‹ Lettres; publieesChapitre 10 sur 72 · octobre 1776. Plilipon · texte numérisé non relu

octobre 1776. Plilipon

avait pour le service de cette dame, qui, tout honnête et ne sachant trop ce que (••la voulait dire, répondit qu'elle venait me voir et me faire vos compliments. En même temps, elle descendit de voilure, je la conduis à l'aveuglette jusqu'au pied de l'escalier en criant après une autre lumière, que M. Trude apporte enfin et à l'aide de laquelle nous parvenons au coin de ma cheminée; alors force compliment» et politesses se débitèrent réciproquement, sans trop nous expliquer sur l'aventure, dont chacune riait sous cape. Cette dame, pour sa part, a dû trouver ce remuement assez comique, car j'ai bien vu qu'elle n'était pour rien dans ce brouillamini. Je n'avais pas encore le bracelet et je lui témoignai que je me ferais un vrai plaisir de le lui porter moi-même; elle me donna son adresse et les jours où je pourrais la trouver; mais elle part demain, je n'ai pas eu de temps, d'ailleurs j>- n'ai pas l'honneur de la connaître et certainement ma visite ne l'intéresse guère. M. de Sélincourt vint le lundi matin me demander le bracelet pour le donner à M de Chaignes, qu'il allait voir l'api ès-midi avec M"* [de] La Motte et M"* d'Hangard (que, par cette raison, je n'aurais pas crue incommodée); je le lui remis volontiers et je suis restée chez moi. Voilà mes affaires au net pour cette partie. Il faut actuellement me dire si je peux espérer quelque occasion prochaine pour vous envoyer un petit échantillon de la peinture de ma bonne femme; cela gfM rirait trop une lettre et n'y serait peut-être pas à l'abri de quelque inconvénient; j'attends une répons précise sur cet objet, et je dépêche toutes ces explications pour en venir à une causerie avec toi, ma Sophie.

Tu ne doutes pas un moment du vif intérêt que tu m'inspires dans tous les temps quelque différence d'opinion ne saurait éloigner des âmes rapprochées par leurs inclinations et leur essence, tu fais partie de mon être, je tiens à toi par des liens que tu sanctifies de ton côté, mais que je ne sais encore que resserrer. J'aime les détails que tu me donnes de ta manière d'exister; je suis avide de tout H (|ni ratât de toi, je saisis ce que tu me découvres, je respecte ce que tu me tais. Dans d'autres circonstances, je me plaindrais peut-être à moi-même qu'il y eût quelque chose à me taire; mais si la communication parfaite est une vertu pour moi, le silence MMttN du chrétien en Ml une autre que je révère. Ne crois pas qu'en regardant la religion NMM incertaine, je souri» de l.i résolution de MU qui la jugent autrement et la suivent dans toute sa pureté; elle est respectable et sainte dans sa morale, il faut avoir l'âme noble et forte pour la pratiquer fidèlement. C'est parce que sçs préceptes de conduite sont conformes à la raison que je l'estime infiniment, et c'est par l'analogie de mes dispositions avec ce qu'elle prescrit que je suis si tranquille, j'ai presque dit si indifférente, sur les dogmes et les faits qui semblent n'c\i-ler que pour I '( -«.prit et la croyance, et qui M bal rien iu\ mœurs. Dans mon scepticisme, je me persuade fort bien qu'on puisse ne pas douter. L'idée que tu me donnes de ta foi est précisément celle que

j'ai toujours eue et de la tienne et de celle de tous les croyants. Je parierais bien qu'il n'y a pas un seul homme persuadé de sa religion de la [même] manière qu'on l'est de la vérité d'une proposition géométriquement démontrée; mais il l'est par une adhésion intérieure, par un sentiment intime qui n'est pas moins puissant que l'évidence géométrique, sans être de la même nature. Voilà pourquoi le raisonnement entre pour peu dans la soumission, ou que souvent il la combat; ce sentiment est donc ce qu'on appelle le fruit de la grâce, et ce que d'autres regardent comme le résultat des circonstances et de cette combinaison variée des impressions diverses de l'éducation, du tempérament, etc. Dans l'un et l'autre cas, il ne dépend pas de nous. Ceux qui l'ont et ceux qui sans l'avoir ne le jugent pas nécessaire à leur vertu, à leur bonheur, me paraissent au même point, chacun dans leur situation. Je pressens tout ce qu'il pourra produire chez toi, je le devine, je l'attends; toujours tu seras conséquente et toujours au-dessus de la classe ordinaire; et moi, toujours simple, droite et franche, incertaine ou convaincue, fidèle à la vertu, à toi, je mourrai ton amie, et digne de l'être.

