps de répandre la lumière; quand elle ne prévient pas les maux, elle donne le moyen de les réparer. Mais, en vérité, on est ici dans une préoccupation dont l'effet nuit quelquefois au zèle même qui la produit; événements, circonstances et journées se succèdent avec une effroyable rapidité.

Adieu; faites de votre mieux; nous ne restons pas ici dans l'inaction.

Dans le doute que Bosc soit à son bureau et ne voulant manquer le courrier, j'expédie directement.

''' Sur ia société des Nomophiles, (tcom- '■''^ Secondes réflexions sur l'inslittitton du

posée des deux sexes n, séant au marché ■pouvoir exécutif, par Jean-Henri Bmical, lues

Sainte-Catherine, voii" Tuetey, III, 3o54, à la Société des Amis de la Constitution de

3o55, et Aulard, Jacobins, séances des Clennond-Ferrand , le 3 juillet lygt, Gler-

97 juillet 1791, 10 février et qS mars nionl, ai pages in-8°. — Cf. le début de

la lettre 440.

[À. BANCAL, À GLERMONT"'.]

Dimanclie 17 juillet 1791, — [de Paris].

Les affaires se brouillent de plus en plus; il est possible qu'avant huit jouts nous soyons ici en pleine guerre civile. Hier au soir, l'Assemblée a décrété que Louis XVI demeurait suspendu jusqu'à la fin de la Constitution, qui lui serait alors présentée pour être acceptée oui ou non; vous jugez de l'indignation qu'inspire une telle comédie et des mécontentements qui germent de toutes parts. Ce n'est pas la seule farce indécente qu'on fasse jouer : le Département a paru à la barre: les ministres doivent aller dans l'Assemblée pour rendre compte aux législateurs et débiter de grands mots convenus d'avance avec eux sur leurs grands travaux, leur grande vigilance, le bon état de toutes choses et l'ordre admirable des finances.

Quand on voit, d'une part, la force de la coalition qui tient à sa disposition l'argent, les correspondances extérieures, tant d'hommes armés, tant de corps administratifs, et, de l'autre, la masse imposante d'une grande portion du peuple et du petit nombre des meilleurs citoyens, on ne voit qu'ébranlements, secousses terribles et dénouement incertain. Hier, on lut au Champ de Mars la pétition des Jacobins offerte aux citoyens; elle ne contient que la demande du vœu des 83 départements pour prononcer sur le sort de Louis XVI et le remplacer d'une manière constitutionnelle; cette dernière phrase éloigne bien des gens qui y voient l'élévation d'un enfant au trône et la régence d'un ambitieux; elle est de Laclos '**, voué aux d'Orléans, et personne n'a pu ia faire réformer.

Aujourd'hui, l'on doit rédiger une autre pétition pour la convocation de la prochaine législature; on attend cent mille hommes au Champ de Mars.

La faction régnante, ne redoutant rien que l'opinion et l'influence des Jacobins pour la former, vient d'élever un autre club aux Feuillants, afin de balancer

*'' Lettres à Bancal, p. 988; — ms. 9534, qu'il y ait lieu de rappeler ici son rôle pen-

fol. i48-i5i. (lant la Révolution. 11 suffira de renvoyer,

'*' Choderlos de Laclos (ly^i-iSoS), pour voir avec quelle se'vérile' Madame Ro-

l'auteiir des Liaisons dangereuses et l'Ame land le jugeait, au\ Mémoires , t. I, p. 62-

damnée du duc d'Orléans, trop couiiu pour 63, etc.

cette influence. La division se fomente dans les gardes nationales; cet état est violent, et il doit nécessairement conduireji une rupture éclatante. Malheureusement, je ne vois pas encore assez d'ensemble dans le bon parti; on n'a point de credo commun sur tous les points duquel on soit bien d'accord , seulement on ne veut pas de Louis XVI, et l'on désire également le changement de législature; mais, pour tout ce qui est subséquent, on diffère à l'infini.

Quant au premier article, notre Assemblée est déclarée, et, quant au second, il est clair qu'elle ne veut ni se séparer avant la fin de la Constitution, ni hâter cette fin, ni laisser nommer à l'avance ses successeurs.

Encore une fois, les matériaux de l'insurrection et de la guerre civile s'amassent et s'amoncellent chaque jour; le feu éclatera au premier instant.

Le décret d'hier au soir démontre l'assurance et l'audace du parti; il rend plus difficile une opposition légale au rétablissement de Louis XVI, puisque son sort est prononcé ou remis entre ses propres mains par ce décret '''.

