LA CITOYENNE ROLAND A LA CONVENTION NATIONALE
\ De la prison de l'Abbaye, le i" juin 1798 <•'.
Législateurs ,
[Je viens d'être arrachée de mon domicile, des bras de ma fille âgée de douze ans , et je suis détenue à l'Abbaye en vertu d'ordres qui ne portent
vous honore et vous chérit de tout son cœurs. (Lettre du 97 mai 1791 ; cf. lettres iig, /i5o, i6i, 465.) — La formule employée ici ne peut aller qu'à Lanthenas ou àBosc. Or, Lauthenas, en juin 1798, était rayé de l'amitié de la prisonnière. Reste Dose , à qui elle écrit sans cesse en ces termes de fraternelle familiarité: «Je vous embrasse tout rondement, en ami, en patriote»
(16 avril 1790). «Adieu; citoyenne et amie, à la vie et à la mort» {•10 décembre 1790). Nous pourrions citer vingt auti'es exemples de ces formules avec Rose. D'ailleurs, ce n'est que lui qui avait pu donner ce billet à Barrière.
Des mains de BaiTière, l'autographe a passé par diverses ventes :
1° Vente de la collection Achille Devéria (n° 106), du 7 avril i858, Aubry, expert. Le catalogue dit simplement : L. aut. , 9 p. in-8°.
9° Vente faite par J. Charavay(n° io4/i), le 7 décembre i865. On est au lendemain des révélations des célèbres lettres à Buzot , aussi le catalogue n'hésite-t-il pas à dire : «Billet à Ruzot. . . ».
3° Vente de la collection Dubranfaul (V[I° série, Révol. franc. , n" 678), 19-ai mars i885. Ici le catalogue donne encore le nom de Buzot, mais suivi d'un point d'iuterrogation.
La pièce appartient aujoiud'hui à M. Victorien Sardou.
'■' Rose, 1, 17; Faugère, I, 98. — Ms. des Mémoires, Biblioth. nation., 18736.
fol. 18. — La lettre originale est au Musée des Archives nationales, vitrine 196, n° i36o. Le passage entre crocliets est celui que Madame Roland substitua , sui" le conseil de ses amis, Ghampagneux etGrandpré, à une première rédaction ])lus longue et plus vive {Menu, I, 3i-39).
aucun motif de mon arrestation'". Ils émanent d'un Comité révolutionnaire, et des commissaires de la commune qui accompagnaient ceux du Comité m'en ont exhibé du Conseil général, qui n'en contiennent également aucun.] Ainsi, je suis présumée coupable aux yeux du public; j'ai été traduite dans les prisons avec éclat, au milieu d'une force armée imposante, d'un peuple abusé, dont quelques individus m'envoyaient bautement à l'échafaud, sans que l'on ait pu indiquer à personne ni m'annoncer à moi-même d'après quoi j'étais présumée telle et traitée en conséquence. Ce n'est pas tout ; le porteur des ordres de la commune'^' ne s'en est prévalu qu'auprès de moi, et pour me faire signer son procès-verbal; en (juittant mon appartement, j'ai été remise aux commissaires du Comité révolutionnaire; ce sont ceux qui m'ont amenée à l'Abbaye; ce n'est que sur leur mandai que j'y suis entrée. Je joins ici copie certifiée de ce mandat, signé d'un seul individu sans caractère. Les scellés ont été apposés partout cbez moi; durant leur apposition, qui a duré de trois à sept heures du matin, la foule des citoyens remplissait mon appartement, et s'il s'était trouvé dans leur nombre quelque malveillant avec le dessein de placer furtivement de coupables indices dans une bibliothèque ouverte de toutes parts, il en aurait eu la facilité.
Déjà, hier, le même Comité avait voulu faire mettre en arrestation l'exministre que les lois ne rendent comptable qu'à vous des faits de son administration, et qui ne cesse d'en solliciter de vous le jugement.
Roland avait protesté contre l'ordre, et ceux qui l'avaient apporté s'étaient retirés'^'; il est sorti lui-même de sa maison pour éviter un crime à l'erreur, dans le temps où je m'étais rendue à la Convention pour l'instruire de ces tentatives; mais je fis inutilement remettre à son président une lettre qui n'a pas été lue. J'allais Téclanvr justice et protection ; je viens les réclamer encore avec de nouveaux droits, puisque je suis opprimée. Je demande que la Convention
''' Sur Ifis circonstances de i'aiTestalion lie Madtinie Roland , voir ses Mémoires , t. I , pages 9-93. Il y eut, en elTet, deux ordres d'arrestalion , l'un émanant du Comité révolutionnaire central du 3i mai, et dont M. Faugère a publié le texte (t. 1, p. 35i); l'autre, délivré dans la nuit du 3i mai au i"juin par le Conseil général de la commune de Paris (Tournenx, Procès-verbaux de la commune de Paris, p. i5o).
'*' Il s'appelait Nicoud {Mém., I, aa); voir Catalogue Cliaravay de 186a, p. iy, (f Nicoud, membre du conseil de la commune », et p. 180, «Nicoud , commissaire de la commune», les deux pièces sous la date du II septembre 179a. H ne figure cependant ni dans l'AImanach national de 1 798 , ni dans celui de l'an 11 (1793-1794).
''1 Sur l'airestation mancjuée et l'évasion de Roland , voir Mémoires, I, 9-1 3.
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se fasse rendre compte des motifs et du mode de mon arrestation; je demande qu'elle statue sur elle, et, si elle la confirme, j'invoque la loi qui ordonne l'énoncé du délit de même que l'interrogatoire dans les premières vingt-quatre heures de la détention'^'. Je demande enfin le rapport sur les comptes'^' de l'homme irréprochable qui offre l'exemple d'une persécution inouïe, et qu'on semble destiner à donner la leçon, terrible pour les nations, de la vertu proscrite par l'aveugle prévention.
Si mon crime est d'avoir partagé la sévérité de ses principes, l'énergie de son courage et son ardent amour pour la liberté, je me confesse coupable, j'attends mon châtiment. Prononcez, législateurs. La France, la liberté, le sort de la Répubhque et le vôtre tiennent nécessairement aujourd'hui à la répartition de cette justice dont vous êtes les dispensateurs.