Je t'embrasse avec attendrissement, ainsi que toi, ma chère Henriette; je te parle peu, je sors aujourd'hui, je suis pressée, mais je reviendrai bientôt.

Adieu, mes chères amies, je suis toute à vous.

[P.-S.] Ta lettre de M"" Mimerel'1' est du 26 février.

À SOPHIE'2». — agmars 1777.

Samedi soir, 39 mai-. 1777.

Je reçois avec attendrissement l'effusion de ton âme, l'expression de les pensées; je me plais à t'écouter. Ta voix est celle de l'amitié, me serait-il possible de l'entendre sans émotion et sans plaisir? Je sens le prix des instants que tu me donnes en connaissant la valeur que tu sais mettre à leur emploi. Je te sais gré de tes sacrifices, autant par l'importance de ce dont tu te prives que par la satisfaction qui m'en revient. Il y a présentement plus de générosité que de besoin dans l'attachement que tu me conserves, ton cœur est rempli sans moi; j'ai la joie de penser que tes sentiments, loin d'être nécessités par son vide, sont mérités par les miens

W C'est-à-dire apportée par M"* Mimerel. — <,] Archives d'Agy; adresse, timbre et visa . cachet. Dauban, t. Il, p. 72-76.

et donnés volontairement. Je n'ai pas entièrement saisi ta pensée, lorsque tu me préviens que je ne trouverai dans aucune amie les qualités que je désire. Crois-tu donc que je cherche actuellement des amies, et que j'aie fondé mon bonheur sur l'espérance d'en rencontrer de nouvelles? Tu l'entends peut-être d'un époux : mais depuis longtemps j'ai aperçu que j'aurais tort d'en attendre un, tel qu'il le faudrait pour me faire résoudre à l'accepter. Je crois à son existence, puisque je ne l'imagine pas parfait, mais je juge sa rencontre impossible, par mille raisons qui M m peuvent voir distinctement qu'à ma place. Ainsi, ce n'est pas sur l'union à venir de quelqu'un de mes semblables que j'appuie ma félicité; je l'ai placée dans l'exercice des vertus et des sentiments que ma raison m'a montrés justes et indispensables ; j'en jouis dès à présent, et l'expérience m'assure de sa réalité. Si (pour me servir de ta comparaison) je ne suis pas échauffée, éclairée des rayons de ton soleil, je marche paisiblement dans cette nuit calme et sereine, où le silence de la nature est une image de la paix de mon cœur.

La lumière douce et faible qui suffit à guider mes pas m'empêche de prononcer sur des objets trop éloignés. Certaine de mon chemin, j'avance sans juger tout ce qui m'environne, ou je réforme à mesure les jugements précipités que m'avait arrachés l'apparence. Je ne peux pas répondre précisément à chacune de les pensées, je ne vois pas encore comme toi; tes propositions m'engageraient dans des raisonnements que tu ne voudrais pas non plus réfuter; j'aime à voir, à étudier les motifs de ta créance, et je cesse de renouveler des difficultés rebattues que j'ai laites plusieurs fois et qui l'avaient été avant moi. Forcée de plier mon extérieur aux habitudes générales, je tâche de me persuader; je vais bonnement, et je tais mes doutes; j'en viendrai peut-être à la profession de foi du Vicaire savoyard. Et peut-être encore retournerai-je un jour à ton point; cela dépendra des circonstances, elles nous font être tout ce que nous sommes. J'ai été dans ces derniers jours en eMlMMI d'église : je réfléchissais sur le pouvoir des choses qui font impression par les sens, et j'éprouvais combien elles tiraillent l'imagination et l'esprit, surtout quand l'éducation et l'habitude ajoutent à leur influence. Si l'on m'obligeait de vivre dans un couvent, je deviendrais dévote comme sainte Thérèse. J filtrai hier dans un de ces tombeaux que l'on dresse dans les temples le jeudi saint; on y était conduit par un passage étroit et sombre, assez long et retiré du bruit; tout à coup, on trouvait une sorte de chapelle éclairée seulement par des flambeaux, et décorée de la manière la plus riche et la plus imposante; des femmes pnolernées et des hommes recueillis adoraient leur Dieu en silence. J'avais entendu le matin un assez bon sermon, dont quelques traits m'avaient frappée. Le souvenir que j'en conservais, le spectacle qui se présentait à mes yeux, les idées et les sensations que rappelaient les discours et tes images dont mon enfance fut nourrie, m'inspirèrent machinalement cette émotion douce que me donnait autre-

