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telle qu'où frissonne en la lisant, et encore celle des troupeaux languissants, victimes mourantes de la maladie qui les ravage.
Dans le quatrième livre, je suis attendrie de l'épisode du vieillard des rives du i. alèse, et la fable d'Arislée, en terminant l'ouvrage, vient m'offrir la production charmante d'une imagination fertile et gracieuse. Mais de toutes les parties qui m'ont intéressée davantage, il n'en est point qui l'emporte sur le deuxième livre; ia peinture du printemps me semble avoir sa beauté, sa u\acité, sa chaleur; celle du bonheur de la vie champêtre est le morceau qui m'enchante : c'est celui qui me parait le plus propre à épurer le- mœurs par le goût qu'il inspire pour le \rai.
J'ai lu Ijn Géorgiqurt dans la traduction en vers de l'abbé Delille, fort en vogue dans sa nouveauté ' ■', et que les connaisseurs n'estiment plus autant. J'ignore ce qu'il peut perdre par la comparaison avec l'original, mais certainement il gagne In-auroup par relie qu'on en peut faire avec une autre en prose que je viens de voir.
Peut-être vous ai-je parlé déjà de celte première, car je l'ai lue bien avant \Enndr; si je suis coupable de répétitions, c'est un malheur pour vous, que vous me pardonnerez. Mettons actuellement sur la scène mon petit individu moral; sans doute il ne peut être permis de se prendre soi-même pour sujet que dans deux ces différent- : lorsqu'on peut se peindre avec autant d'agrément que d'utilité, comme le Gt ce bon Montaigne, ou bien quand l'amitié exige cette représentation; autorisée du dernier titre, je me passe de l'autre, et je vous dirai, mes amies, qu'avec âme simple, ce cœur si tendre, cet esprit peu étendu, mais actif, ces goûts \ifs et paresseux à la fois que vous me connaisse», je ballotte assez joliment mon existence entre le de-ir de faire le bien, le plaisir de l'avoir satisfait, le regret de ne pouvoir davantage, et le de faire mieux une autre fois. Assez éclairée
pour avancer dans la carrière, je n'attends un plus grand jour que pour ma satisfaction . et je cherche la vérité sans impatience et sans détour. Quoi que dise et se MNMtV certain personnage, je sens bien que ma conduite ne dépend pas de ma loi religieuse; soit heureux instinct, justesse de raisonnement, ancienne habitude, j;ràce d'en haut, ou tout ce qu'il vous plaira, je sais, je connais, je goûte, j'éprouve qu'il est une vertu naturelle, aimable par elle-même, et suffisante pour le bonheur dont notre humaine nature est susceptible. Mais j'ai essuyé de petites tracasseries, que je ne puis te délinir parce qu'il faudrait entrer dans un détail minutieux de faits et de personnes, qui servent à m assurer de nouveau que, pour vivre dans une paix entière avec les hommes, il faut absolument paraître penser comme eux sur les objets auxquels ils tiennent le plus. Rien n'est plus éloigné de mon goût et de mes principes que de choquer les idées d'autrui; mais, par une suite de cette
franchise qui me fait négliger de cacher parfaitement les miennes, on me pénètre trop facilement pour ma tranquillité. Je suis épiée, sermonnée adroitement par des gens à qui je n'ai, ce me semble, jamais rien dit. Si c'est un malheur que de ne pas voir comme tout le monde, ce ne devrait pas être un titre pour être tourmentée, mais enfin les choses sont ainsi : arrangeons-nous en conséquence. Ceci me rappelle un mot déjà cité de M. de Fontenelle : «Les hommes sont sots ou méchants, il me faut vivre avec eux, je me le suis dit de bonne heure." Eh bien, mes semblables, mes frères, il faut penser comme vous? J'y consens, pour tout ce qui ne vous sera pas nuisible, ni à moi non plus. Je dirai comme vous, je ferai ce que vous faites, je voudrai croire ce que vous croyez. On me fait lire Abbadie ' . je souhaite qu'il me fasse grand bien, et je m'y prêterai de bonne foi; puisque la dépendance me fait porter son joug, il faut ie supporter volontairement, afln de le rendre plus léger. Je n'ai jamais été plus loin que le doute, que par intervalles; c'est à lui que je reviens toujours; sincère dans mon scepticisme, mais tolérante pour mes semblables et voulant vivre avec eux sans les effaroucher, je me dirai chrétienne et je tâcherai de l'être.
A propos de religion, et de tout ce qui y ressemble, j'ai fait avec M"" Trude la partie d'aller entendre le père Élisée(2). C'est un prédicateur dont la réputation était brillante il y a quelques années; tout Paris allait à ses sermons; c'était le ton du jour, le bruit fut si grand que les savants eux-mêmes voulaient l'écouter. Cette effervescence a disparu, comme disparaissent toutes nos fureurs de modes : le pèn- Elisée est aujourd'hui aussi peu suivi que le petit vicaire de ma petite paroisse. C'est précisément à ce moment que j'ai voulu le juger. Je me suis rendue à Saint- Eustache, j'ai vu mon carme, de figure assez commune, de moyen âge, d'un air très froid et très réfléchi, débiter d'un ton de voix toujours égal, sans être monotone, avec la plus grande simplicité, sans prétention et sans gestes, un discours qui m'a paru excellent. J'ai oublié que j'étais au sermon, je n'ai plus vu le père Elisée, je me suis occupée nécessairement des idées et des images qu'il présentait à mon esprit.
Ses propositions se présentent avec clarté et sont liées avec art; sa diction est pure, coulante, simple et noble; point d'enflure, point d'enthousiasme ni de déclamation, c'estjle ton du bon sens et de la raison. Il traitait un point non de dogme, mais de morale, et conséquemment plus convenable à mon goût. J'en ai été satisfaite, j'ai trouvé qu'il méritait plus de réputation que la vogue inconstante ne lui en avait laissé.
