‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 83 sur 103 · LE BEAUJOLAIS. DE 1784 A · texte numérisé non relu

LE BEAUJOLAIS. DE 1784 A

§ I". Le Seigneur.

Le Beanjolais faisait alors partie de l'apanage du duc il'Oriéans, qui y exerçait, avec plus d'application qu'on ne le pourrait cmre, ses droils, d'ailleiu^ bien rwluits et à peu près purement honoriliques , tandis que la pelite province, de son côt(^, essayait, autiint qu'elle le pouvait, de recourir à son seigneur contre l'administration centrale.

Ainsi, lorsque l'Alit Maupeou, du a a février 1771, di^membra le Parlement de Paris au profil de six Conseils supi'rieiirs, auxquels ressortiraient les justices secondaires, c'est au duc d'Ork'ans que le bailliage de Villefrancbe s'adressa, dès le 6 niai-s, pour offrir sa dt'mission colleclive plutôt que de ressortir au Conseil supérieur de Lyon :

fr Notre tribunal, Monseigneur, — disaient les conseillers de Villefrancbe, — est juge naturel de votre domaine du Beaujolais. Tontes les contestations relatives aux droits utiles et de suzeraineté de votre Altesse Sérénissime et ceux de ses l'ei-iniers dans cette Baronnie sont portés devant vous, et les appels de nos jugements ont jusqu'ici ressorti au Parlement de Paris... <■'«

Lue dé|)utalion, dont faisait partie le cbanoine Dominique Roland, conseiller-clerc au bailliage, partit pour remettre cette adresse au duc d'Orléans en personne. Le bailliage n'aboutit d'ailleurs qu'à se faire supprimer par un édit de juin 1771. (Lors du l'établissement des Parlements, en 177^1, il fut réinstallé sous le litre de. s(.'nécbaussée. )

Qnand il s'agit de nommer un recteur de IHôlel-Dieu, c'est au Conseil de S. A. S. le duc d'Orléans qu'on s'adresse'''.

(/est également lui qui choisit le maire de Villefrancbe, enli-e trois candidats présentés par le conseil gi-néral de la commune. En 1788, son choix va se |>ortei' sur Charles-Antoine Chasset, un futur membre de la Gonsliluante et de la Convention. Chasset, avocat à la Sénéchaussée, n'avait pourtant été présenté que le second. Mais il n'en fut pas moins désigné par le duc d'Orléans, dont il semble bien avoir été alors l'homme de confiance. 1/» procèsverbal de son installation le dit assez :

(rCe jourd'bni, 98 mars 1788, Messieurs Plattet, Delacoste et Denis, écbevins, assemblés à l'Hr'ilel de Ville, à la manière accoulumi'e, s'est jjrt'senté M. Chasset, avocat au Parlement et à la Sénéchauss^ du Beaujolais, qui a dit que S. A. S. M'' le duc d'Orléans l'ayant honoré

' H.ril en litnujolniii île l.mnnigiinn, par P. ■-' \oir, dans la Hnolulioii frnnçaite de no-

<|p S. \. [Saint-Victor], Lyon, Perrin, i88.3, vi'mbre i8ç)<), le» Hnliiiid en Beniijnlm» nu |i. n3 cl siiiv. iriii' xièclt, par L. Missol et Cl. Perroud.

(le son choix pour remplir la place de maire pendant quatre années, etc. . . En conséquence, il requiei't à ce que le brevet qui lui a été accordé par ladite Altesse le i" du présent mois soit enregistré sur les registres de l'Hôtel de Ville, etc. . . '''«

A peine installé, Chasset eut à s'occuper d'une entreprise chère au duc d'Orléans, la fondation d'une Société philanthropique. Il s'agissait d'organiser, à côté de la charité exercée jusque-là presque exclusivement par les couvents et les paroisses, im essai de charité laïque, et le duc d'Orléans, franc-maçon, ami des philosoplies , s'était mis partout, dans tous ses apanages , à la tête de ce mouvement , dont il avait confié les soins d'exécution à son chancelier Ducrest, assisté alors de Brissot'^'. f^a it Maison philanthropi(pie ^'^ de Villefranche , sous la protection de Monseigneur le duc d'Orléans», fondée le i" janvier 1788, eut pour secrétaire Chasset lui-même. Le duc d'Oi'léans lui attribua une subvention annuelle de 9,000 livres «.