fois la persuasion. Il n'en avait pas été de même le dimanche précédent, que je fus entendre, aux Quinze-Vingts, un certain abbé Beauregard "', après lequel tout le monde court aujourd'hui; c'était une presse horrible : duchesses, prêtres, femmelettes, gens de toute espèce, ou s'étouffait : et le tout pour un déclamateur le plus déplaisant que je connaisse, dont le discours était très mince, le ton très faux, l'air d'un charlatan, l'ensemble détestable : tel est l'homme du jour. Lorsqu'il faisait quelque criaillerie bien forcée, sans rien dire qui vaille, je voyais des femmes bâiller d'admiration, et certain personnage à côté de moi s'écriait à mivoix : tf Ah! comme il sue.U J'ai parti d'un éclat de rire, et je revins on ne peut pas moins édifiée.

Je suis plus contente d'Abbadie que de l'abbé Gaucbat. Sa première partie sur l'existence de Dieu et la religion naturelle en général me parait assez bien traitée, mais les détails qui suivent sur la divinité de la religion judaïque, ses prophéties, etc., m'ont paru fatigants et insipides. Je serais souvent de son avis, si je pouvais m'empêcher de raisonner, mais je réponds tout bas malgré moi, et il m'arrive parfois la même chose qu'à je ne sais quel prince qui, conduit au Palais par un de nos rois pour entendre plaider, trouvait toujours que le dernier avocat avait raison. H devait douter : c'est où j'en reviens éternellement.

On parle de m'envoyer à la campagne ce mois de mai, ce ne serait pas trop mon avis : rien n'est moins raisonnable que de quitter la maison dans les circonstances présentes; mais, par un travers ordinaire aux gens qui ne voient pas de loin, ce sont ceux qui devraient m'engagera rester qui demandent que j'aille avec eux. Je suis singulièrement isolée au milieu de ma famille; il n'y a pas une seule personne de tête dans le nombre de celles qui pourraient agir : les autres voient inutilement ce qu'il serait bon de faire. La maison que nous habitons vient de changer de maître; comme elle n'est pas en bon état, peut-être va-t-on l'abattre. et dans ce cas, nous ferons un déplacement aussi ruineux pour l'état que désagréable en lui-même. On voulait encore me faire partir aujourd'hui pour Vincennes, j'élude et me défends; peut-être irai-je demain. Je ne m'inquiète pas de ce qui arrivera, je suis préparée; j'ai fait tout ce que la prudence m'ordonnait, il ne me reste rien que le silence et la paix à garder également. Les affaires ont mieux été cette année, j'entends quant à l'ouvrage; du reste, c'est la même marche. Je veille à l'intérieur, c'est ma seule inspection ; je trouve toujours quelque loisir que l'étude remplit; je me retire avec délices dans ce petit cabinet où Montaigne, Massillon, Bossuet, Rousseau, Fléchier, Helvétius, Voltaire, me tiennent compagnie tour à tour.

<" Voir, sur ce prédicateur jésuite (1731-1804), les Mémoire», t. II, p. 190-198, où on retrouve l'exclamation : irComme il sue!».

Je ne ferai pas usage tout à l'heure de ce que tu me donnes pour la bonne femme, je vois un certain louche qu'il faut éclaircir : elle me fait trop d'éloges, sa fille trop de caresses, les uns et les autres me rendent soupçonneuse : un ton simple me séduirait mieux. Je crains, je questionne, j'ai peur que l'argent de cet homme dont je t'ai dit quelque chose ne fasse plus d'impression que mes faibles secours. 11 se pourrait que l'on me joue, cela serait triste; mais il faut s'attendre à tout; d'ailleurs, je n'y perdrais qu'un peu d'argent; le gain serait encore de mon coté, et ces pauvres malheureuses seraient seules les dupes. Au reste, il peut | mil de ma part excès de méfiance, je n'ai rien d'évident. Quant au sac à ouvrage, il fait précisément l'échantillon que je voulais l'envoyer, je ne demandais une occasion que pour lui; nous nous sommes rencontrées d'idées, mais tu voudras bien me laisser le pas, puisque j'ai parti la première.