Toute la cavalerie est aujourd'hui sur pied; la municipalité répand et fait afficher ses exhortations ordinaires et insignifiantes de paix et de confiance; les calomnies contre les patriotes sont plus actives et plus multipliées que jamais; on fait dissiper les groupes çà et là; on a arrêté hier inconsidérément, puis relâché avec hypocrisie et saisi traîtreusement chez lui, dans la nuit, un citoyen paisible porteur d'une pétition de club à l'Assemblée nationale, et on l'a fermé à l'Abbaye; on a bâti une dénonciation et on l'a faite au Comité des recherches contre Robespierre; on élève contre lui des soupçons pour diminuer le poids de son opinion et l'influence de ce caractère énergique qu'il n'a pas cessé de développer; on fait courir les menaces, et nous sommes dans un tel état, que je ne serais pas étonnée d'apprendre à quelque moment le sacrilège assassinat des trois ou quatre députés dont les talents et l'honnêteté militent pour la bonne cause.

Je ne saurais vous peindre la situation oii nous sommes; je me sens environnée d'une silencieuse horreur; le cœur s'affermit dans un calme solennel et triste, prêt à tout sacrifier plutôt que de cesser de défendre les principes, mais ignorant le moment où ils pourront triompher et ne formant d'autre résolution que de donner un grand exemple.

Adieu; on m'apprend que le courrier ne part point aujourd'hui; j'ajouterai un mot demain.

'"' Décret du 16 juillet, prévoyant les cas où le Roi serait censé avoir abdiqué.

Lundi 18.

Le deuil et la mort sont dans nos murs; la tyrannie s'est assise sur un trône souillé de sang; elle étend son sceptre de fer, et il n'y a plus de liberté dans Paris que pour les gardes nationales qui veulent égorger leurs frères. Des citoyens s'étaient rendus au Champ de Mars, dans le dessein paisible d'y entendre lire et d'y signer une pétition pour demander la nomination des députés à la prochaine législature; la municipalité avait été prévenue suivant les règles; tous étaient sans armes et sans bâtons; des femmes portant ou conduisant leurs enfants composaient une grande partie de cette assemblée, faite sous les cieux, autour de l'autel de la patrie, dans un lieu ouvert de toutes parts et dans la conliance des plus saints des droits, des plus justes sentiments. Deux hommes sont trouvés cachés dans la charpente où ils s'étaient introduits en levant des planches : ils s'occupaient, sous la partie où l'autel est élevé, à faire des trous çà et là sous les pieds des spectateurs; on s'en aperçoit, on les saisit, on les conduit à une municipalité voisine; ils étaient munis d'eau-de-vie et d'eauforte; ils s'obstinent à taire leur dessein et quelques hommes furieux s'emparent d'eux et les pendent. On fait conduire du canon sur les lieux; trois officiers municipaux s'y rendent, ils trouvent le calme rétabli; ils écoutent la pétition, avouent qu'elle est sage, disent qu'ils la signeraient s'ils n'étaient pas en fonctions et qu'ils vont faire retirer le canon; ce qui fut effectué. Tout ceci se passa avant trois heures.

Dans l'après-midi, beaucoup de personnes augmentèrent le concours et prirent le Champ de Mars pour le but de leur promenade. Tout à coup une nouvelle artillerie arrive, dix canons sont rangés devant l'Ecole Militaire; un corps de troupe paraît et le drapeau rouge est au milieu; nulle sommation n'est faite aux citoyens assis et signant sur l'autel ; les trois sommations prescrites par la loi sont négligées; la première décharge, qui doit être à poudre, est à balles; cinq à six autres suivent, la cavalerie court sus à ceux qui fuient, le sabre atteint ceux que les balles ont épargnés, et c'est ainsi qu'on met en déroute le tranquille troupeau d'honnôles gens assemblés sur la foi publique. La générale avait été battue dans tout Paris pour y répandre l'alarme et faire croire à une émeute; les corps de gardes se multiplient, tout se hérisse de baïonnettes, les Jacobins sont investis et une petite porte environnée de soldats est laissée pour seule issue; le Palais Royal est rempli d'hommes armés, tenant leurs armes hautes, présentant la baïonnette au moindre groupe; le bataillon des enfants y est employé au même usage et l'on prostitue la jeunesse à se

jouer de la vie des citoyens. Des chevaliers de Saint-Louis et autres aristocrates habitués de cette promenade applaudissent, excitent ces prouesses. Cependant la calomnie ménagée de loin se répand à flots : on imprime des pétitions incendiaires qu'on prétend être celles des citoyens assemblés; on en fait de même de libelles auxquels on donne le nom de Robespierre, des relations infidèles de ce qui s'est passé; enfin les conjurés, car c'est ainsi qu'il faut appeler maintenant la faction dominante de l'Assemblée nationale, réunis aux Feuillants, vont écrire ou ont déjà écrit à toutes les Sociétés affiliées pour les détacher des Jacobins et se les unir. Tel est le dernier moyen qu'ils veulent employer pour dominer l'opinion, comme ils oppriment ici les personnes. Si les départements cèdent à celte séduction, la liberté est perdue et nous sommes asservis au nom de la Constitution.