(1> Le ministre protestant Jacques Abbadie <*> Canne (1736-1783), dont les sermons
(1657-1737), auteur d'un Traité de la divinité avaient été mis à la mode par Diderot, vers de Jésus-Chritt (1689). Cf. Mémoires, t. II, p. 93. 1757.
J'ai reçu des nouvelles de M. de Sévelinges d'Espagny, l'ami de M. de Sainte- Eette; il doit nie renvoyer mes paperasses dans un mois d'ici. Je lui ai écrit d'une manière qui te divertirait, si tu pouvais voir mille petites circonstances. Cest un homme de considération et un académicien ">, qui pis est; mais que m'importe à moi? Je m'adresse à l'homme tout seul et je ne l'estime que par lui; de philosophe à philosophe, les titres ne font rien.
M. de S.iinte-L. est embarqué du 6 décembre; il doit se reposer actuellement à l'Ile de France, dans ce climat fortuné où l'air seul donne ou rend la santé, en attendant qu'il remette à la voile pour Pondichéry, à moins toutefois que les vents. la mer et sa mauvaise fortune ne lui aient joué quelque méchant tour.
Kn parlant de fortune, et songeant à ses caprices, te souvient-il, amie HcnrieUe, (TtVOtt été l'année dernière chez un petit tabletier de mon quartier où je le conduisis pour acheter une boite dont tu ne lis pas l'emplette? Une jeune fille h- montrait les marchandises; une autre petite blondine, assez drôlette, d'un air réservé, était à côté de sa mère au comptoir : rette petite personne, honnêtement Umté, mais sans distinction, >ient d'épouser un homme de condition, qui va lui donner équipage. Tu crois peut-être que <V,| quelque vieux fantasque? et c'est un jeune homme, doux, aimable, honnête, sensible, charmant, bon comme per- IMM : enfin la pli» jolie des acquisitions qu'elle vient de faire dans ce nouveau r.mg.
Je reviens à loi, ma Sophie, pour la dire que notre bonne femme est présentement cher elle : j'ai vu de son ouvrage, il est agréable et délicat; je me suis informée du prix de la peinture d'une robe et jupon et accessoires : il est de cinq louis. Ce sera peut-être une dépense trop forte pour tes arrangements. Comme elle ne travaille pas à l.i plam lie, mais tout à la main, et au pinceau, je ne trouve rien d'étonnant |Miur le pris, vu la quantité d'ouvrage et le temps qu'il faut y mettre. Tu \erras à te résoudre, (/est toujours dans une misère que rien ne peat rendre. J'ai (miné (liez elle un homme en place, qui veut lui donner cent louis |xiur avoir sa petite lille; abomination d'une part, courage, sagesse et souffrance de l'autre, il y a de quoi frissonner et trembler.
Je vous embrasse mille fois; mon papier se remplit, il faut finir. Adieu, BMI tendres amies.
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À SOPHIE 0. — 20 mars 1777.
Jeudi, à midi, ■>,(> mars 1777.
Eh mais! oui vraiment, j'avais reçu votre lettre; je croyais y répondre, non pas article par article, comme à un mémoire de marchandises, elle n'était pas ceptible de cette sorte de réponse, en étant une elle-même à mon dernier paquet : mais la plaisanterie qui commence la mienne, mon opinion sur la vertu, dn< autres pensées, me semblaient analogues à celles que vous aviez exprimées; j'imaginais aussi avoir dit, tout à la fin, quelque chose du bracelet. Si le sujet de votre inquiétude ne m'eût pas été présenté avec autant de clarté, j'aurais présumé qu'il était question d'un autre paquet, et mon esprit eût fait un second galimatias. Assurémenl, j'ai tort; il y a toujours faute de celui qui parle, quand de bonnes oreilles ne l'entendent pas. Je n'ai pas parlé de M11' Mimerel, parce qu'elle ne vint point me voir, ayant trouvé, en desrendant chez son beau-frère, une lettre qui lui apprenait la mort du père de M"" de Villequier, et qui l'engageait par conséquent à retourner promptement auprès d'elle et de ses enfants. Je ne vis pas non plus la petite Renaud; ce fut Mignonne qui, se trouvant à l'arrivée, par hasard, reçut et m'apporta le paquet. . . Somme toute, il m'est parvenu en son temps, et je suis une sotte de ne l'avoir pas dit plus tôt.
Le bracelet est raccommodé, il vous sera remis par Mm" de Chuignes '2), que je vis dimanche au soir : il était huit heures et demie, j'étais auprès de mon pelit feu avec M. Trude, que je catéchisais, lorsqu'un domestique, s'expliquant assez mal, demandant à toute force M. Php., qui n'y était pas, pour parler à une dame qui était en bas dans un fiacre, me fit descendre, assez e'tonnée du fait, ayant reconnu le nom de cette dame et ne pouvant penser autre chose sinon qu'il s'agissait de quelque affaire de l'art; le temps était affreux, le fiacre était de mauvaise humeur parce qu'il cherchait la maison depuis le bout du quai'3', les boutiques étant fermées, la pluie tenant chacun chez soi, et n'ayant pas trop de renseignements pour la reconnaître; le vent souffla impertinemment lalumièreque Mignonne portait devant moi, je demande d'un ton assez drôle qu'est-ce qu'il v
(1) Archives d'Agy; adresse, timbra et visa, <3> Le liacre avait dû arriver par le Ponl-
rarliet. — Daulian, t. II, p. 70-73. Neuf et suivre le quai de l'Horloge jusqu'à
(,) Sur M"' de Chuignes, voir la lettre du l'angle de la rue de Harlav, où était le logis de