Je suis un peu en l'air, je t'écris en courant, on me bat encore les oreilles de propos de mariage, je ne sais quand je serai tranquille sur cet objet, je veux dire par rapport aux autres, car ma façon de penser est trop assurée pour qu'on puisse nu- déterminer en faveur de gens qui la contrarieraient. Je ne me souviens plus si je t'ai dit que je m'éloignais insensiblement do chez M"* D. P., parce que j'avais entrevu quelque acheminement à des propositions de cette espèce. J'ai mis plus d'intervalle entre mes visites; j'ai su choisir pour les faire les jours où je ne devais point trouver M MÔétt, j'ai tourné adroitement nos conversations particulières >ur des objets qui m'ont donné l'occasion de lui faire sentir que je ne pouvais absolument accepter aucun parti dans la situation où je me trouvais; j'ai soutenu ma thèse de mon mieux; je l'ai si bien persuadée, qu'elle deviendra la première à me garantir des atteintes qu'on pourrait me porter pour cette fin. J'ai à peine élevé mon rempart de ce côté, que mon père vient l'attaquer par un autre; ma petite citadelle est en butte à toutes les contradictions. Ainsi va le monde. Le plus heureux n'est pas celui à qui tout rit, mais celui qui s'accommode le mieux à tout. ^ "ici le temps où je vais jouir de mon existence avec un nouveau plaisir, où la vue lurn appréciée, bien sentie, d'un beau ciel et d'une riante campagne me dédommage en un moment des folies et des sottises qui passent souvent devant mes yeux.

J'ai entre les mains l'ouvrage d'une certaine femme que je vis en société il y a deux an» ' ; j'y trouvais ce malin : -Mue pour une âme délicate, une découverte désavantageuse à l'objet aimé guérissait promptement une grande passion que île. obstacles n'auraient pu vaincre.- dette pensée n'est pas fine, mais elle est bien m. ne : j'ai songé à D. L. B. ; j'ai reconnu ce qui m'était arrivé! combien il est i lian;;é 1 mes yeux! On a besoin de ces expériences pour connaître jusqu'à quel

\| ' ■!•• l'uioé-ui. Voir IfUrt? m ni i 'i nmemlirv 177

point la prévention peut aveugler. Cependant je le crois estimable, mais je le croyais au-dessus de tout : la différence est grande. Tu trouveras bien de la confusion dans ce mélange d'idées que je trace successivement : quelques-unes me sont rappelées par des occasions particulières. J'ai rencontré hier M. Gonet (1), qui ne me vit pas. Je venais furtivement d'une maison où j'avais été au mois de janvier en si bel équipage; il descendait de voiture assez près de moi, je fus occupée à l'instant de mille réflexions différentes : sa présence venait t'offrir à la traverse de tous ceux qui passaient en revue dans mon cerveau. Je n'avais trouvé personne dans ce logis, ma démarche est tombée à faux : elle n'avait qu'un but de curiosité sur l'état de la personne. Mais de quoi vais-je t'étourdir? Je mets par trop de négligence dans nos communications, et je perds mon temps à dire des riens. Je suis sotte aujourd'hui , il faut me prendre ainsi ; je ne t'en aime pas moins de toute mon âme. Mes tendres respects à ta chère maman; j'embrasse notre bonne amie Henriette; je n'ai pas été voir M"* d'Hangard, parce que je ne l'ai pas pu ; je n'ai même pas su envoyer chez elle, quoique ce fût mon intention et que j'eusse écril une lettre à cette fin.

À SOPHIE^. — ia avril 1777, avec P.-S. du i4.

Samedi soir, 12 avril 1777.

Il est bientôt minuit; tout dort ici, jusqu'à ma fidèle Mignonne; mon père rè\<peut-être à ses amours; pour moi, paisiblement retirée dans ce cabinet chéri qu'on doit détruire l'année prochaine avec toute la maison, je viens auprès de l'amitié adoucir les douleurs que mon être éprouve depuis quelques jours. J'ai mal partout, et à la tête principalement, suivant mon usage; je suis dans un malaise universel, suite nécessaire et fréquente d'un tempérament singulier auquel uns goûts et mon genre de vie sont absolument contraires. Il me faut beaucoup d'exercice et de dissipation, et personne n'est plus sédentaire et plus appliquée que je le suis : le premier forcément, la seconde par choix. Il a fait aujourd'hui une petite pluie douce et agréable, une vraie rosée de printemps, délicieuse sans doute pour ceux qui l'ont pu recevoir à la campagne. C'est là vraiment que je respirerais à l'aise. Je suis comme ces arbres qui ne se portent bien qu'en plein champ; il me semble que je suis encaissée à la ville.