Vous ne sauriez vous représenter la puissance et l'intrigue de la coalition : il n'est plus permis de manifester son opinion; l'ordre d'hier était, à tout factionnaire, de tirer sur tous ceux qui seraient unis au nombre de cinq ou six. Ceux qui, hier au soir, disaient dans les rues que la scène du Champ de Mars était affreuse, étaient colletés et conduits au corps de garde.

Oui, les gardes nationales sont les instruments de l'oppression, les satellites d'un homme abominable; on peut dire que la contre-révolution est faite à Paris par le gros de l'Assemblée nationale [et la force armée avec Lafayette à la tête")].

Le drapeau rouge est arboré à la Maison de Ville; l'appareil de la guerre est partout contre un peuple sans défense; nous perdrons bientôt les meilleurs citoyens et les bons écrivains; on les représente comme des séditieux; presque toutes les feuilles qui courent les rues sont achetées par la coalition.

Adieu, mon ami; il faut s'ensevelir dans la retraite et se consoler, s'il est possible, par les vertus privées, des maux affreux dans lesquels on nous plonge; conservons-y du moins le feu sacré de la Liberté; tâchons de l'étendre et de le transmettre dans sa pureté à une génération plus heureuse, si nos efforts continués ne lui obtiennent pas plus de succès de nos jours. Il y aurait encore de l'espérance si les départements s'entendent. Mais nous sommes menacés d'un sénat vénitien et d'un roi coalisé avec lui pour la ruine de l'empire et de l'humanité.

Le public n'est plus admis aux séances de l'Assemblée; elle a fait afficher

'■' Les mots que nous mettons entre crochets ont été biffés dans raulographe , puis rétablis de la main de Henriette Bancal.

hier qu'on n'admettrait que les députés et les personnes nécessaires au ser-

vice.

On veut justilier l'atrocité de l'exécution de la loi martiale sans les formes prescrites par un coup de fusil qu'on prétend avoir été tiré, ou quelques pierres jetées à l'entrée du Champ de Mars contre les gardes apportant le drapeau rouge; l'excuse est pitoyable pour un fait aussi atroce.

[À BANCAL, À CLERMONT"'

Le soir du 18 juillet 1791, • — [de Paris].

Dans la douleur qui me pénètre, je ne vois et ne cherche de consolation que dans l'exposé des faits, la communication des sentiments qu'ils inspirent. L'erreur et la calomnie se répandent par mille moyens; ceux qui les ont enfantés les propagent avec une incroyable rapidité. Du moins, que le petit nombre de bons citoyens qui connaissent et chérissent la vérité la transmettent soigneusement et la répètent autant qu'il leur est possible.

Une des premières mesures, ou plutôt la seule qui restât maintenant à prendre par la faction dominante pour opprimer absolument les patriotes, c'était d'enchaîner la liberté de la presse, et c'est à quoi l'on a travaillé ce matin. Une lutte pénible et longue de l'honnête Petion a fait apporter à la loi un léger amendement qui ne laisse pas que d'en diminuer beaucoup l'arbitraire. A quoi l'on est réduit de se féliciter!

Au reste, l'intrigue n'a pu parvenir à faire défendre de dire du mal des représentants, comme Garât'''* l'a proposé; ils se méprisent trop réciproquement

■'' Lettres à Baitcal , p. 996; — ms.qhBli, foi. i5a-i53.

''' Nous rencontrons ici pour la première fois le nom de Garât, qui reviendra si durement traiti? dan» les lettres de 1790. Il appartient trop à Tliistoij'e jjénérale, pour que nous lui consacrions une notice détaillée. Il snllira de rappeler (jue I)oiniui<pie- Joseph (iarat (17^9-1833), littérateur et

LETTBSS DE MiDlHE KOLIXD. — 11.

journaliste avant 1789, député du Tiers du bailliaffe d'Ustaritz, puis ministre de la justice le 9 octobre 1792, ministre de l'intérieur du 19 mars au 19 août 1793, membre de l'Institut, du Conseil des Anciens, du Sénat conservateur, comte de l'Empire, etc., fut un des parleurs les plus diserts et des caractères les plus faibles de la ilévolution.

aa

IMPIIHIIte SITIOXALB.

pour s'accorder à interdire au public la justice qu'ils aiment à faire rendre les uns aux autres.

