LES PORTRAITS
Cet Appendice n'est pas une Iconographie tles Roland. Un Iravaii de ce genre comporterait un appareil de gravures , dessins , etc. que n'admet pas la présente publication. Nous voulons seulement réunir quelques données historiques sur ceux de ces portraits dont l'authenticité est certaine, en en mentionnant quelques autres qui ne sont pas indignes de tout examen.
Disons d'abord que les portraits (vrais ou faux) sont très nombreux. Nous en avons compté, tant au Cabinet des estampes qu'à la Bibliothèque de Lyon (fonds Coste) plus de 60 pour Madame Roland, et plus de ào j)our son mari. Mais la plupart des pièces du fonds Coste sont les mêmes que celles des Estampes. En outre, dans chacune de ces collections, plusieurs gravures ne diffèrent entre elles que par les légendes et semblent être des tirage» d'une même planche à des époques diverses. Enfin presque toutes sont postérieures à la mort et, par conséquent, ont été faites ou de souvenir ou de fantaisie. Dans ce dernier cas, nous n'avons même pas à nous en occuper.
8 1"'. Portraits de Roland.
Si nous écartons tous les portraits qui semblent avoir été faits d'imagination , au xix' siècle , par des dessinateurs inventifs pour le compte des éditeurs d'ouvrages sur la Révolution, — si nous écartons également celui de Le Vachez, accompagné d'une vignette fantaisiste de Duplessis-Bertaux, — et si enfin nous rejetons celui de Gabriel, plus fantaisiste encore''', — il ne reste vraiment que quatre ou cinq portraits, signés de Pasquier (le compatriote et l'ami de Roland), de Bonneville (gravé par Aug. Saint-Aubin), de Colibert, datant tous de 1799, c'est-à-dire de l'année des deux ministères et de la popularité de Roland, ce qui leur donne un caractère indiscutable d'authenticité , d'autant plus qu'ils ont entie eux un grand caractère de ressemblance ''*.
'" Il est au Musée Carnavalet, et a été re- M. Join-Lambert (Introduction, p. xxt), et sur
produit par M. Armand Dayot, dans le l'i' fas- lequel nous avons déjà fait quelques réserves
cicule, p. aa'i, de sa publication «La Révolution dans la Revue critique du a5 mai 1896. Sa date
française». le met en dehors de notre examen.
Nous ne nous occupons pas non plus ici d'un (*> Ajoutons-y un buste en terre cuite que
portrait de Roland, en iTJ'j, qu'a reproduit possède M"' C. Mariliier.
S 2. Portraits de Madame Roland.
II y a d'abord , dans l'ordre chronologique , le portrait de Marie Phlipon du Musée Carnavalet, reproduit en télé de l'ouvrage de M. Join-Lamberl. 11 daterait de 1778 et aurait été gravé par Phlipon. Nous nous bornons à le mentionner, car il ne peut servir ici de point de comparaison avec les autres portraits de 179a et 1798.
Il importe, en effet, de remarquer tout d'aboi-d que nous ne voyons guère de place, pour des portraits de Madame Roland, entre l'année où elle a quitté Paris (1781) et celle de son retour en 1791. Dans cet intervalle, elle a habité Amiens, puis le Beaujolais, en dehors du monde des artistes, dans une de ces situations modestes, relativement peu aisées, où l'on ne songe guère à se faire peindre. Une toile remarquable, que possède M. Nouvion, conseiller à la Cour d'appel de Nimes , qu'il attribue à Prud'hon et où il croit reconnaître les traits de Madame Roland , devrait donc , si ces deux hypothèses étaient admises , être datée au plus tôt de 1791. On sait, en effet, que Madame Roland, revenue à Paris cette année-là, du ao février au 3 septembre, habita la rue Guénégaud, et qu'elle allait souvent avec son mari. Rose, l^nthenas, etc., au Club des Jacobins, où ses amis d'alors, Pétion, Buzot, Robespierre se faisaient applaudir. Or, il se trouve que Prud'hon , qui d'ailleurs était en Italie de 1784 à 1789, demeura précisément, à son retour, dans la rue Guénégaud''', et qu'il allait assidûment , lui aussi , écouter Robespierre aux Jacobins. Ces circonstances permettent de croire qu'il aurait pu connaître les Roland. Mais nous ne pouvons que les signaler, sans pousser plus loin un examen qui supposerait admises deux hypothèses préalables '*'.
Lorsque Roland devint ministre en mars 179a et que sa femme organisa les célèbres réceptions du miuistère de l'Intérieur, si agréablement décrites par Etienne Dumont ''' et par Lemontey '*', les peintres durent s'offrir en foule.