I1] Je ne sais rien de ce M. Gonet, qui parait <') Archives d'Agy; adresse, timbre et w*a.

avoir été un des soupirants de Sophie Carnet, cachet. — Dauban. t. Il, p. 83-8g.

Tels attraits cependant qu'ait à mes yeux un séjour champêtre, je fais mes efforts pour éviter de l'habiter cette année, et j'espère y réussir. Telle est la marche des circonstances et des rapports, presque toujours en opposition avec la nature.

Tu disque ma dernière avait une teinte de tristesse; cela peut être, et celle-ci ■ aura une plus forte; j'ai sans cesse devant les yeux des tableaux très propres à inspirer la plus grande pitié. Ce sentiment est quelquefois doux, mais l'application que je suis obligé»' d'en faire me le rend très pénible. Il n'altère pas le bonheur intime de mon âme, mais il fait disparaître le sourire de la gafté.

Je m'en voulais de ne point t'écrire, je ne sais pourquoi, car tu n'étais pas eu retard. Ta lettre m'u fait un plaisir extrême; il y a, dit-on, de la fadeur à se répéter m propos entre amies aussi familières que nous le sommes; je trouve au contraire qu'il ne doit y en avoir qu'entre gens indifférents ou à peu près, qui s'écrivent par bienséance, politique, etc. Mais, de l'une à l'autre de nous, chaque expression est l'image du sentiment, et celui-ci n'est jamais de trop. Cest présentement, ma chère, que je te suis redevable à mon tour; le zèle de l'amitié te rend active et abondante, je ne te vis jamais si communicative et si tendre.

Je jouis de ton avantage même, et je le reconnais avec joie. Si je n'ai répondu

qu'au sens littéral de ton épitre, ce n'est pas que l'objet de la métaphore ne fût

ni a mon esprit; mais, n'ayant pas la même visière que toi, et ne voulant

point du tout faire des controverses qui me déplaisent souverainement, je n'avais

pas d'autre parti à prendre.

Tu fais donc aussi des Louinf Eh, mais vraiment! nous aurons bien des plaisirs à joindre un jour nos recueils, et à repasser en les examinant sur l'existence dont ils seront des traces; j'espère bien que nous ferons un jour cette espèce de voyage. Kn attendant, donne-moi toujours ce que tu appelles ton galimatias; j'avoue franchement que je me trouve a l'a b c de bien des choses; je l'étudié avec patience et, dans ta compagnie, je reviendrai volontiers à ma croix-de-Jésus '*'.

Tu es en peine de la manière dont j'ai satisfait ou dont j'ai paru satisfaire aux devoir* du temps; elle a été fort simple : j'ai trouvé le moyen de sortir seule une matinée; je me suis confinée dans une église où l'on a cru que je faisais mes Pâques, et je l'ai laissé croire. S'il avait fallu absolument les faire réellement, je les aurais faites pour contenter tout le monde, par le même principe qui me ferait aller à la mosquée si je vivais à Conslantinople. Mais, pouvant m'en dispenser, je I .h |iri'feré, parce qu'il y a toujours un je ne sais quoi qui vous gêne, ce me — iiihlc , lorsqu'on fait ces actes authentiques dans des dispositions opposées à celles qu'elles supposent.

01 On appelai! ainsi (encore dan» mon en- L'eipretoion 'revenir à sa croix-de-Jésus* était tance) la croii imprimée en tétr cl.-» alphabet*. équivalente à «revenir à l'A B (.. . . -.

Quant à mon confesseur, il n'aura pas été étonné de ne me point voir, puisqu'il sait ma façon de penser. . . H continue de me donner la suite d'Abadie, qui est assez étendue; c'est ma lecture de tous les matins. Je n'ai ni Pascal, ni Bourdaloue, que tu me recommandes : en fait de livres, soit sains ou profanes, je nie procure ce que je peux, et rarement ce que je veux. Mais le hasard ne me sert pas mal, quoiqu'il ne le fasse pas toujours à point. D'ailleurs je ne saurais entreprendre plusieurs choses à la fois, ce que j'ai présentement me suffit.