Je vous ai prévenu ce matin du projet de la Société des Feuillants de ruiner les Jacobins et de s'attacher leurs aiïïliés; le but est le même, mais les batteries sont déjà changées. On a senti qu'une scission et les démarches subséquentes proposées auraient des difficultés et produiraient de mauvais effets; on a résolu de faire, au contraire, une apparente réconciliation; tout le parti s'entendra pour venir aux Jacobins y capter la tourbe, soutenir ses partisans, dominer enfin, et régir tellement la Société, que les vrais amis de la Constitution soient réduits à la déserter ou à s'imposer silence. Cette marche est infiniment adroite; déjà, pour la préparer, ils ont fait insinuer par l'hypocrite Feydel'" qu'il conviendrait au bien public et à la paix que les Jacobins envoyassent une députation aux Feuillants pour les inviter à la fraternité. Cette lâcheté, pour ceux qui s'y soumettraient, a fait quelque fortune; et je ne serais pas étonnée qu'à l'heure où je vous parle , les fripons ne tiennent les dupes dans leur piège. Si ces projets avortent, ils ont d'autres combinaisons pour enchaîner l'opinion, car ils veulent subjuguer les clubs ou les anéantir. C'est plus facile qu'on ne pense par l'impossibilité où sont les provinces de juger à l'avance les intrigants ut leurs manœuvres, ou les travers et les préventions de quelques honnêtes gens. La liste civile sert à gager beaucoup d'écrivains qui sèment le mensonge à journée : Montmorin '2' paye le Postillon-par-Calais , à qui Regnault de Saint- Jean-d'Angély fournit tous les petits poignards bien affilés; .Montmorin paye l'Argus patriote, ([MC rédige l'infâme Morande, appelé de Londres pour continuer

<'' Faydel, député du Tiers du Quercy connu par son rôle considérable auprès de

^l 7^4-1 827). — Voir, sur son rôle à la Napoléon.

séance des Jacobins du 18 juillet, Auiard, V Argus patriote (8 juin 1791-26 mai

Jacobins, t. III, p. 35-.38. 1792) était, en effet, rédigé par l'impudent

'''' Le comte de Montmoriu-Saint-Hérem , Morande , sur lequel nous ne pouvons que

qui avait succédé à Vergennes, en 1787, renvoyer au livre de M. Paul Robiquet

au Ministère des affaires étrangères, qu'il (Thcveneau de Morande, Paris, Quantin,

garda jusqu'au 20 novembre 1791. Massa- 1882). cré à l'Abbaye le a septembi-e 179a. VAmi des Patriotes, 27 novembre 1 790-

Voir sur rr/e /'os/îV/oH, par Calais», et ses août 1793 (Tournent, loSgS, et Hatin,

nombreusescontrefaçoiis,Tourneux, loiag, p. 187; Beaulieu, II, 45), rédigé d'abord

et Hatin, p. i85-i86. pr DuqHesnoy,puis parRegnaidtde Saint-

Regnault (1761-1819), députédu Tiers Jean-d'Angély et Blin. — Adrien-Cyprien

de Saiat-Jean-d'Angély, un des orateurs et Duquesnoy, 1769-1808, était député du

des journalistes du parti conslitulioiiuel, bieu Tiers du bailliage de Bai--ie-Duc.

ici son mëtier de diffamateur et d'espion; Montmorin soutient encore l'Ami (les patriotes, que Duquesnoy, l'un des perfides modérés de l'Assemblée, écrit avec beaucoup d'art et de fiel. Depuis l'infernale coalition, les pamphlets de tout genre fourmillent et se renouvellent comme ces tribus d'insectes éphémères qui souillent les jours d'été; aussi l'on ne saurait se représenter comme tous les faits s'altèrent, comme les réputations se tuent, comme la vérité s'étouffe et disparaît. Les malheureux saisis hier matin au Champ de Mars, l'un invalide, l'autre barbier, cachés d'une manière suspecte, aperçus par quelques personnes avant la réunion des citoyens pétitionnaires, conduits au (iros-Caillou et expédiés au même lieu par des gens de l'endroit irrités de ce qu'on les relâchait, ont été représentés à l'Assemblée comme deux gardes nationales, braves citoyens qui exhortaient à obéir aux lois et que des factieux avaient immolés sur l'autel de la patrie. La boucherie du soir, la cruauté de déployer la loi martiale contre des hommes sans armés, de poursuivre des femmes et de fouler aux pieds des enfants, a été décrite comme la juste vengeance et l'effort généreux de citoyens défenseurs de l'ordre ; l'Assemblée leur a fait voter ce matin des remerciements. L'inquisition la plus rigoureuse s'exerce de toutes parts; divers patriotes ont été avertis de ne pas coucher chez eux, et, pour notre part, nous avons donné asile aux Robert'", (jui sont venus nous le demander, quoique nous ne les eussions vus qu'une seule fois pour leur remettre une lettre; leur confiance n'a pas été trahie. On ne machine rien moins que de faire dénoncer Robespierre à l'Assemblée, qui désire déclarer qu'il y a lieu à accusation afin de l'envoyer à Orléans, et il serait possible, avec tant d'ennemis d'une part, et de l'autre tant de vils agents prêts à se vendre,. qu'on fabriquât un crime pour immoler en le désiionorant le plus vigoureux défenseur de la liberté. Cette manœuvre s'ourdit actuellement, et les premiers fils en ont été tendus hier aux Feuillants.

