À LAVATER, A ZURICH
De Paris, — i5 janvier an second [1798].
N'attribuez pas mon silence , mon cher Lavater, à aucune cause indigne de mon amitié. La situation violente dans laquelle nous sommes ne me laisse pas un moment de liberté. Toujours dans la tempête , toujours sous la hache populaire, nous marchons à ia lueur des éclairs, et, sans cette paix de la conscience qui résiste à tout, il y aurait dp quoi s'ennuyer de la vie. Mais avec un peu de force dans l'âme, on se familiarise avec les idées les plus difficiles à soutenir, et le courage n'est plus qu'une habitude. Je n'ai pas le temps de vous entretenir, mais j'ai voulu vous assurer que j'avais reçu avec un tendre intérêt les sages et touchantes observations que vous m'aviez adressées; je les ai remises à des législateurs qui les feront valoir dans l'occasion. Je vous envoie mon portrait ^' et vous réitère l'éternelle affection que je vous ai vouée. Mon brave mari vous embrasse et poursuit sa carrière en homme de bien ; la proscription flotte sur nos têtes, mais il faut ramer toujours, atteindre au but, s'il est possible, et mériter jusqu'à l'ostracisme, s'il doit être la récompense de la vertu.
Roland, née Phlipon.
''' Publié par G. Finsier, op. cit.; — ins. 9533, fol. 187 (copie). — Lavater, dans une longue ietti-e du 9-8 décembre 1793, que donne M. Finsier et qui se trouve en copie au ms. 9533, fol. 190-193, avait insisté de nouveau pour que Roland fît modi-
fier les lois contre l'émigration et lui avait conseillé, s'il n'y parvenait pas, de quitter le ministèi'c.
'*' Probablement le même portrait que celui envoyé à Servan vingt jours auparavant.
urrnKS de hadahe bolaad. — 11.
[À LANTHEINAS, À PARIS'''.]
30 janvier [1798, — de Paris].
Vous serait-il possible, Monsieur, de passer chez moi un instant? M. R. [Roland] va publier son compte de finances'^'; il est quelques articles sur lesquels il serait nécessaire que je vous entretinsse. Je vous en avais écrit il y a plusieurs jours; puis-je aujourd'hui espérer une réponse ?
[À BANCAL, À PARIS*''
[Premiers mois de 1793, — de Paris].
J'ai beaucoup réfléchi à votre situation et je crois n'y voir de redoutable que les effets de cette excessive sensibilité qui procure tant de jouissances et de douleurs. Ou je n'entends absolument rien au cœur humain, ou vous devez devenir le mari de M"" . . . *"', si vous vous conduisez bien et qu'elle demeure ici
"' Ms. 9533, foi. 973. — En marge, (l'une écriture inconnue : trn° 711.
On voit ici que la rupture est complète et définitive à la date du 20 janvier 1793. Cela nous a permis de placer approximativement à la fin de 179a les billets sans date qui nous font assister aux phases de cette ruptui'e.
''' C'est le compte général qui fut présenté h la Convention dans sa séance du 36 janvier (Barrière, II, 499-/136).
On voit que la démission de Roland , envoyée le 9 2 janvier et lue à la Convention le 23, était arrêtée dès le ao.
''' Lettres à Bancal, p. 35 1; — ms.
9534, fol. igS-igi.
'*' Cette lettre et les deux suivantes se rapportent au dessein qu'avait Bancal d'épouser une jeune Anglaise, M"' Williams.
Miss Helena-Maria Williams (1769-1827) n'appartenait pas à la famille du célèbre publiciste David Williams. Entliousiaste de notre Révolution, elle était venue en Fi-ance une première fois en 1790. Une pièce delà collection Picot nous apprend que, l'année suivante. Bancal l'avait vue en Angleterre. Revenue à Paris dans l'été de 1792, elle connut de près tout le monde Girondin , fut reçue chez Roland, chez Potion, etc., et reçut elle-même, dans l'hôtel où elle logeait avec sa mère et sa sœur, bon nombre de députés de la Gironde et de la Plaine. En jan-
trois mois. Constance et générosité peuvent tout sur un cœur honnête et sensible qui n'a point d'engagements.