Tu remarques avec justesse que les objets sensibles me maîtrisent et me font des impressions plus vives que celles que tu en reçois : je suis tout à fait femme sur l'article. Les différents aspects d'une campagne me transportent, les chefsd'œuvre de l'art me ravissent, la vue d'un être souffrant me déchire, les sons de la musique me pénètrent, le silence, l'obscurité m'attachent et m'émeuvent. Que j'entre dans une église où le service se fait avec décence et dignité, la vue d'une foule attentive, le chant harmonieux et simple des hymnes, l'odeur suave de l'encens captivent mes sens et mon cœur : mon imagination s'échauffe, et je deviens dévole comme les poètes sont enthousiastes. Incrédule au cabinet, pieuse au temple, l'une et l'autre tour à tour, suivant les idées qui m'occupent ou les images qui me frappent.

Je crois avoir vu jadis dans Bourdaloue ce raisonnement sur lequel tu insi.-te*. que dans le doute il faut choisir le parti le plus sûr; Pascal en fait aussi usage. C'est, ce me semble, un des motifs qui déterminèrent saint Augustin, et (médisait avec un peu d'amertume l'homme dont je parlais à l'autre page) ce principe i décidé beaucoup de personnes qui me valaient bien.

Mais on ne croit pas de la même manière que l'on marche ou que l'on fait toute autre chose : l'amour et la foi ne se commandent pas. Vous aurez beau me démontrer que tel objet est charmant, s'il ne me semble pas tel, mon goût pourra cire faux, mais enfin je ne saurais m'empêcher de l'avoir; de même, quand M emploierait tous les syllogismes d'Aristole pour me prouver de plusieurs façons qu'il est de mon intérêt de croire telle chose, cela ne me donnera pas la conviction de cette chose. Je consens, pour ma part, à vivre ainsi que le prescrit la religion dans laquelle je suis née, je me conformerai au culte établi, c'est ma résolution; et, pour répondre à ta similitude, je monterai sur cette montagne où tu m'appelles; mais il ne dépend pas de moi d'y voir les objets comme tu les aperçois. Ceux qui ont la jaunisse, disent quelques-uns, voient tout jaune; je ne sais s'il faut les en plaindre. Oui, puisque c'est l'elfet d'une maladie; mais certainement on ne peut pas les blâmer.

Quand on doute, il faut vivre comme si l'on croyait; je t'ai dit mille fois que ce principe me semblait être celui des âmes droites, et qu'il serait toujours le mien. En le suivant , je ne vois pas ce qu'on veut exiger de plus; le reste me parait une

vaine tracasserie, et je n'enteuds rien à ce que tu veux dire de sacriGer mes avan- . etc.

Je présume bien que l'exactitude que je me propose dans l'observance des préi -i-ptes me conduira par la suite à croire de bonne foi ce que je n'aurai d'abord adopté que par condescendance et prudence; tel doit être reflet de l'habitude; mais je ne pense pas que je devienne jamais mystique ni bien savante dans les voies spirituelles. Les contrariétés sans nombre que j'aperçois de tous les côtés me ramènent à suivre bonnement le culte de mes pères, l'incertitude et ma dépendance m'y engagent fariMMtj je le ferai, mais sans conviction, de même que sans inquiétude. Je conviens que j'ai quelque dégoût à te parler de toutes ces rboses, elles demanderai<-nt des discussions d'aulant plus étendues que tu voudrais y répondre; chaque objet principal présente tant d'autres objets accessoires, qu'il est ordinaire de perdre souvent de vue celui que Ton avait choisi d'abord; chacun s'écarte de son côté, on s'évertue, on se répète, et l'on est tout étonné de se retrouver au même point après avoir parcouru beaucoup d'espace dans des chemins différents. Passons à mes petites folies dont tu sais t'amuser; j'aime mieux l'entretenir raisonnablement de mes légères études que de griffonner des redites sur des objets que je vois a l'envers.

Il se fait tard, je ne me porte pas bien, j'ai besoin de mon lil. Adieu pour aujourd'hui; il faut interrompre ici ma causerie par raison, et pour ma santé.

Du lundi t 'i avril.