Que vous dirai-je? Dans ce moment-ci même, on vient de m'interrompre Ipour une lettre machinée, ce me semble, afin de découvrir le nom de ceux que nous avons couchés cette nuit; au milieu des grands désordres j'ai oublié les petites ruses, et, si celle-là doit tourner contre nous, elle a réussi.

J'ai reçu cet après-midi votre lettre du ili et vos bonnes pétitions'^' que l'événement a malheureusement prévenues; cependant il est toujours temps de demander la nomination à la nouvelle législature, c'est même sur quoi il faut

*'' Cf. Mhnoires, 1. 1, j). i64-i65. contre le décret du ai juin qui avait ajourné

'*' C'est la pétition des Amis de la Con- les élections. — Voir Patriote français du 8lilutiondcClpmiont-Ferrand,dui4 juillet, ao juillet.

insister aujourd'hui et tout ce qui reste à faire. Vous n'êtes pas dans de bonnes mains que celles de Biauzat'" pour cet objet; il est un des plus ardents des Comités, et, lors même que vos demandes seraient arrivées à temps, je doute que la connaissance en eût été donnée à l'Assemblée; il faut beaucoup répandre ces pétitions, les envoyer partout en nombre, car le meilleur effet qu'on puisse s'en promettre, c'est d'en éveiller et semer les idées partout pour former l'opinion.

J'en aurais long à vous dire s'il fallait vous détailler ce que j'ai vu hier, avec désespoir, de la lâcheté, du trouble des Jacobins: ils fuyaient parce qu'on disait la salle investie; un homme effrayé a sauté, pour se sauver, dans la tribune des femmes; je l'ai obligé d'en sortir comme il y était venu, en lui faisant honte de sa terreur. Il est vrai que l'ordre fut donné de dissoudre la Société; cet acte tyrannique a été révoqué, on s'est contenté de fermer les grilles, de tout hérisser de baïonnettes et d'empêcher d'entrer ceux qui se présentaient; les autres ont pu sortir à volonté, c'est ce que je n'ai fait qu'à la fin.

[À BANCAL, À CLERMONT'"'

20 juillet 1791, — ■ de Paris.

Je n'ai pu retenir quelques larmes en lisant votre réponse au récit que je vous avais fait du triomphe de Brissot et de l'enthousiasme qu'il avait excité. Gomme les temps sont changés ! Si les nominations se fussent faites dans les deux ou trois jours suivants, on l'eût porté à la législature comme le premier représentant; aujourd'hui, calomnié d'une manière atroce, il semble un objet d'horreur; sa section'^' réclame et ne veut plus l'avoir pour électeur; les

'■' C'est la première fois que Madame Ro- juillet 1 7g 1 , un des chefs de la scission des

land nomme Biauzat, mais il a déjà été Feuillants, ce qui ne l'empêcha pas, en

question (voir lettre du 98 awil i79i)de ce septembre, de reparaître aux Jacobins. —

compatriote de Bancal. — Gaultier de Biau- Voir sur lui Fr. Mège , Les fondateurs du

zat, 1739-1815, député du Tiers de Cler- «Journal des DébntsneniySg {in-8°, i86b).

monl-Ferrand , était en effet un des membres '^' Lettres à Bmicfd, p. 3oi : — ms. 9684,

les plus actifs non seulement de l'Assem- fol. i54-i55.

blée, mais aussi des Jacobins (voir Aulard, ''^^ Brissot était électeur de la section de

/«eoim«, t. II, et t. III, /jnssiwi). 11 fut, en la Bibliothèque [depuis des Filles-Saint-

insinuations perfides, les inculpations les plus odieuses se répandent avec succès; la faction veut perdre lui et Robespierre. Tous les moyens sont employés: écrits, agents, préventions de toute espèce et argent, par conséquent dépositions et faux témoins. Le Comité des recherches est déjà muni d'une foule de ces matériaux recueillis avidement; ia faction voit que le sang versé a excité dans le peuple une indignation sourde et profonde qui s'alimente dans le secret même de la contrainte où la force armée la retient; il faut donc qu'elle donne un cours, qu'elle ouvre une issue à cette indignation; l'art suprême consiste à la détourner d'elle et à la diriger contre ses adversaires ; tel est le nœud de la conjuration.