Faut-il compter Heinsius parmi eux? Le portrait si connu qui est au Musée de Versailles et qui porte la signature Heinsiu» pitixit, ijga , représente-t-il réellement Madame Roland? La famille le tient pour apocryphe. M°" Faugère, veuve de l'érudit (petit-neveu de Rose) qui a rassemblé tant de précieux documents sur les Roland, noua a déclaré également, en 1 896 , deux ans avant sa mort , que ce portrait était une fausse attribution , et elle s'appuyait pour cela sur une lettre adressée à son mari par M. Eudore Soulié, le savant conservateur du Mug^ de Versailles. Malheureusement, nous n'avons pas retrouvé cette lettre dans les papiers légués par M"' Faugère, en 1898, à la Bibliothèque nationale. Ajoutons que, dans aucun des catalogues du Musée de Versailles, tant ceux de .M. Eudore Soulié que ceux de M.VI. de Nolhac et Pératé, ses successeurs, aucun doute n'apparait sur l'authenticité de l'œuvre. Nous ne pouvons donc que consigner ici l'opinion, si autorisée en l'espèce, et de M"" Faugère et des descendants de Madame Roland. En tout cas, il semble bien que le pinceau
(" Pierre-Paul Prud'hon, par Charles Clé- portrait, estime qu'il parait bien représenter
mont, p. 6'i et a 19 de la 3" édition (1866). Il son arrière-graiid'mère.
est vrai que Prud'hon, en teptembre 1791, avait ''' Souvenirs «w Mirabeau, p. .396, etc..
déjà quitté la rue Guénégaud pour la rue Cadet et par M°" Marie Roger, dans la Notice de son
(Ibid, p. 309). édition des Mémoire» (iSaS).
"' Notons que M*" Taillet, qui a examiné ce <*> Cité par M. Dauban, Étude, p. cxixiv.
du peintre aurait été singulièrement infidèle. Rien ne ressemble moins aux portraits, plus exacts à des degrés divers , dont nous allons parler.
Ce sont d'abord les portraits de Pasquier, de Bonneville et de Fouquet.
Pour établir que celui de Pasquier date de 1799, nous prions le lecteur de nous suivre dans quelques déductions :
n y a, au Cabinet des estampes, deux portraits de Roland, gravés par Pascpiier. Au bas du premier est un quatrain à la louange du citoyen; dans le second, un vers a été ajouté au quatrain : «Et, grand comme Catou, disposa de sa viei. Ce second tirage est donc postérieur à la mort de Roland. Mais, de cela même, on peut conclure que le premier est antérieur et date, non de 1798, moment où il eût été trop périlleux de représenter et de célébrer Roland, mais de 179a, alors qu'il était ministi-e et populaire. Nous avons d'ailleurs aux Estampes un portrait de Servan , par Pasquier, avec celte légende : ffPasquier pinx. et sculps. — Joseph Servan, maréchal de camp des armées de France, ministre de la guerre le 10 août 1792. Ingenio et virtute Sahis populii , et cette gravure de Servan est identique, par les dimensions, par le procédé de travail, aux deux gravures de Roland. Toutes ont donc été faites en un même temps, à une heure où le public devait rechercher les portraits des ministres patriotes.
Or, les deux gravures de Pasquier, du Cabinet des estampes , qui représentent Madame Roland , sont absolument du même travail que ces portraits de Roland et de Servan , et par conséquent doivent avoir été faites à la même heure, c'est-à-dire en 1792. Il est vrai que le quatrain qui les accompagne''' indique l'époque de la réaction thermidorienne. Mais ce quati-ain aura été ajouté à un second tirage, comme pour Roland.
On peut en dire autant des deux gravures de Bonneville. Dans les états que nous connaissons, il semble bien qu'elles datent aussi de 1796. Mais on peut bien présiuner que Bonneville, qui avait fait le portrait de Roland en 179a''', avait fait aussi, dès la môme époque, celui de la femme du ministre.
Enfin le portrait médaillon, rrdessiné pai' Fouquet, gravé par Chrétien, inventeur du physionotrace , cloître Saint-Honoré , à Parisn, doit être également de 1792. L'exemplaire qui existe au fonds Coste (n° 14895) et qui porte en légende (avec deux erreurs) «Madame Roland de La Platière, née Marie-/o.sèpAe Phlipon, immolée par les factieux le iS novembre 17931 est nécessairement d'un tirage postérieur. Mais l'exemplaire que nous avons vu au château de Rosière ne porte pas d'autre légende que les indications du dessinateur et du graveui", et nous savons que le physionotrace était déjà en vogue en 1799. Nous savons aussi que Madame Roland y eut recours (lettre 5o3, à Lavater, du 18 novembre 179a)-
") J'étais républicaine et j'ai vécu sans J'étonnai les tyrans dont je fus la victime.