Ces indications suffisent pour marquer les liens qui existaient entre la maison d'Oriéans et la petite capitale du Beaujolais et expliquent que Madame Roland , dans ses démarches pour les Lettres de noblesse, ait songé un instant à recourir à cette protection. (Voir lettres 122, 123, etc. . .)

Nous la voyons aussi, dans l'hiver de 1786 à 1786 (lettres 212, 21/i, 216), s'occupant de procurer des renseignements au doyen du chapitre de Villefranche, Ghâtelain-Dessertines, pour l'oraison funèbre du duc d'Orléans qu'il devait prononcer. A Villefranche, c'était affaire d'importance.

§ 2. La Capitale.

C'est dans cette petite cité de 8,000 à 9,000 âmes'"', dont nous avons essayé ailleurs d'esquisser la physionomie vers la fin du xviu' siècle '"^ que Madame Roland vint s'installer à l'automne de 178/1. Ainsi que nous l'avons dil, f inspecteur, bien qu'attaché à la généralité de Lyon, obtint de n'avoir dans la grande ville qu'un pied-à-terre, près de l'Intendance, et de résider effectivement à Villefranche, dans la maison de famille; économie notable pour son budget.

Cette maison existe encore, sur la Grande-Rue, au n° 181, à l'angle de la petite rue Sainte-Claire. Elle est vaste et profonde et se prolonge, avec des cours et dépendances, jusqu'à une rue de derrière (appelée aujourd'hui iiie Roland). Il y avait même, au delà de celle rue, -d'autres dépendances et un jardin'"' allant jusqu'aux remparts. Le logis principal

'■' ArclUves municipales de Villefranche, l'C- eu liaison ; Mndame Roland no le nomme qu'une

gislre des délibérations municipales. fois (lettre 388). — Il y eut aussi une Société

f^l Mém. de Briuot, II, 43a. — CI'. Ileiite philanthropique à Lyon en 1789. (Voir Appen-

rétruspective , I. I, a' série, i835, p. 817. dice N.)

1'') Alm. du Lyonnais de 1789, p. 170. '■''> Robert de Hesseln, Dict. universel de la

'" Arch. municip. de Villefranche , GG, 60. — France, 1771. Disons ici que, bien que Chasset ait eu forcé- '"- Les Roland en Beaujolais au jr m' siècle.

ment, des rapports avec les Roland (il était d'ail- ''' «Vos fraises et vos cerises se gâteront, si

leurs leur voisin, car sa maison est au n° i()8 vous ne venez pas hientôtr', écri\ait M"" Braun

delà Grande-Rue), il semble qu'il n'y ait jamais à Madame Roland, le 1 3 avril 1791.

parait dater du xn" siècle. Dans la com- intérieure, à côté d'un puits, est encasti-ée dans la muraille une pierre où l'on voit sculptée une main tenant un panier de fleurs avec la léffende ane cropet, 159^. L'escaliei-, qui se développe dans la cour, paraît «^tre du temps •l'Henri IV. Mais d'élégantes ferrures, soit à la rampe de l'escalier, soit aux balcons des fenéli-es, et surtout de jolies boiseries dans la salle à manger sont du style Louis XV et attestent que les Roland , après avoir acquis la maison des Bottu de La Barmondière (ms. gSSa. foL 207) en avaient remanié et embelli l'aménagemenl.

C'était une maison de rapport; il y avait des loaitaires, pi'obablement le directeur et le receveur des aides , occupant le l'ez-de-chaussée. La vieille mère , Thérèse Bessye de Monlozan, et le frère aine, le chanoine Dominique, étaient installés au premier étage. Roland et sa femme s'établirent au second.

S 3. Lk Clos.

Le domaine rural de la familie Roland était k deux lieues de Villefranche, sur la paroisse de Theizé. Quand on se dii'ige de Villefranche vers le Sud-Esl, pai' lu roule qui remonte le joli ruisseau du Morgon et s'élève ensuite sur les première coteaux du Beaujolais, on arrive à une sorte de plateau mamelonné, couvert de vignes, oîi sont dispersés des hameaux, des manoirs , etc . . . C'est là que se trouve Le Clos , désigné sui- la carte de l'Etat-Major sous le nom de tCbâteaui. On est à une altitude de .3oo mètres environ, tandis que le bourg et l'église de Theizé, qui s'élèvent sur la colline en face, sont à plus de 4 00 mètres. Le paysage environnant a été décrit avec intiniment de grâce par Lamartine (Les Girondins, livre VIII). Il n'y a qu'un trait inexact, les bouleaux. Dans sa description du rustique manoir, juste en son ensemble, surtout pour le temps où elle a étt; faite (voilà plus d'un demi-siècle), il y aurait plus à reclilier. Une lettre de Lanthenas à Bosc, du 96 octobre 1786, que nous avons li-ouvt« dans la collection Morrison et tjui a été publiée i-écemment dans une revue ilépartementale -'', complète fort bien, dans sa précision prosaïque, et met au point le tableau où le poète a vu tant de choses'*'.