Les ambitieux actuellement régnants, les Noirs, la Cour et tous les gens obscurs, médiocres, faciles à tromper, ou naturellement ennemis des hommes supérieurs, sont réunis dans le désir de perdre l'écrivain le plus redoutable par ses talents, et le législalcur dont ils haïssent davantage la grande popularité. Rien n'est épargné pour les faire croire des scélérats, et beaucoup de gens se persuadent qu'ils sont tels, car, avant de les traduire dans les tribunaux, il faut altérer l'opinion publique dont l'égide paraît les défendre; c'est l'acte où nous sommes de cette cruelle tragédie, et il est bien avancé; les esprits étonnés, environnés d'erreurs, s'égarent enfin, s'abreuvent de soupçons et vont bientôt au delà. Les désordres excités d'abord sont ensuite mis à profit et fournissent à la vraisemblance des prétextes qui la changent en certitude. A moins que d'être fort près du foyer, de connaître les acteurs et de juger quels moyens ils sont capables d'employer, on n'imagine pas de trames aussi profondes. Aussi l'ami Garran, enveloppé de sa probité, environné de ses formes, ne voit rien dans tout cela que comme la masse d'honnêtes gens qu'on prévient; il nous prend pour des rêveurs ou juge Bst. [Brissot] comme un imprudent.

Quant à moi, le système de persécution contre les patriotes remarquables m'est sensiblement démontré; je le vois mis en action et tendant aux derniers excès.

Toutes les relations des faits de dimanche sont fausses, à commencer par le procès-verbal de la municipalité; personne n'ose faire les véritables, même Bst. [Brissot], car ce serait se plonger le couteau sous lequel on est tenu. Je crois (jue, de mes différentes lettres, vous pouvez extraire un aperçu de la marche des choses et des ressorts secrets qui déterminent les mouvements;

Thomas, puis Le|)ellelier] ; il demeurait rue n" a {Alm. de tjga). C'est prohablemenl la de Grétry, n° 34 (Alm. royal de lygi) ou m^me adresse, avec un numérolag'pdifféreiil.

faites cet extrait, répandez-le tant qu'il vous sera possible, privéraent, et par les membres de votre Société aux membres des Sociétés de divers lieux, afin d'arrêter, s'il est possible, l'effet du poison qui consume l'empire.

Les Jacobins ne pourront se soutenir, la faction des Feuillants s'est emparée de toute l'Assemblée, à très peu près, qui même sont en délibération de s'y joindre, du moins pour observer.

Votre imprimé ne subira pas une nouvelle édition, du moins nous voulons l'arrêter; le moment n'est pas heureux; le nom de «républicaine est donné pour synonyme de scélérat et de quiconque veut le trouble ou l'a excité. Je ne crois pas que vous deviez venir ici'"; vous ne pourriez ni vous abuser sur l'état des choses, ni, peut-être, renfermer les expressions de douleur de votre patriotisme; dès lors vous seriez exposé; restez avec vos frères, puisque vous avez le bonheur d'en avoir.

On a assassiné, cette nuit, deux personnes vêtues en gardes nationales; est-ce l'effet do l'horreur qu'ont inspirée les excès auxquels on les a poussés? On se perd dans les soupçons, et la vérité ne peut être qu'affreuse. Nous venons de tenir conseil pour savoir s'il faut que Lant[henas] parte et s'absente, ayant été désigné; il veut demeurer, attendre et faire tête à l'orage.

On fait au Comité de constitution des adresses louangeuses qu'on fait adopter ensuite et expédier par des directoires et des gardes nationales de départements; mais ce qui exprime le vœu de citoyens libres et généreux est tenu dans l'oubli du silence. On arrête beaucoup de personnes et jamais le despotisme n'offrit un appareil plus redoutable que celui qui s'offre dans toutes les parties de cette capitale.

'■' Bancal se pi-éparait à venir à Paris apporter les rdclaniations des ir citoyens libres Ti de Clermont contre le décret qui ajournait les élections, tril provoque, le 19 juillet, une nouvelle réunion des membres de la Société populaire et des citoyens patriotes de Glermont-Ferrand ; et là , il se fait donner une délégation expresse avec mission d'aller à Paris présenter à l'Assemblée nationale une seconde pétition plus explicite et plus ënergitpie que la première [celle du li].» Suit le texte de la délibération et de la pétition (Mège, p. 4243). — Le

28 juillet, il se présenta à la barre de l'Assemblée, qui, après avoir entendu la pétition, puis trun violent réquisitoire 1 de Biauzat contre les pétitionnaires et leiu" délégué qualifiés par lui d'intrigiaits , vota le renvoi au Comité des recherches irpour eu faire punir les auteurs'!. [Ibid.) 11 est vrai que, le i3 août, à la demande de Biauzat lui-même, elle rapporta un décret. (Voiries pièces de l'affaire dans Mège, p. 179-190.) — C'est ce voyage de Bancal à Paris qui explique l'intemiption de la correspondance entre le 22 juillet et le 3o août.

Adieu ; puisse le ciel ne pas permettre qu'une si belle Révolution n'ait été faite que j)our quelques factieux , au détriment du bon peuple qui n'avait besoin que de soutien pour se perfectionner!