[crime. La femme de Caton devait braver la mort.
0 mes concitoyens, ne plaignez pas mon !'> Il avait paru, gravé par Aug. Saint- Aubin,
[sort! dans la CArom'^ue du moi* d'octobre 179a,
Ces figui-ation sont donc authentiques. Sont-elles ressemblantes? On en peut douter, car Madame Roland ëcrivait, aux premiers joiu-s de septembre 1793 : ffMon portrait a été dessiné plusieurs fois , peint et gravé ; aucune de ces imitations ne donne l'idée de ma personnen. Et elle ajoutait en note : irLe camée de Lauglois est la moins mauvaise^. Qu'était donc ce camée de Langlois ?
S 4. Le Médaillon des Archives.
Nous croyons avoir suilisanunent établi , dans notre élude sur itle portrait de Madame Roland aux .firchives nationaiesi [Révolution française du li février 1901), que ce camén de Langlois n'est autre que la miniature conservée aux Archives '''. Nous nous bornerons donc h résumer ici nos conclusions :
Jérôme Langlois, pemtre miniaturiste, élève de Vien, s'était fait une spécialité de faire des portraits en frminialures et en caméesi, ce terme paraissant désigner alors des médaillons peints par un procédé particulier. Vers la fin de 1792 , il avait entrepris une collection de portraits de ce genre. En janvier 1798, il expédiait en quelques séances celui de Dumouriez. C'est en décembre 179a qu'il dut faire celui de Madame Roland, en plusieurs exemplaires, ce que permettait le procédé dont il faisait usage.
C'est ce portrait que Madame Roland envoyait à Servan, lea5 décembre 179a (lettre 506), en lui disant : ^Je suis bien aise de vous dire qu'après mon mari, ma fille, et tt»ie autre personne, vous êtes le seul à qui je le fasse connaîtrei.
Cette autre personne était certainement Ruzot , qui avait , de son côté , donné à Madame Roland son portrait , peint aussi probablement par Langlois ■*'. Buzot emporta , dans sa proscription, le médaillon de son amie. M. Vatel a raconté, et nous avons résumé d'après lui, les singulières vicissitude's h la suite desquelles ce médaillon, saisi h Saint-Erailion avec les papiers de Buzot en juin 179^, fut expédié au Comité de salut public et, par suite, se trouve maintenant aux Archives nationales.
L'authenticité de ce portrait nous parait donc incontestable , et il a pour nous cet intérêt particulier d'être, de l'aveu de Madame Roland, la moins infidèle de ses images '''.
S U. Portraits postérieurs.
Rose, dans l'Avertissement de la 1" partie de son édition de 1796, annonçait «\m portrait de la citoyenne Roland, gravé par l'estimable Pasquieri , qui devait paraître avec la 4" partie. Puis, dans l'Avertissement de cette k' partie, il s'excusait, sur un accident arrivé à la planche, d'être obligé de retarder la livraison de la gravure. Nous ne trouvons pas d'indice (jue cette livraison ait été faite. Rn tout cas, la gravure annoncée de Pasquier ne dut être autre que celle dont nous avons parlé plus haut.
O Vitrine ia5. Catalogue tommaire du hiu- <'' Il est vrai que c'est celle qui, vu les cir-
tée des Arck. nat., par Jules Guiffrey, p. gû. constances où elle avait été faite et les sou-
(') Les deux portraits sont identiques de venirs qu'elle lui rappelait, devait lui plaire da-
fornie,>de dimension , de facture, vantage.
Cliampagneux, dans son édition de 1800, donna un portrait {B. A. — NicoUet del., — S. C. Gaucher inc., — an viii), en rappelant que la mobiiilë du visage de Madame Roland avait toujours rendu difficile la tâche des peintres : (rquatre artistes habiles ont échoué'"'. La gravure qui accompagne cette édition est un cinquième effort, et qui a été le plus iieureux. La ressemblance y est, mais une infinité de choses de détail ont échappé au pinceau. On y trouve sa physionomie, lorsqu'elle était dans une situation tranquille; mais comme cette physionomie se modifiait en autant de manières que son âme éprouvait d'affections différentes, toutes ces physionomies nous manquent... 1.
Le témoignage est important. Champagneux avait vécu dans l'intimité des Roland ; il est donc bon juge, et le portrait qui accompagne son édition doit être tenu pour un des plus ressemblants.
Plus tard, en iSay*'', un autre éditeur, Barrière, annonçait en ces termes un autre portrait : trNous devons au crayon de Mademoiselle Godefroid quelques-uns des traits qui ont aidé la gravure à tracer l'image de Madame Roland. Ce portrait, exécuté d'après un densin original de la plus parfaite ressemblance , sera publié avec un fac-similé de la tête de vierge que Madame Roland avait dessinée dans sa prison. . . 1 (t. II, p. 3n).