Votre idée de la respecter trop pour continuer de la voir, si toute espérance vous est ôtée, me paraît plus brillante que délicate et juste, dès qu'on vous permet de venir et qu'on veut vous recevoir. Ne dirait-on pas que vous avez tous les droits ou que vous vous craignez vous-même? Soyez plus équitable envers vous et ayez plus de confiance dans un sentiment pur qui n'a pour objet qu'un lien sacré. M. W. [Marie Williams] vous accorde estime, intérêt, amitié, sympathie; méritez sa reconnaissance et son attendrissement; gémissez avec elle du sujet mélancolique do ses regrets'"; que votre passion généreuse devienne pour elle le premier, le plus doux des consolateurs. Aimez-la assez pour désirer véritablement d'adoucir sa tristesse; songez qu'elle ne peut encore parfaitement vous connaître et vous apprécier. Mettez-la dans le cas de juger que l'ardeur de vos souhaits ne tient pas uniquement à l'idée de votre propre bonheur en obtenant sa main, mais à l'espoir, à la conscience d'opérer le sien. Commencez donc à prouver que vous en êtes capable ; ayez assez d'empire sur vous pour être son meilleur ami, il sera impossible que son cœur tendre ne vous choisisse enfin pour le premier objet de ses affections. L'excès du sentiment, son délire, ses emportements peuvent frapper, séduire, entraîner l'imagination et les sens; mais une véritable passion tire d'elle-même la puissance de se contraindre et de se dévouer pleinement à son objet, et sa délicatesse, sa persévérance sont les seuls, mais les sûrs moyens de s'attacher pour jamais la femme respectable dont on veut faire la compagne de sa vie.
Je ne vous ai pas vu hier; je vous pardonne de m'oublier si vous êtes bou-
vier 1793, ellfi obtint de Bancal qu'il voterait contre la raort de Louis XVI. Emprisonnée trois mois durant la Terreur, puis réfugiée en Suisse , elle revint h Paris dès 1795, intimement liée (par un mariage secret?) avec son compatriote Stone, ami comme elle de la Hévolution française. A ce moment, Bancal lui offrit de nouveau sa main (Mèjje, p. i65), mais sans plus do succès. Elle vécut à Paris justju'à sa mort, toujoure attachée à la France et à la liberté. Ces trois lettres de Madame Roland ne sont pas datées. Elles se placent forcément
entre la fin de juillet 1799, où Miss Williams revenait à Paris, et la fin de mars 1793, oii Bancal partait pour cette mission auprès de Dumouriez qui devait le conduire dans les prisons de l'Aulriche. Nous inclinons à croire qu'il faut les mettre après le moment oîiMiss\Villi;imsavait eu assezd'empire sur Bancal pour déterminer son vote dans le procès du Roi , c'est-à-dire en février ou mars 1793. Mais elles pourraient être aussi des premiers jours d'août 1799-
<'' Miss Williams venait de perdre son père.
reux, mais je vous en voudrais à la mort d'avoir dévoré seul un chagrin que l'amitié aurait pu partager.
Je serai chez moi toute l'après-dîner et le soir.
Mardi matin.
[À BANCAL, À PARIS")
[Premiers mois de 179^, — de Paris.]
Je songe si peu à tout ce qui vous est étranger lorsque vous m'entretenez de vos intérêts les plus chers que j'ai déjà oublié cinq à six fois de vous faire la question que voici : auriez-vous des doubles des numéros de la Société d'agriculture, ou plutôt de quelques-uns des mémoires de celle de Londres que vous eûtes la complaisance de nous donner à votre retour d'Angleterre?'^'.
H y en avait deux où se trouvaient des observations de M. Young, relatives à des objets dont nous vous avions parlé; nous les emportâmes, dans le temps, là où notre destination nous appelait; nous aurions besoin aujourd'hui de faire des recherches dans ce genre, et je vous prierais de me prêter ce que vous pourriez avoir à votre disposition de propre à nous les faciliter.