[À BANCAL, k CLERMONT'".]

ai juillet 1791, — -de Paris,

Je VOUS engageais hier à faire un court précis de l'état des choses pour prémunir contres les erreurs dont les flots découlent de la capitale ; mais ne négligez pas la précaution de taire les noms des législateurs menacés; B. [Brissot] a eu l'imprudence de les citer hier, et c'est d'un très mauvais effet; je n'ai ni le temps ni le courage de vous détailler le pourquoi, sinon que, disposé à leur faire des crimes de tout, on leur prêterait des manœuvres pour faire réclamer en leur faveur, et l'on y trouverait une preuve de ce qu'on veut leur attribuer. En second lieu, ne faites rien que privément, c'est-à-dire de [larticulier à autre, car l'on serait fort habile à saisir le prétexte de persécuter une Société vigoureuse.

Les Jacobins touchent à leur entière dissolution; ils ont lâchement arrêté hier '2' une députation aux Feuillants, pour les prier de joindre vingt de leurs membres à vingt Jacobins, lesquels ensemble choisiront, parmi les dix-huit cents qui composent la société des Jacobins, neuf cents seulement pour être incorporés aux Feuillants, rejetant tout le reste comme impur. La députation a ét('' faite, et le vieux Préfeln, qui présidait les Feuillants, a remis gravement à trois jours pour recevoir la réponse. On se trompe bien, mon ami, quand on ne compte en ce monde que des dupes et des fripons ; une classe beaucoup plus nombreuse est celle des poltrons qui ne sont encore ni l'un ni l'autre, quoique très aptes à passer, suivant les circonstances, sur l'un ou l'autre bord. Quand aux honnêtes gens, ils ne font point de corporation; ce sont quelques individus isolés, jetés au hasard dans la foule, et trop heureux quand il se rencontrent et s'unissent par trois ou quatre. L'opinion publique s'altère sensiblement chaque jour, elle est déjà changée aux trois quarts ; les mêmes précautions qu'on a

'"' Lettres à Bancnl, p. 3o6; — ms. 9534, fol. i56-i57. — ''' Voir dan» Aulard, Jacobins, t. IH.'p. 'i4-4.t , le compte rendu (le cette séance du 20 juillet.

3/i4 LETTRES DE MADAME ROLAND.

prises pour produire cet effet à Paris n'ont point été oubliées pour les d(5partements; des courriers sont partis dans la nuit du dimanche au lundi, afin de représenter partout les événements du 17 comme l'opération du salut public, tandis que c'est une véritable contre-révolution faite par les citoyens armés sous la direction de l'Assemblée même. Je n'en voudrais pour preuve que le triomphe des aristocrates qui sentent dans tout cela le doigt royal, et qui ne peuvent dissimuler leur joie. Jugez de quel œil je puis considérer nos imbéciles bourgeois, se félicitant d'être échappés au pillage de prétendus brigands, et la morgue ridicule de nos gardes nationales, si fières des éloges qu'on leur donne pour avoir déployé une grande force contre une poignée de personnes sans armes. Cependant l'intrigue et les haines continuent de diriger les soupçons : les prisons se remplissent, les gardes nationales s'applaudissent des captures qu'on les charge de faire, et le peuple bénit ces soins vigilants. Trois voitures viennent de passer; Marat, un membre des plus connus du club des Cordeliers, quelques autres remarqués lors des 5 et 6 octobre 89 y étaient renfermés; on les conduisait à je ne sais quelle prison, car l'Abbaye contient déjà un grand nombre d'habitants. «C'est bien fait! disaient les regardants ; ce sont leurs écrits qui jetaient le trouble, ils étaient soudoyés par les méchants. «

Encore un peu et vous entendrez dire que le courage à Robespierre à défendre les droits du peuple était payé par les puissances étrangères ; je veux dire que cela se débitera comme un fait constant, car cela se dit déjà. Ce n'est pas, assurément, que je compare l'énergie de ce digne homme aux excès qu'on peut reprocher à Marat; mais il me semble qu'on se dispose à les juger dans le même esprit et avec la même injustice. Je ne sais si vos montagnes offrent un asile sûr, où la liberté puisse se conserver pour en sortir un jour plus glorieuse; je le souhaite pour le bien de la France, et je n'attends plus rien de cette capitale corrompue où le feu des viles passions consume et détruit les semences les plus heureuses.

Notre ami L. [Lanthenas] pense que la coalition des Sociétés des Amis de la Constitution des divers départements pourrait former encore un rempart salutaire ; mais je ne vois pas bien quel serait votre centre. Au reste , tâchez de vous unir pour la demande d'une nouvelle législature; cet objet ne peut manquer de plaire à tout le monde, et c'est le seul port qui nous reste. Entretenez correspondance, particulièrement avec la société de Saint-Claude, département du Jura, et celle de Marseille, dont le patriotisme et la vigueur les rendent supérieures à beaucoup d'autres.