J'ai passé ma journée d'hier à brusquer le mal qui m'accablait ; je fus dire adieu à des parents qui s'en vont à la campagne. Je me promenai seule avec Mignonne à lu pointe de l'île Saint-Louis, quartier solitaire et agréable par son exposition : ma vue s'étendait doucement sur cette rivière à l'un des bords de laquelle habitait le Sage. La douceur du temps, la tranquillité du lieu, les souvenirs et les réflexions dont j'étais occupée m'amusaient et m'intéressaient. Le soir, je fus obsédée de M. Trude. qui passe ici les heures comme des minutes; je reçus fort à l'improritU une belle visite de ma voisine d'en bas'1' avec ses deux demoiselles, aimables, élégantes, bien élevées; je me couchai enfin assez tard et peu à mon aise. J'ai bien dormi, je me porte mieux, j'ai fini mes petites affaires de ménage; il est onze heures du matin, je viens finir aussi celte missive.

Les petits soins temporels et les ouvrages à l'aiguille me prennent actuellement

M"* Argent, qui reparaîtra souvent «Un» dan» le» Noticfê êommtiirrt de re Recueil (i" vo-

le» lettre» «uivanle*. J'ai consigné, dans mon lume), tout re que j'ai pu trouver sur relie »»i-

rdition de» Mémnirti, I. Il, p. li^-i.')*. et sine de» Phlipun.

la plus grande partie de mon temps. La lecture et les extraits se prennent sur le sommeil . qui les retarde ou les abrège assez souvent. Aussi tu n'auras pas grand'chose, ni rien de bien intéressant. Je te dirai seulement que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt et de plaisir un petit ouvrage intitulé Législation du divorce M. Les vues de l'auteur me paraissent sages et louables, ses idées saines et justes, son style convenable et gracieux, ses tableaux vrais et touchants, le tout bien conçu et bien exprimé. Il se propose pour but de faire sentir la nécessité du divorce el la facilité qu'il y aurait de l'établir. 11 prouve dans sa première partie que le divorce n'est point opposé à la religion, comme de faux zélés ou des ignorants crédules se l'imaginent; qu'il conspire plutôt à remplir son objet en maintenant les mœurs. et que d'ailleurs il fut en usage dans les premiers temps du christianisme, comme il l'est encore de nos jours dans un royaume catholique.

<rLe divorce a été pratiqué par les premiers chrétiens; on ne saurait alléguer une loi de Constantin qui l'abroge, v Théodose II et Valentinien III firent des règlements pour en prévenir ou réprimer les abus, preuve qu'il était légal. Justinien, qui régnait au vi' siècle, établit trois manières de se marier : l'une, par contrat civil, pour les personnes qualifiées; l'autre devant le prêtre, comme témoin de leur serment et chargé de faire l'acte qui constatait leur union, pour les personnes du moyen ordre; le troisième enfin pour le peuple seulement, devant témoins, c'est-à-dire sans autres formalités que celles qui avaient été précédemment observées, et qui se réduisaient à déclarer en présence de quelques amis qu'on se prenait pour époux. (Je m'interromps ici pour remarquer à ce sujet une particularité qui me passe dans l'esprit : tu sais, ou tu apprendras, que Jean- Jacques a une femme, c'est-à-dire que M11* Levasseur, son ancienne et fidèle gouvernante, s'appelle M"" Rousseau, et le nomme son mari depuis que, faisant ensemble un petit voyage, ils s'arrêtèrent près de Lyon, au pays de la demoiselle, et que là M. Rousseau, ayant assemblé les parents de cette personne, leur déclara qu'il la prenait pour femme. Cette façon toute simple de se marier me parait entièrement conforme à celle dont je parlais tout à l'heure et que Justinien avait autorisée pour les personnes de la dernière classe. Je reviens à mon sujet.) Justin II, successeur de Justinien, renouvela les lois sur le divorce; les tentatives des papes pour soumettre les mariages à leur juridiction n'obtinrent que de Léon VI, qui parvint au trône en 886 et régna jusqu'au x" siècle, qu'à l'avenir la bénédiction du prêtre serait une formalité indispensable du mariage; mais celte solennité fut érigée en loi sans que la liberté de se séparer reçût aucune atteinte. L'existence du divorce, constatée dans l'empire d'Orient depuis Constantin jusque vers la fin du x° siècle, ne l'est pas moins dans l'empire d'Occident, dont l'histoire nous fait

(1) Légitlatiun du divorce (par de Cerfvol), Londres, 1769, in— 8", et 1770, in-i 9.

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