Mademoiselle Godefroid , fille de la maîtresse de pension qui avait recueilli Eudora Roland à la fin d'octobre 1793, était une artiste distinguée'''. Mais elle n'avait jamais vu la mère de sa compagne de jeunesse. Aussi ne put-elle travailler, Barrière le dit lui-môme, que d'après trun dessin original de la plus parfaite ressemblance». Quel dessin? Si on considèi-e que Barrière tenait de Bosc les renseignements divers dont il a enrichi son édition , on sera amené à présumer que c'est Bosc qui lui aura fourni ou promis ce crdessin original». Nous allons voir, un peu plus loin , ce que ce pouvait être.
Nous croyons d'ailleurs que ce portrait promis par l'éditeur n'a pas été publié. Nous ne l'avons trouvé ni dans l'édition de 1827, ni ailleurs.
S 5. Le portrait du château de Rosière.
Il existe, au château de Rosière, chez Madame Taillet, un portrait authentique, original, — et une copie du même, portant la mention rrcopié par Eliza Bosc'*', iSaj».
Le portrait de Rosière semble donc bien être le ffdessin original, de la plus parfaite ressemblance» dont Barrière, renseigné par Bosc, parlait en 1 8a j, et que Mademoiselle Godefroid devait reproduire.
''' Nous avons là io nombre des portraits faits du mant de Madame Roland.
C) Dans sa 3* édition des Mémoire». Il avait donné la première en 1820.
'" Voir sur elle une note de la lettre 556. Ajoutons que, particulièrement liée avec Madame Champagneux, elle a exposé, aux salons de j83i à 1847, au moins huit portraits des personnes de sa famille. Elle avait donc, si l'on
peut s'exprimer ainsi , la tradition domestique , élément précieux.
'*' C'est la fille aînée de Bosc, Floréal, dite Eliza, mariée depuis à M. Pilastre de la Brardière, fils du Girondin.
Madame Mariliier possède une copie de ce même portrait , avec la mention suivante : «copié sur l'original, par Mademoiselle Mélanie Guérin, en iSaa». *
Il n'est d'ailleurs pas douteux qu'il ne soit ressemblant. La fiile, la petite-fille et les arrière-petites-lilies de Madame Roland l'ont toujoui-s considéré comme tel.
De quelle époque dale-t-il? A-t-il été fait du vivant de Madame Roland ou a-t-il été fait, après sa mort, de souvenir?
D'après Madame Maiiilier, il aurait été fait en prison , à Sainte-Pélagie , par un compagnon de captivité et aiurait été remis par Madame Roland à la fidèle Fleury. Ce peut n'être là qu'une tradition, mais elle trouverait sa confirnialion dans un mot de Mentelle. En effet, dans cette lettre du a 5 mars 1800 à Chanipagneux , où il se révélait comme ayant été le dernier confident de ia prisonnière, Mentelle disait : irCest à moi qu'elle a confié ses Mémoires, . . .le portrait de son mari, le sien même que je garde... 1. 11 se pourrait donc (jue ce portrait, remis à Fleury ou à Mentelle (à ce moment-là , c'était tout un), rendu ensuite à la famille , fut l'original que l'on conserve à Rosière. Mais cette hypothèse sur l'origine de l'œuvre , qu'on i'admetl* ou qu'on la rejette , ne change rien à l'intérêt qu'offre , au [joint de vue de l'exactitude, le portrait de Rosière, |)uisque, depuis trois générations, on l'y tient pour ressemblant.
S 6. CONCLOSION.
En résumé, les gravures de Pasquier, de Ronneviile et de Fouquet , le médaillon des Archives, la gravure de Nicollet en 1800, l'original conservé au château de Rosière, nous pnraissent être les représentations les plus authentiques'"' de Madame Roland en 179a et 1798, c'est-à-dire au temps de la fortune et de l'adversité'*'.
'*' Mentionnons pour mémoire une jolie si- dans son ouvrage cinq portraits, dont un seul,
lliouette de Lavaler, représentant Roland, sa celui de Rosière, mérite de retenir l'attention, femme et leur enfant, qui se trouve aussi à On aous a signalé un beau portrait de Ma-
Rosière. dame Roland appartenant à M. le comte Du-
''' Une américaine, miss Ida Tarbell, qui a châtcl, ancien ambassadeur à Vienne. Mais nous
écrit le livre le mieux étudié que nous ayons sur ne voulons parler ici que des portraits sur l'his-
Madaine Roland (New- York, 1896), a reproduit toire dcs<iucls nous avons quelques données.