Je me déplais horribloment ici et je ne souhaite plus que de partir; les affaires particulières de notre malheureuse ville sont au pis; on n'obtient rien de ces (Jomités que de la déraison. Je ne rêve plus qu'à la retraite et n'amhitionne que d'en jouir.

Les victimes paraissent devoir être telles: Danton, haï par [Lafayette]"', lui est sacrifié par les Lameth; ceux-ci exigent en retour Brt. [Brissot], qu'ils détestent parce qu'il les a démasqués, et L.f. [Lafayette] le leur abandonne; avant tout Robesp[ierre] est sacrifié à la Cour par la faction dominante qui se la concilie, et abandonné par les jaloux de tous les partis.

Prudence dans toutes vos démarches pour ne point donner de prise.

[À BANCAL, À CLERMONïf-'.]

aa juillet 1791, — [do Paris].

Nous avons été, nous sommes encore dans l'agitation que vous pouvez croire, au milieu des soupçons, des manœuvres et de la terreur qu'on rencontre de toutes parts.

A force de creuser les choses et de rapprocher les faits, il paraît que le premier but des calomnies et de la persécution est d'altérer l'opinion publique sur les écrivains ou hommes connus dont le talent ou le caractère est une pierre d'achoppement à la marche des ambitieux qu'ils surveillent.

Il faut discréditer Bst. [Brissot] pour le forcer au silence, à l'éloignement, et surtout l'empêcher de parvenir à rien; il faut effrayer Robespierre ou définitivement le perdre, pour l'empêcher de demeurer accusateur public. Il faut enchaîner Danton parce qu'il a des moyens dont la cabale peut tirer parti, et qui pourraient servir contre elle. II faut en imposer aux hommes actifs, aux chauds patriotes, pour éviter d'incommodes censeurs, et la voie qu'on prend pour cela est celle de l'arrestation, incarcération, etc., des têtes qui se sont aventurées avec la franchise, l'énergie ou môme l'indiscrétion qui ne connaissent pas de mesures.

'*' Nom biffé et r(^tabli de la main de Henriette Bancal. — '"' Lettres à Banc/il, p. 3io; — ms. 9534, fol. 1 58-1 59.

L'inquiétude était devenue universelle cl le mécontentement très grand, on voyant la propension de l'Assemblée en faveur de Louis, sa précipitation à prononcer sur une aussi grande question; les factieux qui la dirigent ont senti que, dans le mouvement qui semblait s'annoncer, la nation allait reprendre le droit ou l'exercice du droit de prononcer son vœu et que les vices de la Constitution seraient sans doute attaqués ; ils ont voulu conserver et accroître leur ascendant, et pour cela déployer une grande force au nom même de la loi. Comme une conduite violente nécessite des mesures de même nature pour la soutenir, cette résolution a entraîné une foule d'actes .révoltants. A ces données se compliquent des vues réelles ou supposées d'ennemis secrets qui profitent de? troubles et se plaisent à les exciter; on a tourné vers elle l'attention et les craintes des citoyens; ils n'ont plus imaginé que des brigands et aperçu que des précautions indispensables dans les soins ou les excès de l'autorité. Cependant, pour que les esprits ne s'éveillent pas sur l'arrestation étrange de tant de gens sans crime et dont la chaleur, même excessive, servit la Révolution, on commence à songer qu'il faut sévir aussi contre quelques écrivains de l'aristocratie, et l'on parlait hier de Gauthier"' et de Sulleau '-'.

Marat, qui avait été très malade et qu'on disait être empoisonné s'est trouvé rétabli à temps pour être conduit en prison avec nombreuse compagnie. Aujourd'hui, on affiche à profusion des placards où l'on affecte de le confondre avec B. [Brissot] et plusieurs autres, pour les présenter ensemble au peuple comme des hommes dignes de sa haine.

Comment sortirons-nous de tout ceci? On parle de guerre étrangère, ce qui serait un excellent moyen pour se perpétuer et se changer en Long Parlement.

S'il en arrivait ainsi, je ne sais où i! faudrait chercher une retraite; on voit l'aristocratie se resserrer, les corps administratifs se peupler d'intrigants, et les vrais patriotes exposés à une suite de persécutions incalculables sous le règne des factieux.

Adieu , donnez-nous de vos nouvelles.

''' Gautliier, lire Gautier, lo principal îonii,\e. digne pendnnl des Actes des Apâtrru,

rédacteur du Journal générnl de la Cour et dont il pai't<igea qiieUjuc temps la vogue "i.

de la ville, i5 septembre 1789-10 août Cf. Tuetey, 111,5775. 179a (Tourncnx, io323-io398, et Matin, '^^ François-Louis Suleau, un des prin-

p. 1 3/1-1 36). Ce journal est, dit Malin, cipanx rédacteurs des Actes des Apôtres,

rtsinon pour la forme, au moins pour le éjj-orgé le 10 août 179a.

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