À SERVAN, [À PARIS
9 mai, l'an iv (1799), — [de Paris].
Oui, Monsieur, je l'ai souhaité, voulu; je tiens à cette opinion, et vous la justifierez*-'. Plus de craintes ni de défiances, elles ne sont plus de saison; il faut vouloir, et tout ira.
Peu importe maintenant ce que disent ou font les autres; vous voilà sur la brèche, il ne s'agit que de vaincre : le premier gage de la victoire est dans l'espoir de la remporter, par la bonté de sa cause et la grandeur de son courage.
Jusqu'à présent, les hommes en place ont nui à la chose et à euxmêmes pour n'avoir pas su se prononcer; on disait vouloir la Révolution, et l'on avait des ménagements coupables pour tous ses ennemis, il faut être plus ferme et plus franc, aller au but ouvertement, faire marcher la Constitution et montrer à l'Europe un ministère qui la veut sincèrement.
Entourez-vous de bons citoyens, pour être moins contrarié dans votre allure; grondez vos collègues lorsque leurs conférences dégénéreront en pures causeries, et ne vous trouvez pas de fois ensemble que vous n'ayez arrêté quelque chose d'utile '*'.
'"' Ms. 9533, fol. 909. — M. Faugère en a donné cinq lignes dans son ëditiun des Mémoires (t. I, p. 78). — Une note de l'autographe dit : -^ Lettre de Madame Roland au gduëral Servann. Nous n'avons pas besoin de rappeler que l'an 4' de la Liberté . dans la manière de compter d'alors (en parlant de la prise de la Bastille), correspond à 1792.
'*' De Grave , ministre de la Guerre, venait de donner sa démission (8 mai), et Servan le remplaçait. Nous avons ici la preuve que c'est Madame Roland qui l'a (r voulu». Elle
le connaissait (lepnis 1790 ( voir lettre 39G ) par Brissot (ms. gSS^, fol. 54).
Servan , renvoyé avec Roland et Glavière le t3 juin , rappelé au Ministère le 1 o août , démissionnaire le 3 octobre, et nommé alors an commandement de l'armée des Pyrénées-Orientales, fut destitué le 4 juillet 1793 et incarcéré à l'Abbaye. Il écliappa cependant à la Terreur, reprit du service et mourut en 1808.
''' Cf. Mémoires, t. I, p. 69 et 949-951. "Le Conseil n'était plus qu'un café où l'on s'amusait à des bavardises . . . 1 .
hU LETTRES DE MADAME ROLAND.
Mon cocher ne peut vous servir parce qu'il n'a que deux voitures, et qu'elles sont employées, l'une pour M. Glavière. Il n'est point anciennement établi, c'est un enfant du nouveau régime. J'envoie chercher le loueur de carrosse de M. Petion, afin de vous éviter l'ennui des détails, et je vous l'adresserai dès que je l'aurai vu. Disposez de moi pour tout ce que vous jugerez bon.
Lorsque vous pourrez vous arracher aux affaires et venir manger ma soupe, je vous recevrai avec reconnaissance; j'en aurai infiniment lorsque vous me procurerez l'occasion de vous être utile. Ainsi ne m'épargnez point pour les détails qui pourraient vous être à charge.
Nos amis vous embrassent; vous voilà compagnons d'armes et de fortune : il faut sauver la chose publique ou périr avec elle.
1 SERVAN, [À paris'''.]
Le matin du lo mai, l'an iv ( 1793), — [de Paris].
Quelqu'un de nos amis prétendait, avant que vous fussiez au ministère, que vous aviez un peu trop de feu. J'ai prétendu que vous n'auriez peut-être pas encore assez de ce trof, parce qu'il en fallait beaucoup pour se trouver ce que l'on doit dans une situation où tout enchaîne, arrête et amortit.
Jusqu'à présent, on peut excuser le nouveau ministère de n'avoir pas fait tout ce qu'on attendait de lui : il était entravé par un cidevant'^'. Maintenant que vous êtes tous plébéiens, ou à peu près, et vrais révolutionnaires, si d'ici à quinze jours vous n'avez pas déployé un grand caractère et des mesures imposantes, il sera démontré que
"' Ms. 9533, fol. 9 11. — M. Faugère Charavay, expert. Une note de l'autofjraplie
en a donne quelques lignes dans son ddi- dit : rrLettre de Madame Roland au gënéral
iïon àe.% Mémoires {{ , 268). Il avait acquis Servann. Fautographe à la'vente du 7 avril 1864, '^* De Grave, auquel Servan succédait.
vous ne valez pas plus que les autres et qu'il faut tourner la roue jusqu'à meilleure rencontre. Rappelez-vous de vos projets sévères pour contenir les officiers et rendre de la confiance aux soldats ; rappelezvous de la lettre à faire faire par le Roi à Luckner: elle est instante et elle doit marquer; il faut qu'elle éclaire l'opinion sur Rochambeau et la coalition qui le soutient. Rappelez-vous de vos considérations sur la nécessité de réunir une grande force, au lieu de petites armées, sur les frontières du Brabant.
Rappelez-vous, mon digne ami, que la justice est la bonté des hommes en place et la fermeté la qualité la plus difficile à y conserver.
Je ne vous dirai pas de me pardonner ces expressions. Je ne puis guère vous voir : il faut bien que mon amitié se fasse entendre de quelque manière.
Je joins ici une note préparée depuis quelques jours et que le chaos du moment m'a empêchée de vous remettre jusqu'à présent.
Je vous honore et vous aime, et j'attends avec confiance d'avoir toujours davantage à vous honorer et vous applaudir.