‹ Lettres; publiées (volume 2)Chapitre 93 sur 103 · AGATHE · texte numérisé non relu

AGATHE

Ce n'est guère que par Madame Roland elle-même que nous connaissons celte humble amie, ffdont le constant attachement, dit-elle {Méin., Il, 5o), a fait ma consolation dans plus d'une circonstance » , et dont elle dit encore : (rSon caractère et son affection m'ont inspiré pour elle l'attachement le plus vrai; je me suis honorée de le lui témoigner sans cesse».

«Angélique Boufflers, née sans fortune, s'était engagée par des vœiudès l'âge de dix-sept ans. . . Ji {Ibid.). Gomme nous voyons un peu plus loin (p. Sa) qu'elle avait vingt-quatre ans lorsque Marie Phlipon la connut au couvent en 1 766 , il en résulte qu'elle était née vers 17^1 et avait fait ses vœux de religieuse vers 17,58. Elle avait donc treize ans de plus que son élève. C'est au couvent des "• religieuses de la congrégation de Notre-Dame , chanoinesses de Saint-Augustin , rue Neuve Saint-Étienne-du-Monln, qu'AngéUque BoufBers avait fait profession , sous le nom de sœur Sainte- Agathe.

Elle était pauvre: «Le défaut de dot avait assigné sa place parmi les sœurs converses '''«. Elle n'avait pas non plus «reçu de grands secoure de l'éducation», et le billet d'elle à Madame Roland que nous avons donné en note à la lettre du 8 avril 1784 est d'une étrange orthographe. Mais »la sensibilité de son cœur et la vivacité de son esprit» lui avaient acquis, dans la communauté, une considération particulière.

Pendant l'année que Marie Phlipon passa au couvent (1765-1766), sœur Sainte-Agathe s'attacha à elle avec une affection passionnée et jalouse : ffla nature l'avait pétrie de soufre et de salpêtre... ». Elles continuèrent à se voir, à correspondre, à s'aimer, d'une amitié orageuse, traversée par des querelles, des brouilles (Lettres Cannet, 96 novembre 1771), mais qui, dès que l'une avait besoin de l'autre, se retrouvait active et fidèle. Quand sa jeune amie tombe gravement malade en 1778, Agathe, ne pouvant sortir pour la soigner, lui envoie une de ses cousines, jeune veuve, ^mère aimable de quatre enfants». {Mmn,., II, ia6;

<'' En 177a, elle est cala roberie» (Lcltres Gannet, 1 1 juin). — Une lettre inédite de Marie Phlipon, que le possesseur, M. Gcsbron, a bien voulu uous communiquer, fournit une indication curieuse. Marie Phlipon, sortie du couvent vers le mois de mai 1766, écrit, le «5 avril 1767, à Sophie Cannet, qui était encore pensionnaire dans l'établissement, et lui dit (nous rectifions l'orthographe de l'écolière): «Je comptais ne l'écrire qu'après Pâques, voulant te laisser passer tranquillement le temps

consacré à la pénitence. . . La même raison m'a engagé à ne point écrire à ma bonne, à qui je suis bien obligée de son ressouvenir. Je te prie de l'assurer de tout ce que ton cœur te pourra suggérer de plus tendre et de plus sincère... ». Ainsi la converse était, auprès des pensionnaires, sur le pied d'une it bonne», et l'humilité même de cette situation pouvait contribuer, quand l'attachement se produisait entre elle et les ciifanis confiés à ses soins, à le rendre plus intime.

LETTIM DE aiDAME EOLinD. — II.

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Lettres ùmnet , 12 mars.) Les deux sœurs Cannet sont jalouses d'Agathe, et Marie se croit obligée de s'excuser avec elles d'avoir donné son portrait à l'humble religieuse , en se plaignant presque de nracharnement» de celte amitié. (Lettres Cannet, a8 novembre 177^, 9 et aa janvier 1776.)

Dès que la fille du graveur peut s'échapper un moment du logis , c'est pour aller voir Agathe au couvent. rrMon Agathe m'écrivait de temps en temps de ces lettres tendres dont l'accent, tout particulier à ces colombes gémissantes qui ne pouvaient se permettre que l'amitié, était encore avivé chez elle par son âme ardente ; les petits coffres , les jolies pelotes et les bonbons les accompagnf»ient toutes les fois qu'il lui était possible de les y joindre ; j'allais la voir de temps en temps. . . 1 {Mcm., II, 79-80.) C'est auprès d'Agathe qu'elle était la veille delà mort de sa mère. (Juin 1775. Ibid., 167-169. )Puis la religieuse entreprend de ia marier. {Lettres Cannet, ai janvier, 5 février 1776.) Mais le moment n'était pas propice : La Blancherie occupait alors la place et Roland venait d'entrer en scène.

Au jour de la grande crise , au moment où , ne pouvant plus rester chez son pèi-e et voulant d'aUlem-s amener Roland à se prononcer, Marie Phlipon cherche un asile honorable, c'est auprès d'Agathe , à la congrégation , qu'elle se réfugie; la pieuse fille est sa confidente; Roland ne l'ignore pas '"'. Tous les soirs , les deux amies se rejoignent : ^Plusieurs journéas s'écoulent sans que je parle à d'autres qu'à mon amie , qui me donne chaque soir une demi-heurei '*'. rrTous les soirs, avant de me coucher, j'ai, pendant un quart d'hem-e, Sainte-Agathe, toujours tendre et toujours active'''." «Tous les soirs, la sensible Agathe venait passer une demi-heure près de moi; les douces larmes de l'amitié accompagnaient les effusions de son cœur'*'.i La religieuse en vient à se charger des lettres de Roland pour son amie : (r J'étais au jardin lorsque mon Agathe, munie de ta lettre, me cherchait de tous les côtés pour me la remettre» '*'. Et l'amoureux quadragénaire, si jaloux qu'il soit de son secret, se résigne à le voir confié à une alliée si sûre : »• As-tu reparlé de moi à ton Agathe ? sois vraie ; je ne t'en saurai pas mauvais gré, puisque tu la juges digne de toii '''.