Je voudrais savoir aussi quels sont les papiers anglais particulièrement consacrés aux arts, au commerce et à l'agriculture, et comment on peut se les procurer.
Je ne mêlerai point à ces questions d'affaires des réflexions sur un sujet autrement touchant, mais je ne cesserai de vous rappeler à cette disposition calme et sage dans laquelle on médite avec fruit sur les moyens de s'assurer le bonheur, et où l'on nourrit sans excès tous les sentiments qui peuvent le mériter et l'obtenir; il vous est assuré si les vœux de l'amitié peuvent être de quelque poids dans la balance des destinées.
Jeudi matin.
'"' Lettres à Bancal, \i. $5^; — ms. gSSi, a fait placer ces lettres en février ou mars
loi. 191-199. 1793, c'est-à-dire après la déniission de
'^' Si l'on admet, comme cela est vrai- Roland (22 janvier). Ce n'est pas au niinis-
semblablc , que ce bill(?t se lie à la lettre pré- tère que Roland pouvait songer à reprendre
cédente , il concourt à l'induction qui nous ses travaux sur les Arts.
[À BANCAL, À PARIS'')
[Premiers mois de 1793, — de Paris.]
Je me suis affligée de vos chagrins, j'ai besoin d'apprendre ce qui vous concerne, ne laissez point écouler la journée sans m'en instruire. Rappelez vos forces et votre courage, songez qu'une véritable passion ne connaît point d'obstacles, dès que la vertu n'est pas contre elle. Votre constance doit toucher une personne estimable et finira par vous mériter sa main. Si vous croyez que je puisse vous être utile dans la maison W. [Williams], j'irai, et je m'y conduirai comme vous le jugerez meilleur, c'est-à-dire en paraissant ignorer ou non l'objet et la nature de vos affections.
Adieu, mon ami. L'amitié et la philosophie sont les deux consolateurs du monde; je puis vous promettre l'une, aidez-vous de l'autre, mais sans abandonner un espoir qui doit se fonder sur votre propre persévérance.
[À BOSC, À paris'').]
[1" juin 1793, — de l'Abbaye.]
Aujourd'hui sur le trône, et demain dans les fers. C'est ainsi que l'honniîleté est traitée en révolution, mon pauvre ami!
'■' Lettres à Bancal, p. Z^-. — ms.9534, fol. 189-190.
'"> Cft hillet, f'frit par Madame Roland \o jour de son incarcération à l'Abbaye (voir dans Mortimer-Tornaiix , Hist. de la Terreur, t. VI, p. 355, copie de l'dcrou), a été pu- ■ blié en fac-similé par M. Barrière, dans son Alition de i8qo (t. I.), reproduit par M. Faugère (I, 1), puis, en fac-similé, par M. Armand Dayol [Album de la Révolution françaine, lô'fasc). — M. Faugère pense
qu'il ira dû 61tp, adressé à Bose ou à Cliampagneuxi. M. Armand Dayot croit (ju'il est adressé à Buzot! Celle hypothèse est inadmissible. Quand Madame Roland écrira à Biuot, quelques semaines après, elle lui dira : « Adieu, mon ami; mon bien-aimé, adieuN (Lettres 534, 538, 54o, 54i.) L'accent est tout autre. Avec Chanipagneux, son aîné de dix ans, elle a un ton plus cérémonieux : -Recevez , avec M"" Chanipagneux, les affectueux embrassements de celle qui
Vous ne sauriez croire combien je songe à vous depuis ce matin. Je suis persuadée que vous êtes l'un de ceux qui s'occupent davantage de mes vicissitudes.
Me voici en Lonnc maison pourtant qu'il plaira à Dieu. Là, comme ailleurs, je serai assez bien avec moi-même pour ne guère souffrir des changements. Il n'y a pas de puissance humaine capable d'enlever à une âme saine et forte l'espèce d'harmonie qui la tient au-dessus de tout.
Je vous embrasse cordialement; à la vie et à la mort, estime et amitié.
Roland, née Ph.