Le manoir du Clos, bien (pi'il eùl des appartements de maître, où l'on pouvait même recevoir des amis, était avant tout une maison d'exploitation rurale, avec cellier, pressoii-s, (-curies, hangai-s, caves, etc. Outre quatre domestiques attachés à la maison, cinq Nignerons. Jean Pradel, Jean Brosselte-Bcrlhier, Antoine Bardin, Claude Sivelle et Claude Perrussel, cultivaient le domaine à nii-fniit '''. Au fond du jardin était une petite chapelle pour le chanoine. Pas d'arbre» : le chanoine, ne songeant qu'au rapport, les faisait abattre (lettre 248). Vue bornée : ce n'est qu'en sortant du jardin et en s'avançant dans le clos vers l'Orient qu'on aperçoit la \allée de la Saône et le superbe horizon qui l'encadre.

'') K«/ny-/l(>ruc , 91 décembre i()Oo, arliclr> >" Invenlairos des 18-20 aoi'it et 97-80 sep-

(li- M. VisMfjiiet sur Lanthenas. tembre 1793, Archivée du lihâne, Q,»éque»hv$

'' Voir, dans les Roland en Beanjotait nu du dittricl dp Villefranche. Un des descendants

tnii' tièclt , une anecdote snr la façon dont d'Antoine Bardin était encore régisseur du do-

Lamartine interpn'tait les documents. maine en 1880.

S h. Les «elations.

Parlageant son temps entre ia grande et triste maison de Villefranche et la retraite fort rustique, un peu sauvage''', mais reposante du Cios, — avec quelques rares sf^ours à Lyon, — Madame Roland vécut là cinq ou six années. Ses relations avec le monde bourgeois de Villefranche , chanoines de la collégiale , officiers de la sénéchaussée , de l'élection , fonctionnaires des aides, etc., ne paraissent pas avoir tenu beaucoup de place dans sa vie; en arrivant, elle dut faire la tournée de visites obligatoire (lettre 168): elle vit plus particulièrement, outre les Preveraud de Pombrelon, parents de son mari ^^', les hommes qui avaient du goût pour les lettres, l'aimable doyen Dessertines, le bon et vieil avocat Pezant, les frères Pein, etc. Parmi les femmes de sa société, nous ne distinguons guère que M"" de Longchamps, et surtout une excellente jeune femme de Mulhouse, M"" Braun, dont le mari, appelé par Roland, venait de fonder aux portes de la ville, siu- la paroisse de Béligny, au lieu dit de La Quarantaine (ancien hôpital des pestiférés), une mamifacture de toiles peintes ou indiennes'^'. On pourrait aisément, en recueillant tous les traits épars dans la Correspondance , refaire le tableau de ces années de vie provinciale , mais ce détail intéresserait surtout les lecteurs de la petite ville qui en fut le cadre. Au fond. Madame Roland se tenait le plus possible en dehors de la (tcanaiUe caladoiseï '*', — c'est ainsi qu'elle appelle insolemment (lettre 230) la société de la ville, dont elle fait ailleurs une description assez piquante (lettre 191). Elle regardait plus loin: vers Lyon, en raison des relations considérables que Roland s'y créait , — vers Paris , où elle correspondait assidûment avec Rose et Lanlhenas, en attendant de correspondre avec Rrissot lui-même. Comme à Amiens, elle était excédée des dîners à accepter et à rendre , des irétemelles mangeaillesi (lettre 282). Elle allait cependant au bal (lettre 277). Mais ce qu'elle préférait de beaucoup, c'était de recevoir, — à Villefranche, les beaux esprits de Lyon qui y venaient à l'occasion de la grande séance annuelle de l'Académie (lettres 201, 203), — au Clos, en automne, à l'occasion des vendanges, ses belles connaissances lyonnaises (lettres 256, 307, 308).

Un prêtre de Lyon, l'abbé Guillon de Montléon, qui a connu les Roland à cette époque.

<■' Voir Souvenirs de Sophie Grandchamp.