De tels souvenirs ne s'effacent pas. Agathe a bien él^ pour Marie Phlipon, comme elle l'écrit à Lanthenas le 90 juillet 1790, (fl'amie de mon jeune âge, de mes années hem-euses et de mon temps d'épreuve-n.

Mariée, mère de famille. Madame Roland reste fidèle à la recluse. Roland se rend-il d'Amiens à Paris, elle le charge d'aller voir Agathe, de lui porter de petits cadeaux (voir Correspondance, passim); lorsqu'elle y vient elle-même en mars-mai 1786, elle la revoit avec le même empressement ; elle ne l'oublie pas non plus lorsqu'elle traverse Paris en septembre 1784 pour se rendre en Beaujolais, et il est probable qu'elle la trouve malade, car dès son arrivée au Clos, le 3 octobre 1784 (lettre 163), elle charge Lanthenas d'aller prendre de ses nouvelles, et, le i5 décembre suivant (lettre 170), elle remercie Rose du soin qu'il a pris de lui donner itde sûres nouvelles d'Agathei.

<') Rec. loin-Lambert, 16 novembre 1779 : '''A Sophie Cannet, a décembre.

sEntre plusieurs amies, lu en as une fidèle, '*' Mém., II, a/ia.

constanle et sûre, cl tu es malheureuse ?ii ''"' Rec. Join-Lambert , cix.

'^' Ibid., A décembre. '*' Ibid., 16 janvier 1780.

La santé de ia pauvre nonne déclinait , et le moral s'en ressentait ; déjà , le a 8 octobre 1778, Marie Phlipon écrivait à Sophie Cannet : ff . . . C'est une fille sacrifiée ; sa sanlé se délabi-e tous les jours davantage , les disgrâces l'assiègent, et le dégoût de la vie s'insinue dans son cœur...». Les approches de la Révolution ne firent qu'augmenter l'ébranlement de son esprit, surtout après le décret du i3 février 1790, qui supprimait les ordres monastiques, en autorisant seulement les religieuses à rester dans les couvents dont on leur ouvrait les portes. Agathe resta, mais plus troublée que jamais. Dans une lettre à Lanlhenas, du 30 juillet 1790, déjà citée, Madame Roland , après l'avoir chargé d'aller voir Agathe à la congrégation, ajoute : wSa dernière lettre avait de tels caractères de démence, que je l'ai pleurée comme perdue et que je n'ai plus su quel ton prendre pour lui écrire. Mais ce pourrait être un accès passager.»

Cependant, la liquidation des biens de la petite communauté se poursuivait conformément à la loi, et une lettre du ministre des Contributions publiques, des a8-3i août 1791, promettait une pension de 3oo livres h chacune de ses religieuses et de i5o livres seulement aiu SQîurs converses, ce qui était le cas de la pauvre Agathe. (Tuetey, 111,4719-4738.)

Mais, après le décret du 17 août 179a, qui ordonnait l'évacuation des couvents à partir du 1" octobre, la malheureuse fille dut quitter la maison qui depuis plus de trente ans abritait sa vie. Elle se logea dans le quartier, sur celte pente alors couverte de jardins, ds couvents, d'humbles logis, qui s'incline du Panthéon vers le Jardin des Plantes et vers celle maison de Sainte-Pélagie où son ancienne élève allait être bientôt conduite. Madame Roland n'avait pas cessé, dans ces années 1791 et 179a, au milieu des orages de sa propre vie, de s'occuper d'elle : (rDans les dernières années de l'existence des couvents, ce n'était plus qu'elle seule que j'allais voir dans le sien... 1. {Mém., II, 53.)

Aux jours de la prison et des angoisses, ce fut le tour d'Agathe de s'in<niiéter et de le faire savoir à frsa fillei : «Sortie de cet asile lorsque l'âge et les infirmités le lui rendaient nécessaire, réduite à la méchocre pension qui lui est assignée, elle végète non loin des lieux de notre ancienne demeure et de ceux où je suis prisonnière, et, dans les disgrâces d'une situation malaisée, elle ne gémit que de la détention de sa fille, car c'est ainsi qu'elle m'applle toujours ...»>.( Ibid. , écrit en août 1798, à Sainte-Pélagie. ) Agathe , — redevenue Angélique Roufflers, — sert même d'intermétliaire pour la correspondance avec Ruzot fugitif (lettre 542). rrMa pauvre Agathe I Elle est sortie de son cloître sans cesser d'être une colombe gémissante; elle pleure sur sa fille; c'est ainsi qu'elle m'appelle. . . » {Mém., Il, 335; écrit aux premiers jours d'octobre 1793.) Et dans la lettre du 8 octobre, à la fidèle Fleuiy : «Dis à mon Agathe que j'emporte avec moi la douceur d'être chérie par elle depuis mon enfance et le regret de ne pouvoir lui témoigner mon attachement". M. Jal {Dict. critique, art. Roland) a retrouvé la date de la mort de l'humble converse, »4 avril 1797.

LPPENDIGE

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