''' La mère de Georges Preveraud était une Roland, Antoinette Holand de ia Roche. Arch. mun. de Villefranche, GG, 87, registre des années 17^9-1754.

('' C'est en 1782 que Théodore Braun, de Mulhouse, marié en 1768 avec Marthe Hofer (voir lettres 253 et 269), était venu s'étahiir à Béligny, prohablement sur ia soiUcitalion de Roland. Le catalogue du fonds Geste, de la bibliothèque de Lyon, mentionne (n° 17653, mais la pièce ne se trouve plus à la bibliotJièque) une lettre de Roland, sans suscrij)-

tion, (ten faveur du sieur Braun, Suisse de Mulhouse , qui vient étabUr une manufacture à Villefranche; Lyon, 5 janviers. Il est probable que Roland demandait pour son ami moins une autorisation , puisque Braun était à Villefranche depuis cinq ans déjà, qu'une faveur à laquelle sa qualité de protestant pouvait mettre obstacle. (Cf. lettre 267.)

•'1 Les habitants de Villefranche s'appelaient alors et s'appellent encore aujourd'hui les Caladois, probablement à cause de la grande chaussée en pente, empierrée et dallée, — roule de Paris à Lyon, — qui traverse la ville.

apprndicp: m.

et qui a beaucoup écrit sur i'histoire de Lyon pendant la Révolution, a publié, sur le séjour des Roland à Villefranche et à Lyon, quelques pages fort malveillantes*''. Sans discuter une à une ses assertions (qui contiennent souvent, comme toutes les satires, une part de vérité), nous en retiendrons une seule, à savoir, que les rapports seraient devenus bientôt fort difficiles entre les Roland et la société bourgeoise de Villefranche: (tOn leur attribuait une satire venue de Paris, sur un grand nombre de personnes les plus distinguées de la ville, qui s'étaient trouvées dans un bal auquel ou avait invité Monsieur et Madame Roland. Toutes ces personnes étaient désignées malignement dans ce pamphlet par des signes de musique ou des noms d'instruments , et si bien qu'on ne pouvait les y méconnaître. Telle dame était la blanche, telle autre la noire; celle-ci la cruche, celle-là le soupir, etc. Tel homme était la flûte Iraversière, tel autre la clarinette; celui-ci le hautbois, celui-lk le cor de chasse, etc. Les beaux esprits de Villefranche s'en vengèrent, en faisant arriver, chaque jour, soit de Paris, soit de Lyiin,des épigrammes, des chansons satiriques à l'adresse de Monsieur et Madame Roland. Toutes les portes leur étaient fermées; on les voyait de si mauvais œil, qu'ils ne pouvaient plus rester à Villefranche; le chanoine leur donna la jouissance d'une maison de campagne qu'il avait à quelques lieues de la ville. . . i.

Nous ne croyons guère à la satire anonyme. Ni Roland, ni sa femme n'étaient gens h pi-endre des détours pour maltraiter qui leur déplaisait. Mais ce que nous avons dit plus haut montre assez que, presque dès le début, la Parisienne a\ait pris en dédain son milieu provincial , et on peut bien admettre qu'elle le laissa voir. Quant à la rupture ouverte, elle eut lieu assurément, mais |)our une autre cause plus profonde, en 1789, au moment de la Révolution. Tout ce monde d'officiers royaax , qui vivait de l'ancien régime et qui ne voulait |>as disparaître, ne pouvait qu'iMre ardemment hostile à quiconque se vouait aux idées nouvelles. Les lettres des 7 août et 1" septembre 1789 à Brissot (32/i , 328) et dn -îo août 1789 à Bosc (326) font voir où les choses en étaient venues. La discorde pénétra jusque dans la famille de Roland, au point qu'en novembre 1790 (lettre 391), le chanoine Dominique et sa belle-sa-ur, logé.-i sous le même toit, ne communiquaient plus ensemble. Mais la lettre du 8 septembre 179» nous montre les deux fn'res réconciliés.

f ) Mémoire! pour teiTir à l'hiitoire de la ville de Lyon pendant la Révolution, Paris, Beaiidoin frères, iSa'i . 3 vol. in-8°, t. I, p. 55-Co.

C'est là qu'il reproche à itoland d'avoir proposé à l'Académie de Lyon d'utiliser les corps

des morts pour faire s de l'Imile, avec le procédé usité à Paris pour les débris des aiiimaui!» Nous avons dit, dans l'Appendice H, ce qu'il faut penser de celte table, qui serait odieuse si elle n'était inepte.

LPPENDICE

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